Les deux mamelles de la moutonnerie sociale
Par Berlol, lundi 30 avril 2007 à 23:27 :: General :: #623 :: rss
Ce
qui est bien avec le blog hors catégories, c'est qu'il n'y a
ni
objectifs à atteindre ni domaine à respecter
— en
plus du fait plus général qui est de n'avoir ni
éditeur ni chef de service à satisfaire.Je me disais ça en voyant des blogs thématiques, bien tenus par leurs œillères. Bien auto-limités. J'imagine leurs auteurs, traquant le web et l'actu pour trouver ce qui ira dans leur créneau. Des vrais pros qui mettent dans le mille. Ah ! la pâmoison quand ils se font citer des centaines de fois par leurs pairs — ou par des médias, le nirvana !...
Au fond, le découpage et l'étiquetage du monde en catégories ne sont que les deux mamelles de la moutonnerie sociale. Et des plus sournoises parce que poussées dans l'intérieur de l'individu, brandies comme un engagement dans le cadre d'une action libre, pensez !, le blog, non rémunéré, non soumis à contrôle de chefs ou de qui que ce soit... que soi. Chacun fait le petit chef avec soi-même. Se la joue. C'est encore pire que d'avoir quelqu'un sous ses ordres...
Et ces écrivains qui ne veulent rien dire de personnel (à commencer par leur nom). Et ces inconnus qui ne veulent dire que des choses intimes (souvent sexuelles, et qui n'intéressent personne). Chacun les rails de sa médiocrité — et moi itou, sans doute, puisque je me répète cette rengaine tous les deux ou trois mois.
Et ceux qui jouent aux journalistes en ne commentant que les hauts faits de l'actualité. Ne sont-ils pas risibles ? Leur rêve de se faire remarquer, de devenir célèbres, voire indispensables, voire même ré-mu-né-rés !
Et les journalistes, les politiques qui se mettent au blog pour être dans le vent ; mais comment être dans le vent sans cracher dans la soupe ? — en espérant que le vent aille dans le bon sens, hein !
Ah, c'est que chacun a la passion de sa catégorie !...
[Canapé flaubertible]
«De toute façon, il y a une technique flaubertienne du recul, qui est généralisée dans toute l'œuvre de Flaubert. Le fait que la scène centrale, dramatique, soit vécue d'à côté, c'est typiquement flaubertien. Bon, y'a des exemples célèbres de la Révolution de 48 où le héros n'est pas. Comme par hasard, il a pris un fiacre la veille pour aller à Fontainebleau, donc il n'est pas à Paris. Et d'une façon générale, les scènes d'action sont vues à distance. Alors, ça a, très certainement, une valeur. C'est-à-dire un rôle littéraire. La distanciation, qui a fait couler tellement d'encre au XXe siècle, c'est déjà Flaubert qui l'a pratiquée par rapport à ce qu'il racontait. Il est évident que Balzac se serait mis au premier plan, qu'il serait venu dans la salle même et il aurait vu l'opération [l'amputation d'Hippolyte], il aurait été le premier, il aurait été là comme à la place du chirurgien. Tandis qu'au contraire, là, c'est d'à côté, ce qui a un double rôle. D'une part, une espèce de distance critique, et d'autre part, un renforcement du principe d'incertitude, qui est justement ce que Flaubert développe de plus en plus dans son œuvre, de manuscrit en manuscrit pour chaque œuvre, et de livre en livre pour l'ensemble de l'œuvre. Le principe d'incertitude qui consiste à renforcer le texte aux dépends de ce qu'il est convenu d'appeler la diégèse, c'est-à-dire ce que le texte est censé raconter. Ce qui permet alors cet effet dont vous parlez, qui est l'ambiguïté. Le cri [au moment de l'amputation], on ne sait plus le cri de qui il est. Et l'ambiguïté qui permet toujours le déplacement métaphorique, la coupure de la jambe qui devient la coupure de la relation amoureuse.
Et d'autre part alors, pour ce que vous disiez de la différence de qualité entre la chirurgie pratiquée par le père Flaubert et d'autre part la chirurgie pratiquée par le chirurgien qui opère dans Madame Bovary, c'est-à-dire Charles, ça aussi, c'est général dans l'œuvre de Flaubert : il y a une espèce de médiocrisation du monde, en général. [...] C'est simplement cette technique de l'anti-héros. S'il y avait un grand chirurgien, ce serait un héros, c'est-à-dire que ce serait quelqu'un qui sortirait du commun. Or, au contraire, la passion du stéréotype, la passion de la bêtise, la passion du médiocre chez Flaubert, c'est une technique romanesque qui fait que l'écrivain n'est pas censé, comme à l'époque de Balzac, mettre en scène un personnage exceptionnel, mais mettre en scène seulement son propre texte.»
(Alain Robbe-Grillet dans Un homme, une ville : "Gustave Flaubert à Rouen", émission de France Culture du 08 mai 1981, rediffusée le 25 juin 2001.)
Commentaires
1. Le lundi 30 avril 2007 à 08:53, par Dom :
"La passion de sa catégorie" : y compris de la catégorie des hors-catégories ?
2. Le lundi 30 avril 2007 à 15:00, par Berlol :
C'est fatal, je le crains...
3. Le lundi 30 avril 2007 à 23:00, par FB :
quel message gentil : chacun en prend pour son grade - tu déprimes ou quoi ?
4. Le lundi 30 avril 2007 à 23:20, par Berlol :
Cependant, tout le monde n'est pas concerné. D'ailleurs, contrairement à ce que je répondais tout à l'heure à Dom (j'y ai réfléchi depuis), il n'est pas sûr que les hors-catégories constituent une catégorie.
Mais n'aie crainte, pas de déprime. Juste, de temps à autre, une bouffe de misanthropie...
5. Le lundi 30 avril 2007 à 23:38, par brigetoun :
au moment où cette discipline, qui par ce qu'elle produit, n'a même plus le vernis de l'inutile, me devient pénible, vous raillez tous les défauts dans lesquels je tombe.
Continuer comme journal personnel, c'est abandonner le peu d'armatures qui me restent; mais quand il n'y avait, outre la dite discipline, que le plaisir comme motivation...
6. Le lundi 30 avril 2007 à 23:44, par FB :
c'est la "médiocrisation" (beau néologisme !) qui est contagieuse, alors ? tâche de pas te laisser trop attraper, y a trop à faire, et dans un paysage - ça me frappe aussi - étonnamment stable et calme, techniquement aussi, depuis trop de mois, comparé à d'autres années : ça ronronne sur le Net, doivent tous être partis regarder youtube - mais ton retour à binarité intime/extime est pas forcément opérationnel - quant à ce que tu nommes "auto-limitation" finie la belle liberté qu'on avait il y a encore 3 ou 4 ans, je le déplore aussi - ça renvoie à discussions sur pseudonym@t
7. Le lundi 30 avril 2007 à 23:55, par vinteix :
Attention aux bouffes de misanthropie !
tu risques de devenir anthropophage !
et pour le plaisir et/de la bonne chère, cela me rappelle un truculent ou succulent article d'Alfred Jarry dans "La chandelle verte" consacré à "cette branche trop négligée de l'anthropologie"... je ne résiste pas au plaisir de te l'envoyer (presque en entier, pardon...) :
"Cette branche trop négligée de l'anthropologie, l'antrhopophagie, ne se meurt point, l'anthropophagie n'est point morte. Il y a, comme on sait, deux façons de faire de l'anthropophagie : manger des êtres humains ou être mangé par eux. Il y a aussi deux manières de prouver qu'on a été mangé ; pour l'instant nous n'en examinerons qu'une : si la "Patrie" du 17 février n'a point fardé la vérité, la mission anthropophagique par elle envoyée en Nouvelle-Guinée aurait pleinement réussi, si pleinement qu'aucun de ses membres n'en serait revenu, exception faite, ainsi qu'il sied, des deux ou trois spécimens que les cannibales ont coutume d'épargner afin de les charger de leurs compliments pour la Société de Géographie.
Avant l'arrivée de la mission d'antrhopophagie, il est vraisemblable que, ches les Papous, cette science était dans l'enfance : il leur en manquait les permiers éléments, nous osons dire les matériaux. Les sauvages, en effet, ne se mangent pas entre eux. Bien plus, il appert de plusieurs essais de nos vaillants explorateurs militaires en Afrique, que les races de couleur ne sont pas comestibles. Qu'on ne s'étonne donc point de l'accueil empressé que les cannibales firent aux blancs.
Ce serait une erreur grave, néanmoins, de ne voir dans le massacre de la mission européenne que basse gourmandise et pur souci culinaire. Cet événement, à notre avis, manifeste l'une des plus nobles tendances de l'esprit humain, sa propension à s'assimiler ce qu'il trouve bon. (...)
Si quelques vagues concupiscences sensuelles se sont mêlées à
l'accomplissement du rite, elles leur ont été suggérées par le chef même de la mission antrhopophagique, M.Henri Rouyer. On a beaucoup remarqué qu'il parle avec insistance, dans sa relation, de son ami "le bon gros M.de Vriès". Les Papous, à moins qu'on ne les suppose inintelligents à l'excès, n'ont pu que comprendre que : "bon", c'est-à-dire bon à manger ; "gros", c'est-à-dire il y en aura pour tout le monde. Il était difficile qu'ils ne se fissent point, de M.de Vriès, l'idée d'une réserve de nourriture vivante embarquée pour les explorateurs. Comment ceux-ci auraient-ils dit qu'il était bon, s'ils n'avaient été à même d'apprécier sa qualité, et la quantité de sa corpulence ? Il est avéré d'ailleurs, pour quiconque a lu des récits de voyages, que les explorateurs ne rêvent que mangeailles. M.Rouyer avoue que, certains jours de disette, ils "se garnirent l'estomac de chenilles, vers, sauterelles, femelles de termite..., insectes d'une espèce rare et nouvelle pour la science." Cette recherche des insectes rares a dû paraître aux indigènes un raffinement de gloutonnerie (...)
Il y a, annoncions-nous en commençant, une seconde manière, pour une mission anthropophagique, de ne point revenir, et cette méthode est la plus rapide et la plus sûre : c'est si la mission n'est point partie."
8. Le mardi 1 mai 2007 à 00:23, par Berlol :
Schtroumpff..., c'était pas "bouffe" mais "bouffée"... Mais puisque ça te donne l'occasion d'un envoi comestible, je ne regrette pas ma coquille !
Oui, François, le web se solidifie, se cloisonne. Sous nos yeux ! Et on ne peut rien y faire !
9. Le mardi 1 mai 2007 à 01:47, par FB :
juste dire à BC de ne pas croire tout ce que dit notre hôte dans sa petite crise du dimanche, et continuer à photographier les arbres, les fenêtres et les murs autour de la place de l'Horloge, sur le chemin du bureau de vote et au retour, et que ce sera encore plus "utile", le lendemain, d'affirmer tout ça, le plaisir même
10. Le mardi 1 mai 2007 à 03:14, par Berlol :
Crise du... lundi. Certes, comme un dimanche. Pas que Brigetoun se bile ! Est pas concernée ! Et ce vrai mot de "discipline", oui ! Discipline choisie, construite par soi pour soi, comme un creusement. Qui n'a rien à voir avec les catégories utilitaires ! Allez, ne faites pas semblant de ne pas comprendre ce que je veux dire... Discipline, ou auto-discipline (redondant selon moi), n'est pas auto-limitation, auto-censure, auto-programmation...
11. Le mardi 1 mai 2007 à 03:50, par FB :
tu vises donc le blog "lignes de fuite" auto-programmé ?
12. Le mardi 1 mai 2007 à 04:25, par Berlol :
T'es bien taquin, aujourd'hui ! J'espère qu'elle va venir te répondre elle-même...
13. Le mardi 1 mai 2007 à 06:20, par F :
oh non ! juste que je crois qu'elle nous refait le coup du blog qui se met à jour tout seul en l'absence provisoire de la propriétaire ? n'empêche que ça devient une science-fiction à soi tout seul LDF - plus sérieux, me demande si y aurait pas espace à créer, accès réservé ou pas, où on pourrait rester plus longtemps sur ce genre de questions soulevées par chacun et qui concerne l'ensemble - mais bon, de toute façon la réflexion est là sous-jacente et on évolue tous à son contact - pour moi c'est vraiment pas évident ce changement de statut du web qui fait qu'auparavant on pouvait pratiquer tous les écarts et essais hors témoins - même si on peut s'amuser avec des sites sous pseudo c'est pas la même chose : et je ne vois pas d'espace où soit repris de façon solide ce que tu avais entamé comme réflexion sur le statut même de l'écriture en fonction de son contexte de circulation et statut de son locuteur - idem pour cette binarité de fait, que vous aviez commencé d'aborder via journée BNF entre intime/extime, alors que c'était nettement plus simple quand le Net n'était pas devenu la référence symbolique quasi première, en tout cas en littérature c'est devenu le cas, même par rapport à un texte dans journal type Quinzaine ou Mag Litt - là je lisais un texte tout frais de Chevillard, "Commentaire autorisé sur l'état de squelette", le site d'Even D ne propose que la quatrième de couv comme rapport livre/net : alors si on en parle, on ravale nous-mêmes le Net à structure de médiation, et ce serait tout autre chose si le cher Eric mettait en ligne un peu de son dossier de préparation, ou 3 photos de sa table de travail etc... ta réflexion sur "l'écrivain qui ne dit rien de personnel" je l'ai prise à la fois pour ce qui me manque côté Chevillard (et bien d'autres, évidemment, je prends EC comme exemple juste parce que c'est lui que j'ai lu cet aprem et le plaisir que j'y ai pris), et à la fois symétriquement pour ce qui me gêne à développer désormais un site à 2 vitesses, contenus "privés" qui sont la vue sur atelier, et contenu "pro" puisque c'est ma seule activité (ta remarque sur le "rémunéré" est irrecevable pour nous qui ne vivons "que" de nos travaux divers, et le constat que je fais que quasiment aucun de ceux qui publient aujourd'hui ne quittent leur métier d'origine, contrairement à ce qui était la norme symétrique il y a 2 décennies, c'est une question qui ne s'évacue pas d'un geste du coude - la correspondance de Gustave est une mine sur ces questions...) - allez, je vais aller créer un blog que je signerai Marie-Sophie Leroyer de Chantepie (merci wikipedia, j'avais oublié son prénom)
14. Le mardi 1 mai 2007 à 07:33, par m sonnet :
François, si besoin d'assistance archivistique pour faire la demoiselle de Chantepie... (j'ai souvent pensé que je finirai par répondre aux épistolières XVIIIe que je collectionne)
15. Le mardi 1 mai 2007 à 08:27, par Berlol :
Étrange, parce que je lisais cet après-midi des pages de Démolir Nisard ! Suis content de voir que le sujet avait du coffre. Tu connais mon irrégularité dans ces domaines. Quand je déciderai de faire un livre (suite du précédent), je reprendrai tout cela sérieusement, mais en attendant, bribe par ci bribe par là. Ou alors, on va programmer un colloque...
Pour les ré-mu-né-rés, je pensais à tous ces journaleux pleine doxa, surtout dans le domaine techno, internet, com, qui veulent monnayer leur blog ou le faire acheter par une boîte. Rien à voir avec toi, dont les activités sont dans l'éthique, et les efforts permanents, méritoires.
16. Le mardi 1 mai 2007 à 13:14, par christine :
on va dire que "taquin" est le bon mot, FB !?..
je l'avoue (sans honte!) j'étais en week-end prolongé (pas à New York, moi!) et j'en ai profité pour faire d'autres choses (que je ne détaillerai pas, pour ne pas tomber dans la "chronique familiale" ou amoureuse) qu'alimenter mon blog (programmé à l'avance, en effet : tricher est aussi une ligne de fuite, non?)
heureusement, bientôt peut-être de telles paresses (probablement génétiques) seront sanctionnées, il sera obligatoire de se lever à l'aube, et le 1er mai sera un jour travaillé (dixit aujourd'hui Napoléon le rikiki) ...
au cas où, tu me gardes une place dans ton vaisseau spatial de jeudi dernier, berlol ?!...
17. Le mardi 1 mai 2007 à 13:32, par christine :
en répondant au "taquin", j'en oublie de dire, berlol, que ton billet est très intéressant : j'aime bien ton "chacun fait le petit chef avec soi-même" qui s'applique d'ailleurs à la pratique du blog comme à une grande partie de nos activités quotidiennes (en dehors des nécessités vitales et des obligations salariées) et qui souligne la nécessité de se désobéir à soi-même d'abord et chaque fois que c'est possible
18. Le mardi 1 mai 2007 à 16:57, par Berlol :
[Maj] Ai ajouté deux liens dans le 1er bloc et deux parenthèses dans le deuxième...
19. Le mercredi 2 mai 2007 à 10:43, par F :
je n'avais certes pas l'intention de culpabiliser quiconque ! et c'est vrai plaisir, en se mettant le matin le boulot, dès avant 6h, de voir qu'un seul blog est régulièrement à jour ! (très bien, la réflexion Stiegler/K Dick) - et vive l'art de la désobéissance, on risque même d'en avoir besoin
20. Le mercredi 2 mai 2007 à 11:39, par christine :
merci F, voilà qui est plus gentil ! pour tout vous dire, la régularité des billets est une sorte de garde-fou à ma pente naturelle, paresseuse, mais, dans la mesure où j'essaie aussi de ne pas être mon propre "petit chef", je m'autorise à tricher un peu parfois !
quant à la désobéissance, on en aura toujours besoin, mais on croise les doigts (et on vote!) en espérant ne pas en avoir trop besoin ...
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