Séances de canapé flaubertible avec Emma
Par Berlol, samedi 28 avril 2007 à 23:59 :: General :: #621 :: rss
Dès 6 heures, je suis avec une fillette de 13 ans, ses
lectures.
Il y a
sûrement bien des parents d'aujourd'hui qui souhaiteraient
que leur
fille lise tout ce qu'Emma lit de 13 à 17 ans !
Sauf qu'elle, Emma,
elle ne sait pas lire
— finalement, c'est à ça que
j'en viendrai en
cours. Car ce qu'elle lit — une sélection
gratinée qui est bellement
étudiée dans le dossier en ligne
de Danielle Girard (que je salue au passage) — est vite
limité à ce
qu'elle voit dans ce qu'elle lit. Ce qui lui reste de ses
lectures, ce
sont des images. Des images énumérées
par un Flaubert qui s'attache souvent à en
réduire la valeur, par exemple en y mettant une forme
restrictive : « Ce
n'étaient qu'amours, amant, amantes
[...] »
(I, 6, p. 49). Des images idylliques, idéales,
sentimentales,
bucoliques, rousseauistes, diront certains, d'Épinal, diront
d'autres, en tout cas, et c'est plus grave, c'est même la
base et la cause de tous ses problèmes, des images qu'elle
ne creuse pas, qu'elle ne remet pas en
question, qu'elle n'essaie pas de dépasser pour aller vers
un sens moral, social, vers des arguments discutables ou vers des
formes textuelles. Flaubert se garde bien d'évoquer la
textualité des lectures d'Emma, car pour elle cette
textualité, cette littérarité
n'existent tout simplement pas. Elle correspond pleinement au type de lecture hystérique
identifié par Roland Barthes dans Le Plaisir du texte
(1973).
Et Flaubert le manifeste avec un passage à l'acte d'une grande violence mais qui est aussi d'une grande beauté lyrique, en faisant surgir un rapport vous / nous où on l'attendait le moins, produit peut-être d'une double projection intra-diégétique, celle du narrateur qui apostrophe en notre nom de lecteur les sujets des gravures, et donc les personnages de fiction, reproduisant celle d'Emma fascinée par les signes qui nagent dans les pages sans profondeur.
« Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C'était derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; — le tout encadré d'une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.» (I, 6, p. 51-52, c'est moi qui souligne)
Au premier vous, on pourrait encore reconnaître le vous analogique qui implique le lecteur, comme au début du chapitre : « [...] bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers [...] » (p. 47), mais au second, on peut être sûr de ce qu'on avait senti d'abord : le narrateur parle au sultan de la gravure !... Puis aux paysages !... Et pourquoi pas ?
Et — pour compliquer l'édifice — en même temps qu'il les provoque, Flaubert dénonce ces projections en les ridiculisant : il y a à la fois des palmiers et des sapins, des tigres et un lion, etc. C'est le même composite qu'à la casquette de Charbovari. Le point d'orgue étant l'oxymorique « forêt vierge bien nettoyée », qui, quand on la regarde bien, fait tomber la pièce montée jusqu'à cette hauteur (celle du mariage — la pièce montée — était d'ailleurs du même kitsch).
Le zoom génétique est cette semaine consacré au choix d'un verbe, graisser, quand, ayant énuméré les clichés littéraires dont Emma se nourrit, Flaubert résume : « Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture.» (I, 6, p. 49)
Dans le premier brouillon, 163v : « elle dévora », puis dans le suivant, le 145 : « se saoula de tout son coeur dans tout ce fonds poudreux » (au-dessus et en marge, « dévora » barré), puis, dans le définitif 74 : « se graissa donc les doigts à toute cette poussière... » (« doigts » barré, « les mains » au-dessus, « se roula donc l'esprit dans tout ce fond poudreux », barré). Dévorer, se saouler, se rouler, graisser, ou le chemin d'écriture qui va de la typique métaphore morte à la métaphore vive par sa nouveauté et surprenante par la force de ses connotations.
Voilà, il y aura encore six séances de canapé flaubertible avec Emma... Rendez-vous dans deux semaines.
À la maison, repos en attendant que T. soit prête pour aller déjeuner au Saint-Martin — avons bien mérité agneau et poulet, toujours avec frites.
Plus tard, dans l'après-midi, gros orage imprévu, coups de vent, éclairs impressionnants. Et la fraîcheur, tout de suite. Je me connecte à des médias et j'apprends que le débat Royal-Bayrou aura finalement lieu à 18 heures, heure de Tokyo, sur BFM TV et je m'y rends.
La rage dans la bouche de Valérie Pécresse, invitée avant le débat. « J'ai peur que ça mette de la confusion [...] Je crains que ça ne fasse que [...] » Où j'entends l'aveu subliminal : J'ai peur... ; je crains !...
Aveu de rage devant la nouveauté et l'inconnue que représentent ce débat (dialogue au demeurant assez intéressant, surtout par son ton), relayé par le choix de Sarkozy de sortir en usine, à Valenciennes, et qui, donc, va à l'ancienne...
Oui, je sais, c'est un peu limite lacanien, tout ça.
Le pauvre petit Nicolas a identifié à son encontre un délit de faciès. Nous lui laissons ses paroles, puisque c'est à ça qu'il pense en disant que les deux autres bavassent dans un petit hôtel... Mots qui se veulent blessants de la part d'un esprit borné. Nous sommes nombreux à espérer qu'il restera ensemble... tout seul (même s'il a encore la majorité dans les sondages).
Et Flaubert le manifeste avec un passage à l'acte d'une grande violence mais qui est aussi d'une grande beauté lyrique, en faisant surgir un rapport vous / nous où on l'attendait le moins, produit peut-être d'une double projection intra-diégétique, celle du narrateur qui apostrophe en notre nom de lecteur les sujets des gravures, et donc les personnages de fiction, reproduisant celle d'Emma fascinée par les signes qui nagent dans les pages sans profondeur.
« Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C'était derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; — le tout encadré d'une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.» (I, 6, p. 51-52, c'est moi qui souligne)
Au premier vous, on pourrait encore reconnaître le vous analogique qui implique le lecteur, comme au début du chapitre : « [...] bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers [...] » (p. 47), mais au second, on peut être sûr de ce qu'on avait senti d'abord : le narrateur parle au sultan de la gravure !... Puis aux paysages !... Et pourquoi pas ?
Et — pour compliquer l'édifice — en même temps qu'il les provoque, Flaubert dénonce ces projections en les ridiculisant : il y a à la fois des palmiers et des sapins, des tigres et un lion, etc. C'est le même composite qu'à la casquette de Charbovari. Le point d'orgue étant l'oxymorique « forêt vierge bien nettoyée », qui, quand on la regarde bien, fait tomber la pièce montée jusqu'à cette hauteur (celle du mariage — la pièce montée — était d'ailleurs du même kitsch).
Le zoom génétique est cette semaine consacré au choix d'un verbe, graisser, quand, ayant énuméré les clichés littéraires dont Emma se nourrit, Flaubert résume : « Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture.» (I, 6, p. 49)
Dans le premier brouillon, 163v : « elle dévora », puis dans le suivant, le 145 : « se saoula de tout son coeur dans tout ce fonds poudreux » (au-dessus et en marge, « dévora » barré), puis, dans le définitif 74 : « se graissa donc les doigts à toute cette poussière... » (« doigts » barré, « les mains » au-dessus, « se roula donc l'esprit dans tout ce fond poudreux », barré). Dévorer, se saouler, se rouler, graisser, ou le chemin d'écriture qui va de la typique métaphore morte à la métaphore vive par sa nouveauté et surprenante par la force de ses connotations.
Voilà, il y aura encore six séances de canapé flaubertible avec Emma... Rendez-vous dans deux semaines.
À la maison, repos en attendant que T. soit prête pour aller déjeuner au Saint-Martin — avons bien mérité agneau et poulet, toujours avec frites.
Plus tard, dans l'après-midi, gros orage imprévu, coups de vent, éclairs impressionnants. Et la fraîcheur, tout de suite. Je me connecte à des médias et j'apprends que le débat Royal-Bayrou aura finalement lieu à 18 heures, heure de Tokyo, sur BFM TV et je m'y rends.
La rage dans la bouche de Valérie Pécresse, invitée avant le débat. « J'ai peur que ça mette de la confusion [...] Je crains que ça ne fasse que [...] » Où j'entends l'aveu subliminal : J'ai peur... ; je crains !...
Aveu de rage devant la nouveauté et l'inconnue que représentent ce débat (dialogue au demeurant assez intéressant, surtout par son ton), relayé par le choix de Sarkozy de sortir en usine, à Valenciennes, et qui, donc, va à l'ancienne...
Oui, je sais, c'est un peu limite lacanien, tout ça.
Le pauvre petit Nicolas a identifié à son encontre un délit de faciès. Nous lui laissons ses paroles, puisque c'est à ça qu'il pense en disant que les deux autres bavassent dans un petit hôtel... Mots qui se veulent blessants de la part d'un esprit borné. Nous sommes nombreux à espérer qu'il restera ensemble... tout seul (même s'il a encore la majorité dans les sondages).
Commentaires
1. Le samedi 28 avril 2007 à 19:30, par patapon :
L'aigreur de V. P. montre bien l'angoisse profonde de cette oligarchie, qui sent que le pays est en train d'ouvrir les yeux.
Voici, cher Berlol, de quoi t’amuser ou plutôt de quoi cauchemarder pendant cette semaine d’or:
www.dailymotion.com/relat...
Plus sérieusement parlant, je constate qu’il y a partout, et de plus en plus, une prise de conscience (merci Berlusconi, merci la LDH!), et que les républicains commencent à faire front. Moi-même, qui ai soutenu FB au premier tour et même si je persiste à croire que les socialistes n’ont pas fait le meilleur choix (un DSK l’emporterait haut la main), je voterai sans état d’âme pour SR, car, comme le dit Aragon: “Quand les blés sont sous la grêle, Fou qui fait le délicat, Fou qui songe à ses querelles Au coeur du commun combat”. Et puisque nous sommes dans les citations et que Hugo disait déjà: “après Napoléon le grand, faut-il que nous ayons Napoléon le petit?” je me permettrai – déférence gardée envers le père Hugo- de prolonger la réflexion: apès avoir eu Napoléon le grand puis Napoléon le petit, nous n’avons pas besoin d’avoir Napoléon le riquiqui.
2. Le dimanche 29 avril 2007 à 11:42, par Mauricette Beaussart :
Je dirais même plus : Napoléon le rykyky.
3. Le vendredi 22 juin 2007 à 01:13, par Danielle Girard :
En ce qui concerne la présence du narrateur (le nous du début) on la retrouve plus loin, de manière très affirmée dans les brouillons concernant les études de Charles.
www.univ-rouen.fr/flauber...
Il va même jusqu'à dire "je" bro_1_017 www.univ-rouen.fr/flauber...
Nous sommes en train, avec les cinq relecteurs des manuscrits de Madame Bovary, de constituer un fichier spécial signalant les interventions diverses de narrateurs dans les divers brouillons tout au long du roman.
4. Le vendredi 22 juin 2007 à 01:54, par Danielle Girard :
Merci Patrick pour ce commentaire du site concernant les lectures d'Emma. J'ai "failli défaillir" d'émoi et de bonheur en le lisant ! J’avais presque oublié ce dossier interrompu à cause des transcriptions des brouillons de « Madame Bovary ». Du coup, tu as tout réenclenché ! J'ai trouvé dans une exposition sur les indiennes normandes du XIXe le foulard offert par Lheureux à Félicité (la reine Pomaré nue avec Pritchard) Je ne te dis pas mon état de joie ! www.univ-rouen.fr/flauber...
J’y ai trouvé aussi les images de toile d'ameublement imprimées à Rouen au temps d'Emma et qui font mieux comprendre ses lectures. Il y a des livres qu'elle ne peut pas avoir lus (longueur, difficulté, etc.) mais qu'elle peut avoir connus par leurs images sur les toiles de rideau. Je pense par exemple à la «Jérusalem délivrée» qui figure dans les notes préparatoires mais qui disparaît ensuite. Merci, donc, Patrick !
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