Journal LittéRéticulaire

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lundi 30 avril 2007

Les deux mamelles de la moutonnerie sociale

Ce qui est bien avec le blog hors catégories, c'est qu'il n'y a ni objectifs à atteindre ni domaine à respecter — en plus du fait plus général qui est de n'avoir ni éditeur ni chef de service à satisfaire.
Je me disais ça en voyant des blogs thématiques, bien tenus par leurs œillères. Bien auto-limités. J'imagine leurs auteurs, traquant le web et l'actu pour trouver ce qui ira dans leur créneau. Des vrais pros qui mettent dans le mille. Ah ! la pâmoison quand ils se font citer des centaines de fois par leurs pairs — ou par des médias, le nirvana !...
Au fond, le découpage et l'étiquetage du monde en catégories ne sont que les deux mamelles de la moutonnerie sociale. Et des plus sournoises parce que poussées dans l'intérieur de l'individu, brandies comme un engagement dans le cadre d'une action libre, pensez !, le blog, non rémunéré, non soumis à contrôle de chefs ou de qui que ce soit... que soi. Chacun fait le petit chef avec soi-même. Se la joue. C'est encore pire que d'avoir quelqu'un sous ses ordres...

Et ces écrivains qui ne veulent rien dire de personnel (à commencer par leur nom). Et ces inconnus qui ne veulent dire que des choses intimes (souvent sexuelles, et qui n'intéressent personne). Chacun les rails de sa médiocrité — et moi itou, sans doute, puisque je me répète cette rengaine tous les deux ou trois mois.
Et ceux qui jouent aux journalistes en ne commentant que les hauts faits de l'actualité. Ne sont-ils pas risibles ? Leur rêve de se faire remarquer, de devenir célèbres, voire indispensables, voire même ré-mu-né-rés !
Et les journalistes, les politiques qui se mettent au blog pour être dans le vent ; mais comment être dans le vent sans cracher dans la soupe ? — en espérant que le vent aille dans le bon sens, hein !
Ah, c'est que chacun a la passion de sa catégorie !...
[Canapé flaubertible]
«De toute façon, il y a une technique flaubertienne du recul, qui est généralisée dans toute l'œuvre de Flaubert. Le fait que la scène centrale, dramatique, soit vécue d'à côté, c'est typiquement flaubertien. Bon, y'a des exemples célèbres de la Révolution de 48 où le héros n'est pas. Comme par hasard, il a pris un fiacre la veille pour aller à Fontainebleau, donc il n'est pas à Paris. Et d'une façon générale, les scènes d'action sont vues à distance. Alors, ça a, très certainement, une valeur. C'est-à-dire un rôle littéraire. La distanciation, qui a fait couler tellement d'encre au XXe siècle, c'est déjà Flaubert qui l'a pratiquée par rapport à ce qu'il racontait. Il est évident que Balzac se serait mis au premier plan, qu'il serait venu dans la salle même et il aurait vu l'opération [l'amputation d'Hippolyte], il aurait été le premier, il aurait été là comme à la place du chirurgien. Tandis qu'au contraire, là, c'est d'à côté, ce qui a un double rôle. D'une part, une espèce de distance critique, et d'autre part, un renforcement du principe d'incertitude, qui est justement ce que Flaubert développe de plus en plus dans son œuvre, de manuscrit en manuscrit pour chaque œuvre, et de livre en livre pour l'ensemble de l'œuvre. Le principe d'incertitude qui consiste à renforcer le texte aux dépends de ce qu'il est convenu d'appeler la diégèse, c'est-à-dire ce que le texte est censé raconter. Ce qui permet alors cet effet dont vous parlez, qui est l'ambiguïté. Le cri [au moment de l'amputation], on ne sait plus le cri de qui il est. Et l'ambiguïté qui permet toujours le déplacement métaphorique, la coupure de la jambe qui devient la coupure de la relation amoureuse.
Et d'autre part alors, pour ce que vous disiez de la différence de qualité entre la chirurgie pratiquée par le père Flaubert et d'autre part la chirurgie pratiquée par le chirurgien qui opère dans Madame Bovary, c'est-à-dire Charles, ça aussi, c'est général dans l'œuvre de Flaubert : il y a une espèce de médiocrisation du monde, en général. [...] C'est simplement cette technique de l'anti-héros. S'il y avait un grand chirurgien, ce serait un héros, c'est-à-dire que ce serait quelqu'un qui sortirait du commun. Or, au contraire, la passion du stéréotype, la passion de la bêtise, la passion du médiocre chez Flaubert, c'est une technique romanesque qui fait que l'écrivain n'est pas censé, comme à l'époque de Balzac, mettre en scène un personnage exceptionnel, mais mettre en scène seulement son propre texte.»
(Alain Robbe-Grillet dans Un homme, une ville : "Gustave Flaubert à Rouen", émission de France Culture du 08 mai 1981, rediffusée le 25 juin 2001.)

dimanche 29 avril 2007

Qu'est-ce qu'on entend par une œuvre si pudique ?

Ce jour de 13 à 17 heures ou la nuit prochaine de 1 à 5 heures (heures de Paris), les deux dernières occurrences de la série INA L'art et la vie de Gustave Flaubert sur le canal des Chemins de la connaissance / France Culture :
« Nous écoutons une série d'émissions de 1953, commandée par le Club d'Essai de la Radiodiffusion française et produite par Marthe Robert et Arthur Adamov. Cette série n'a pas la prétention de révéler un auteur, mais simplement, par la lecture à haute voix et par le commentaire, restituer à une œuvre si pudique, la passion et la chaleur humaine qu'on lui conteste et qui pourtant la traverse de bout en bout.»
Pas de stockage sur site, comme d'habitude pour les séries INA... Dire que j'allais rater ça !

Bizarre, tout de même, cette expression... Qu'est-ce qu'on entend par une œuvre si pudique ?
Sans doute, oui, que cela relève plus de l'état des mœurs en France en 1953 que dans les années 1850... Que certains devaient avoir à l'esprit quelques œuvres du début des années 1950 qu'ils considéraient comme impudiques. Qu'alors, reprendre son bon Flaubert pouvait être une façon de montrer le bon exemple.
En tout cas, pendant que nous dînions chinois, mon Total Recorder a parfaitement réalisé l'enregistrement intégral de ces 4h15 de programme (oui, ça a débordé d'un quart d'heure...).

Après avoir passé l'aspirateur et préparé le déjeuner, j'ai sorti mon vélo pour aller chercher deux pantalons neufs auxquels j'avais demandé des ourlets, de l'autre côté de la gare d'Iidabashi, au Club Avon House. Et comme il fait très doux, j'en ai profité pour faire un tour par Suidobashi jusqu'à Korakuen pour quelques courses au Seijo Ishii (camembert, salami, thé Betjeman & Barton, etc.).

De son côté, T. reçoit des amis d'amis — c'était un rendez-vous* pris depuis quelques semaines — pour essayer de fourguer à un collectionneur deux Mac portables de plus de dix ans... Sauf qu'il y en a un qui ne démarre pas du tout. Apparemment le transformateur puisqu'il reste froid. Thé et petits gâteaux, j'arrive pile pour m'empiffrer et faire des photos.
Puis, avec les amis (les amis des amis rentrent chez eux), allons voir le nouveau building devant la gare de Tokyo, Shinmarunouchi, sortie Ouest, pendant de celui qui est ouvert depuis (déjà !) cinq ans. Comme il a été inauguré avant-hier, il y a beaucoup de curieux — comme nous. Mais on ne fait que deux étages, histoire de sentir l'ambiance architecturale, et on sort pour arpenter Naka-Dori. Selon la recette maintenant canonique en centre-ville, il y a plusieurs étages de boutiques et restaurants, l'accès souterrain à la gare et aux couloirs qui mènent à d'autres bâtiments, et des entrées sécurisées pour accéder à tout le reste, constitué d'étages de bureaux.
T. a réservé pour 4 au restaurant Ren Ren Ren, au Sud de la gare, en face du Tokyo International Forum. Et c'est aussi bon que la première fois, sinon meilleur, vu qu'on a pris notre temps pour commander, boire des bières, avoir plusieurs entrées, des légumes variés, un grand poisson grillé.
Au point qu'on décide de rentrer à pied ! La boutade devient réalité et, par cette calme et douce soirée, une petite heure de marche aide au tassage de toutes ces denrées...

* Film de Claude Lelouch, 1976, fortement déconseillé aux cardiaques.

samedi 28 avril 2007

Séances de canapé flaubertible avec Emma

Dès 6 heures, je suis avec une fillette de 13 ans, ses lectures. Il y a sûrement bien des parents d'aujourd'hui qui souhaiteraient que leur fille lise tout ce qu'Emma lit de 13 à 17 ans ! Sauf qu'elle, Emma, elle ne sait pas lire — finalement, c'est à ça que j'en viendrai en cours. Car ce qu'elle lit — une sélection gratinée qui est bellement étudiée dans le dossier en ligne de Danielle Girard (que je salue au passage) — est vite limité à ce qu'elle voit dans ce qu'elle lit. Ce qui lui reste de ses lectures, ce sont des images. Des images énumérées par un Flaubert qui s'attache souvent à en réduire la valeur, par exemple en y mettant une forme restrictive : « Ce n'étaient qu'amours, amant, amantes [...] » (I, 6, p. 49). Des images idylliques, idéales, sentimentales, bucoliques, rousseauistes, diront certains, d'Épinal, diront d'autres, en tout cas, et c'est plus grave, c'est même la base et la cause de tous ses problèmes, des images qu'elle ne creuse pas, qu'elle ne remet pas en question, qu'elle n'essaie pas de dépasser pour aller vers un sens moral, social, vers des arguments discutables ou vers des formes textuelles. Flaubert se garde bien d'évoquer la textualité des lectures d'Emma, car pour elle cette textualité, cette littérarité n'existent tout simplement pas. Elle correspond pleinement au type de lecture hystérique identifié par Roland Barthes dans Le Plaisir du texte (1973).
Et Flaubert le manifeste avec un passage à l'acte d'une grande violence mais qui est aussi d'une grande beauté lyrique, en faisant surgir un rapport vous / nous où on l'attendait le moins, produit peut-être d'une double projection intra-diégétique, celle du narrateur qui apostrophe en notre nom de lecteur les sujets des gravures, et donc les personnages de fiction, reproduisant celle d'Emma fascinée par les signes qui nagent dans les pages sans profondeur.

« Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C'était derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; — le tout encadré d'une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.» (I, 6, p. 51-52, c'est moi qui souligne)

Au premier vous, on pourrait encore reconnaître le vous analogique qui implique le lecteur, comme au début du chapitre : « [...] bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers [...] » (p. 47), mais au second, on peut être sûr de ce qu'on avait senti d'abord : le narrateur parle au sultan de la gravure !... Puis aux paysages !... Et pourquoi pas ?
Et — pour compliquer l'édifice — en même temps qu'il les provoque, Flaubert dénonce ces projections en les ridiculisant : il y a à la fois des palmiers et des sapins, des tigres et un lion, etc. C'est le même composite qu'à la casquette de Charbovari. Le point d'orgue étant l'oxymorique « forêt vierge bien nettoyée », qui, quand on la regarde bien, fait tomber la pièce montée jusqu'à cette hauteur (celle du mariage — la pièce montée — était d'ailleurs du même kitsch).

Le zoom génétique est cette semaine consacré au choix d'un verbe, graisser, quand, ayant énuméré les clichés littéraires dont Emma se nourrit, Flaubert résume : « Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture (I, 6, p. 49)
Dans le premier brouillon, 163v : « elle dévora », puis dans le suivant, le 145 : « se saoula de tout son coeur dans tout ce fonds poudreux » (au-dessus et en marge, « dévora » barré), puis, dans le définitif 74 : « se graissa donc les doigts à toute cette poussière... » (« doigts » barré, « les mains » au-dessus, « se roula donc l'esprit dans tout ce fond poudreux », barré). Dévorer, se saouler, se rouler, graisser, ou le chemin d'écriture qui va de la typique métaphore morte à la métaphore vive par sa nouveauté et surprenante par la force de ses connotations.
Voilà, il y aura encore six séances de canapé flaubertible avec Emma... Rendez-vous dans deux semaines.

À la maison, repos en attendant que T. soit prête pour aller déjeuner au Saint-Martin — avons bien mérité agneau et poulet, toujours avec frites.
Plus tard, dans l'après-midi, gros orage imprévu, coups de vent, éclairs impressionnants. Et la fraîcheur, tout de suite. Je me connecte à des médias et j'apprends que le débat Royal-Bayrou aura finalement lieu à 18 heures, heure de Tokyo, sur BFM TV et je m'y rends.
La rage dans la bouche de Valérie Pécresse, invitée avant le débat. « J'ai peur que ça mette de la confusion [...] Je crains que ça ne fasse que [...] » Où j'entends l'aveu subliminal : J'ai peur... ; je crains !...
Aveu de rage devant la nouveauté et l'inconnue que représentent ce débat (dialogue au demeurant assez intéressant, surtout par son ton), relayé par le choix de Sarkozy de sortir en usine, à Valenciennes, et qui, donc, va à l'ancienne...
Oui, je sais, c'est un peu limite lacanien, tout ça.
Le pauvre petit Nicolas a identifié à son encontre un délit de faciès. Nous lui laissons ses paroles, puisque c'est à ça qu'il pense en disant que les deux autres bavassent dans un petit hôtel... Mots qui se veulent blessants de la part d'un esprit borné. Nous sommes nombreux à espérer qu'il restera ensemble... tout seul (même s'il a encore la majorité dans les sondages).

vendredi 27 avril 2007

2600 tonnes de papier

C'est le poids de l'édition du Larousse 2008, actuellement en phase de finalisation ! Se rend-on compte !? 2600 tonnes de papier ! 2.600.000 kilogrammes ! Alors qu'il y a le TLF, le Littré et les dictionnaires de l'Académie française en ligne, alors qu'il y a Wikipédia et des centaines de sites plus ou moins encyclopédiques, dont la fiabilité des informations est facilement comparable !
Je ne comprends pas l'acharnement de cette époque à détruire la planète — pour ne prendre que ce sujet — en pensant que c'est toujours aux autres industries de changer leur fonctionnement. Ce que je comprends, c'est que Larousse veut faire son fric, et puis c'est tout !

Au centre de sport, je pédale à fond mais... ne me transforme pas en loup. Tant mieux, remarquez !
« Le temps que mes yeux se réhabituent au noir, il n'y avait plus de loup. Restait un Raoul sur sa mobylette.
— Tu as vu. Tu vois pourquoi je ne peux pas le faire tous les jours. C'est très désagréable. Maintenant, je ressens des picotements dans les jambes et dans les bras, comme des millions de fourmis.
Il n'a pas tenté de redémarrer la mobylette.
— Plus jeune, j'avais l'envie, j'avais le désir souvent de me transformer. Ce que je me dis. Je ne pouvais guère aller plus loin que maintenant mais j'y allais avec élan. J'installais la bécane en haut d'une pente et je dévalais la colline. En bas, j'étais un loup.
Sur le chemin de la cabane, il s'est arrêté, s'est tourné vers moi.
— Et puis, il n'y avait pas les picotements et les petites douleurs dans les membres. À présent (il s'est assis sur la selle), outre ces petites douleurs, je connais l'appréhension de n'y trouver aucun plaisir.» (Alain Sevestre, Chez moi, p. 120-121)

Déjeuner avec David et un jeune français, étudiants de japonais venu nous saluer en voisin. Il est beaucoup question des présidentielles, de notre crainte commune de la concentration des pouvoirs et de la versatilité d'un homme irascible (François Mitterrand l'était et il a largement trahi son mandat).
À propos de mandat, je paie à la poste pour le prochain congrès de la Société japonaise de Langue et Littérature françaises. Adhésion annuelle et frais de congrès, ça fait cher, près de 130 euros !
Puis je range mes affaires, au bureau, et m'en vais prendre le train. Shinkansen qui est aussi... machine à remonter le temps. En effet, avec un dévédé dans le portable, les écouteurs sur les oreilles, la vibration du train à grande vitesse, une sensation très étrange m'enveloppe, m'isole et je suis dans Les Choristes avec un intérêt plus pointu que si j'étais à la maison. C'est certes un film agréable mais bien moins intéressant que Vipère au poing (pour rester dans les thèmes des enfants et historique).

Dans la soirée, livraison d'un paquet contenant notamment le livre de Jacques Rancière, Politique de la littérature, commandé samedi dernier. Amazon a bien travaillé : 57 euros d'articles et 24,55 euros de frais de port en express, total dans les 82 euros. Moins de 50 % de majoration pour 11.000 km en 7 jours.
Et comme il y a Spiderman à la télé, j'entame illico la lecture. Et ça ne tarde pas à être à la hauteur de l'attente. Même si ça ne fait pas avancer tout de suite mon cours de demain...

« Cela veut dire, plus radicalement, qu'il n'y a pas de sujet du tout, que la combinaison des actions et l'expression des pensées et sentiments, qui faisaient le cœur de la composition poétique, sont en elles-mêmes indifférentes. Ce qui fait la texture de l'œuvre, c'est le style, qui est « une manière absolue de voir les choses ». Les critiques de l'âge de Sartre ont voulu identifier cette « absolutisation du style » à un esthétisme aristocratique. Mais les contemporains de Flaubert ne se trompaient pas à cet « absolu » : il ne voulait pas dire élévation sublime mais dissolution de tout ordre. L'absoluité du style, c'était d'abord la ruine de toutes les hiérarchies qui avaient gouverné l'invention des sujets, la composition des actions et la convenance des expressions. Dans les déclarations mêmes de l'art pour l'art, il fallait lire la formule d'un égalitarisme radical. Cette formule ne renversait pas seulement les règles des arts poétiques mais tout un ordre du monde, tout un système de rapports entre des manières d'être, des manières de faire et des manières de dire. L'absolutisation du style était la formule littéraire du principe démocratique d'égalité. Elle s'accordait avec la destruction de la vieille supériorité de l'action sur la vie, avec la promotion sociale et politique des êtres quelconques, des êtres voués à la répétition et à la reproduction de la vie nue.» (Jacques Rancière, Politique de la littérature, Paris : Éd. Galilée, 2007, p. 19)

jeudi 26 avril 2007

Azalées qui flambèrent tout de suite

Nous n'avions presque plus rien à perdre. Nous étions à la veille d'un vote qui plongerait notre pays dans un destin minable. Nous partîmes avec aux rétines l'image d'une dernière clairière, d'azalées qui flambèrent tout de suite. Des populations de richesses aveuglées voulaient s'agrandir sans vergogne, les politiciens trahissaient tout pour un maroquin et les imbéciles qui allaient pâtir par millions, courber l'échine et donner leur dernière once de dignité avaient, pour élire leur bourreau, été savamment drogués de mots de sécurité et de chansons nationalistes. Sortis de la stratosphère, nous commencions à respirer en silence. Nous savions que nous regretterions les terrasses des cafés quand passent les étudiantes, les tours en bus sans la violence des brigades, les dîners de cuisine étrangère, quand nous logions tous les horizons, les épices et les nuances. Les vallées de larmes s'écouleraient tardivement, sans nous. Nous passions Saturne puis Jupiter et les nouvelles de la Terre n'étaient pas très bonnes. La gangrène des finances avait alors gagné tous les peuples. Ils s'entretueraient forcément. La liaison radio se brouilla et nous perdîmes le contact. Nous étions moins de cinquante dans l'astronef...

J'avais cette idée d'ambiance, ce matin. Pas écrite avant 23 heures, mais très chronophage. Je suis donc allé me coucher en laissant inachevé.

Le jeudi est toujours fatigant. Et aujourd'hui, pas de déjeuner pour cause de dévédé à truffer de signets. Une trentaine de points d'accès rapide dans Vipère au poing permettra d'expliciter au choix les étapes de la relation fils-mère, l'enquête sur le petit frère né au Vietnam, l'évolution de la maladie de Folcoche ou la raison pour laquelle on découpe les crucifix du journal La Croix (c'est parce qu'il sert de papier-toilette...).

En fin d'après-midi, j'ai le temps de regarder deux tiers d'À vous de juger d'hier soir, avec Ségolène Royal. Il y a certes un peu de la langue de bois mais les réponses sont franches, les sujets maîtrisés. Un peu de tension passe quand elle est trop interrompue mais elle gère. Et des emportements concernant la dignitié humaine — elle emploie précisément l'expression — qui ne peuvent exister chez l'adversaire...
Je finirai demain, et le match retour.

Dîner chinois avec David et sa fille, que nous allons chercher à la crêche vers 20 heures. Un peu intimidée bien que son père lui ait parlé de moi, elle commencera à me sourire en cours de repas et flashera totalement, au dessert, sur ma couverture redécorée de Madame Bovary (voir photo de lundi), voulant absolument de ces boutons de téléphone pour en coller elle aussi sur ses dessins... Il faudrait selon elle en demander au cuisinier, aller en acheter tout de suite au magasin, etc.
Euh... Ne t'inquiète pas, David, je vais te ramener un vieux téléphone portable que tu pourras dépouiller !

mercredi 25 avril 2007

Délit de lecture en réunion

Avant que le mois ne finisse, signaler que Julien Kirch a re-posté sur Remue.net l'étonnante page du 1er avril 2007, avec explication et maquette spip. Il y a forcément des lecteurs qui ont cru à la flickérisation de Remue.
Comme il y en a aujourd'hui — pardon de changer abruptement de sujet — qui croient à la gauchisation de l'UDF, devenu à l'instant PD (même si ça n'a strictement rien à voir).
À l'instant parce qu'il est 23h20 (heure japonaise) et que j'écoute François Bayrou en direct sur France Info... Pour qui il ne se prend pas, celui-là ! « Je serai le garant, etc., etc. », alors qu'il vient d'être éliminé et que ses troupes, etc., etc.

Revigorante excitation sur Litor, quoiqu'un tantinet suicidaire...

Au programme du jour, un cours et deux réunions. Pendant mon délit de lecture en réunion, j'apprends des choses sur Fred Vargas. C'est toujours avec un intérêt mêlé de désapprobation que je reçois le dévoilement du vrai nom d'un écrivain que j'apprécie et dont j'aime le nom de plume, dévoilement souvent accompagné d'autres informations biographiques. Je me dis que bien évidemment, sa carrière en étant au point où elle en est et l'information ayant peut-être déjà circulé (je ne lis pas toutes les gazettes), Fred Vargas a dû autoriser le magazine Lire à révéler qu'elle se nomme Frédérique Audoin-Rouzeau, à évoquer le passé culturel de ses parents et bien d'autres détails très intéressants pour les amis du commissaire Adamsberg. Le chercheur en moi s'intéresse à ces données qu'il pourrait faire fructifier un jour dans une étude ou un article, ou simple curiosité satisfaite, tandis que le dilettante littéraire s'en lamente comme d'un mystère perdu.

Au sport, reprise du vélo et de Chez moi. Quarante minutes passent comme rien dans des descriptions de numéro de cirque par quelqu'un qui dit ne pas aimer ça — le texte en proposant l'antiphrase.
Après, quand je lis entre deux séries d'abdos, je tombe sur une expression expliquée en cours samedi dernier : se faire des niches — dans le dos, chez Flaub.

« Le chimpanzé se laisse faire, reproduit des gestes humains dans les intervalles, index sur la tempe pour mimer la folie : il n'est pas dénué d'humour. Ils se l'envoient ainsi plusieurs minutes puis, sautillant, rigolant, saut périlleux, saut de mains, se faisant des niches, installent une planche sur un rondin décoré d'étoiles, le placent à une extrémité. Gracieusement, Bela tombe de tout son poids à l'autre extrémité de la bascule. Le singe, propulsé dans les airs, looping carpé, retombe pile sur une chaise métallique tenue au bout d'une tige en équilibre sur le front de Luc. Musique enlevée.» (Alain Sevestre, Chez moi, p. 98)

mardi 24 avril 2007

Statistiquement, le pire est à venir

Bien qu'il fasse gris et que le Mont Fuji s'y cache, tout m'est coloré par telle bonne nouvelle, où s'orientent — s'occidentent — août et septembre. On n'en dira pas plus, sinon que l'Île de Beauté est doublement impliquée.

Après le cours, étudiante sérieuse comme une papesse. Me questionne sur ce qu'est l'infinitif et à quoi ça sert. Forme neutre, verbe au repos, entrée de dictionnaire, équivalent en anglais. Mais to, ça sert à quoi ? ça veut dire quoi ? Après explication, elle en comprend au moins l'utilité pour elle, pragmatique. Manger, to eat, taberu. Équivalent en japonais, qui ne l'était pas historiquement, je pense, mais l'est devenu par grammaticalisation de la langue, les premiers étrangers à avoir voulu apprendre le japonais et faire un dictionnaire ayant identifié une forme verbale infinitive qui n'était pas originellement dans la conscience linguistique des Japonais. À vérifier, tout de même. Les éminents japonisants qui passent par ici ont le droit de me contredire — et surtout celui de m'instruire.

Avec David au ping-pong. Tranquilles : pas d'entraînement de pom pom girls, aujourd'hui. On tape les balles en commentant les résultats électoraux et il y en a qui s'en prennent pour leur grade. Fou-rire (ou four-ire) à l'heure — vers 17h55. Pourtant, on est d'accord pour constater que, statistiquement, le pire est à venir (chaque clic fait monter la cote).
Après ça et le dîner, suis tellement crevé que je me couche tôt sans rien lire, rien voir, rien écrire.

lundi 23 avril 2007

Dans la fente, on fait pied de biche

Lever une dizaine de minutes vers 3 heures du matin, juste pour savoir...
Ouf ! Avant tout, c'est le (mon) corps électoral qui s'est exorcisé des fantômes de 2002 !

Je me recouche. Pas de grand lobe du PS par dessus un UMP très en jambe, très présent sur le terrain. Le Front National qui batifolait dans la campagne a mis son passing shot dans le filet pendant que l'UDF marque des points en fond de court après avoir bien couru de droite à gauche.
Pour la finale, il faudra des services gagnants et venir à la volée.
Qui l'emportera ? Celui qui frappe plus fort ou celle qui sert de plus haut ?

T. veut savoir ce que son précédent téléphone portable a dans le ventre. De toute façon, la batterie était morte et toutes les données ont été transférées dans le nouveau. Pour l'ouvrir, il faut un tournevis avec une tête à trois branches, pas cruciforme mais Y-forme — je ne sais même pas comment ça s'appelle ! On glisse un tournevis dans la fente, on fait pied de biche et ça se finit à la pince, avec des petits morceaux qui sautent partout. Je recycle des touches sur la Berthe Morisot de Manet que Gallimard veut faire passer pour la Bovary...

Réunion générale à l'Institut.
Où l'on apprend que l'établissement se porte bien. Que les bâtiments font actuellement l'objet d'une étude en vue d'une redéfinition globale des missions et des fonctionnements (après des travaux dans divers coins, depuis quinze ans, qui ont dispersé les services administratifs). Que chaque fête organisée, avec musique dans le jardin, est précédée de plusieurs centaines de lettres envoyées au voisinage, qui proteste par téléphone à 20h02 si la lettre indique 20 heures. Que la venue de Sylvie Germain est au calendrier (juillet). Que la semaine des Cahiers du cinéma passe de janvier à octobre...
Voilà, juste pour mémoire, que beaucoup de profs sont venus et que l'ambiance était bonne.

Ce soir, sur TV5 Monde, les Filles du calendrier, amusante comédie dans laquelle des dames d'un village posent nues dans un calendrier local et pour une bonne cause. Regarder un film monopolise l'ordinateur, au détriment d'autres choses à faire. À moins de les faire en même temps. Mais alors, je perds l'impression — passive — de regarder un film. La convergence informatique arrive là à ses limites. Beaucoup de tâches peuvent tourner en même temps, mais la considération d'une œuvre, si modeste qu'elle soit, a besoin d'un statut d'exclusivité.

dimanche 22 avril 2007

Si l'isoloir n'est pas déjà l'abattoir

En métro à l'ambassade, avec l'Histoire de Monelle dans les oreilles — pour un décalage total, et masquer l'effroi de ce qui risque d'arriver demain, dans mon lointain pays. La petite voix enfantine qui dit, dans l'ombre brumeuse et imaginaire : « Un royaume blanc ! Un royaume blanc ! Je connais un royaume blanc !...»

Je vote comme prévu, mais après avoir fait la queue pendant plus de vingt minutes. Surprise : mon ex fait partie des assesseurs. Dehors, la file s'est allongée, jusqu'à la grille d'entrée de l'ambassade. Il est midi. J'ai entendu qu'à l'ouverture, à huit heures, il y avait déjà dix personnes qui attendaient...
Je retrouve deux camarades. Nous allons prendre un café au Segafredo de Hiroo, d'où je vois passer nombre de connaissances qui vont à l'isoloir. À entendre mes deux pessimistes acolytes, je me demande si l'isoloir n'est pas déjà l'abattoir. Pour nous fouetter les sangs, nous parions — de l'argent — sur les deux du second tour, et dans quel ordre. Je suis seul à voir une femme en tête. (Je posterai ça avant les premières estimations.)

Après-midi de lecture en ligne pendant que T. se repose de sa semaine un peu lourde.
Campagne en ville, un beau reportage photographique de Dominique Hasselmann.
Ardente Patience, cette inconnue que je suis par son fil.
Le blog LL sur Littell sur le tueur de Virginia Tech.
Pas mal de temps passé avec La Plume francophone, blog récemment découvert et très prometteur.
Oui, et ce n'est pas nouveau, Colombani est un homme vil, un con, pourrait-on dire, si ce mot n'était banalisé.

Bon, je vous laisse, Thalassa commence...

« Dans le cas des sciences humaines, faut-il fermer, ou affaiblir, les licences et les masters de philosophie, d’histoire ou de littérature, pour ouvrir des licences et des masters de « métiers de la culture », de « médiation culturelle » ou de « négociation interculturelle » ? En quoi consiste une nouvelle formation de ce genre ? En un patchwork de cours de sociologie, de psychologie, d’histoire, de droit, de langues et civilisations étrangères. Chacun de ces cours, s’adressant à un public non spécialisé, est nécessairement de niveau élémentaire, et la somme de plusieurs initiations ne sera jamais une spécialisation. Cela soit dit sans aucun mépris pour les collègues qui, de bonne foi, ont dépensé leurs énergies à créer ces filières : sommes-nous sûr de ne pas détourner ainsi l’Université de sa mission, qui est de former des adultes capables de vivre et de travailler dans la société ? Sommes-nous sûrs de ne pas présenter aux yeux de nos étudiants des miroirs aux alouettes ?» [...]
« On peut également s’interroger sur l’attitude des chefs d’entreprises, qui cherchent à se délester sur l’institution publique de la formation qu’ils pourraient assurer à leur personnel à l’intérieur de l’entreprise elle-même. Il ne faut pas rêver, d’un système où l’État fournirait aux entreprises des employés exactement formés pour leurs tâches les plus précises. Une telle perfection tient d’une double utopie, celle d’un marché transparent à la Adam Smith, et celle d’un État omniscient à la George Orwell.» [...]
« Les étudiants issus des grandes écoles trouvent tous du travail, non pas parce qu’ils sont mieux formés, ou d’une façon plus professionnelle, mais parce qu’ils sont sélectionnés à l’entrée de leur formation, ce qui permet aux employeurs de ne courir aucun risque en les embauchant. Alors qu’aucun employeur ne peut accorder crédit à un diplôme universitaire, derrière lequel peuvent se cacher aussi bien un excellent candidat qu’un médiocre ayant profité de l’indulgence à laquelle le ministère a systématiquement poussé le système scolaire et universitaire, sommé de produire le plus grand nombre possible de diplômés. Le chantage a été pratiqué par le pouvoir politique à l’égard des universités, à travers le système de la contractualisation : les universités doivent brader les diplômes, au risque de perdre leurs financements.» [...]
« Nous vivons dans une société où les rapports entre instruction et culture sont déformés. On veut transformer la transmission du savoir en pur et simple apprentissage d’un travail, tandis qu’on transforme la culture en pure et simple consommation du week-end. L’Université, qui a le malheur de se situer dans l’entre-deux, risque de paraître inutile. Elle doit se battre contre ces deux tendances, et montrer que dans sa perspective l’instruction et la culture, sans se séparer, prennent sens pour la vie entière. Personne n’oserait, aujourd’hui, affirmer que les musées ou les théâtres lyriques sont inutiles, et pourtant ils coûtent beaucoup à l’État. On ne se gêne pas, en revanche, pour condamner des facultés où l’on enseigne l’art, la littérature, l’histoire, et toutes ces choses inutiles.»
Extraits de l'extrait Fabula de : « Contre la professionnalisation de l'université » de Paolo Tortonèse, in Université : la grande illusion, sous la direction de Pierre Jourde, publié à L'Esprit des péninsules.

samedi 21 avril 2007

Comme les œillères le cheval

[Canapé flaubertible]
Lever à six heures pour finir de mettre mes notes en musique.
Parler du mariage d'Emma et de Charles comme d'une des scènes réalistes, voire documentaires du roman est un contresens total. C'est ce que je vais essayer gentiment de montrer ce matin, parmi divers propos. J'attaque ainsi parce que ne pas dénoncer une grille de lecture invalide tout regard personnel, parce que ce pli profond de la culture scolaire aveugle le texte comme les œillères le cheval. Tout comme les Emma des couvertures rétrécissent regrettablement l'effet des mots de Flaubert — JCB tombe à pic pour le rappeler. « Comment se défaire maintenant de ces images qui annexent la moindre pensée ? », nous questionnions-nous avant-hier avec Alain Sevestre, au sujet des êtres hybrides de sa géniale fantaisie.
L'arrivée des conviés. Qui la raconte ? On ! C'est le début de la fortune du on — qu'on interdit, d'habitude. On, c'est n'importe qui, n'importe quel groupe, de n'importe quelle taille, et ça change à vue, d'une occurrence à l'autre. Les trois premiers on du chapitre 4, « on avait invité »« on s'était raccommodé », « on avait écrit », désignent d'évidence les parents et les futur mariés, avec une volonté narrative de ne pas entrer dans le détail. Puis, dans les lignes suivantes, « on entendait des coups de fouet », « on voyait », « on était rasé de près », qui désignent une collectivité plus large, celle des conviés, précédemment distincte du premier on... Et ça va durer tout le long du chapitre, le on groupe de 20, groupe de 4, ou de 12, je nombre au hasard dans la hiérarchie des vêtements nommés (et à quoi se réduisent les invités), un peu comme une caméra portée à l'épaule et qui irait filmer un peu au hasard, tout sauf les têtes, pour finir sur des balafres de « ces grosses faces » en gros plan (offert par le sponsor adjectif démonstratif).
En deux lignes, Flaubert se débarrasse de la mairie et de l'église. Le réalisme de ces cérémonies ne passera pas par moi, nous dit Flaubert en tirant la langue. Et après, c'est trente lignes de petits groupes s'égaillant au son du violon sur le chemin du retour. Une des plus belles scènes, champêtre, sandienne, de Madame Bovary.
Et ça continue comme ça une bonne heure...
Le zoom génétique porte sur l'évitement des plaisanteries nocturnes. En comparant les brouillons 109, 110, 111 et le définitif 59 avec le texte final, s'impose le constat que ces mariés rompent avec les traditions de leur région, fussent-elles désagréables comme ces gauloiseries de la nuit de noce, et coupent les liens ancestraux (pour se retrouver bientôt seuls). Cette pruderie d'embourgeoisés devant les gaudrioles traditionnelles, très XIXe, en effet, s'accorde d'ailleurs avec la réduction du temps de la noce, qui passe d'une semaine, sur le brouillon 113, à deux jours, pour échapper aux fêtards et aller au boulot. C'est la mort des fêtes paillardes héritées de Rabelais, des rites païens qui survivaient au christianisme, l'avènement de la gestion entièrement bourgeoise de la vie de province, dès qu'on est un petit notable.

Déjeuner au Saint-Martin. Il fait très beau, les frites sont toujours aussi bonnes. Pas de film à l'Institut.
Dans l'après-midi, en vélo à Korakuen, pour des courses au Seijo-Ishii. Fromages surtout. Jeux d'eaux au passage.

Au retour, j'avais un courriel d'Amazon qui m'expédie en express le dernier livre de Jacques Rancière, Politique de la littérature, dont je me suis, malgré une recommandation récente, avisé abruptement hier soir du besoin urgent, rapport à Emma B. (après avoir réécouté dans le train un Tout arrive de janvier au sujet de ce Rancière et du Todorov — Todorov que j'avais vu ce soir-là chez Taddeï, alors que j'avais enregistré l'émission de radio, sans l'occasion de l'écouter jusqu'à hier...).

Une dizaine de minutes avec Zoé Valdès dans l'émission SODA, sur TV5 (maintenant que ça marche), et l'occasion pour elle de redire que Cuba est une dictature, et combien par ailleurs elle regrette le prestige dont jouit un peu partout le criminel nommé Che Guevara.
L'ayant écoutée cette semaine dans À Voix nue, je suis content de cette aubaine de la voir, de voir sa table de travail, ses piles de livres qui font ressembler son bureau à mon bureau.
Dans le même SODA, plus spécifiquement pour T., l'interview avec Lorant Deutsch, pour son rôle dans Jean de La Fontaine, le défi. À voir quand ça sortira par ici — même si nombre de critiques sont plutôt dures avec le film.
Et finir la journée sur Virginie Ledoyen, voilà qui n'est pas si mal... Et qui fait oublier la tristesse, ce matin, d'apprendre la disparition de Jean-Pierre Cassel, acteur dont j'ai toujours apprécié la retenue et l'aisance joyeuse.

vendredi 20 avril 2007

Touffu, peu intuitif

Savoir pour qui v.o.t.e.r dimanche...

Temps de saison. Monté au bureau, il faut impérativement compléter aujourd'hui les données relatives à mes activités d'enseignant-chercheur dans la base universitaire en ligne. Sauf que le système est touffu, peu intuitif et qu'il ne dit pas qu'il n'enregistre rien quand il y a une erreur de saisie (ou ce qu'il prend pour tel) dans l'un des champs d'une page. Du coup, il faut recommencer plusieurs fois et quand ça marche, je ne sais pas plus pourquoi que quand ça ne marche pas. Ceci dit, pour 2006, je n'avais pas grand-chose à taper. Va falloir que je me remette à publier... (Comme si je ne publiais pas déjà tous les jours...)

Shinkansen avec Emma, quand je ne dors pas. Pour sa fête, je l'avais encore achevée. Et là, je me la reprends à l'époque de son mariage.

À Tokyo, T. est contente de me voir. Elle était fatiguée. Deux de ses cours ont vu leur effectif passer de 4 ou 8 étudiants, les années précédentes, à plus de quarante. Surcroît de pression mais surtout inadéquation du programme donné et de sa proxémique de classe.
Il y a ainsi, dans les universités, de ces gestionnaires diplômés qui seraient aussi bien dans une fabrique de conserve ou une centrale électrique. Ils appuient sur un bouton pour augmenter la production et automatiquement la chaîne se met au rendement. L'université, pareil. (Croient-ils.)
— Prévenir le prof ? Pour quoi faire ? (Sous-entendu que pour un prof, faire cours à 8 ou à 40, c'est la même chose...)

Dans la soirée, j'installe sur le récent ordinateur d'ici le programme pour recevoir TV5 Monde via le site japonais ouvert depuis avant hier. On se rappelle de la soirée d'essais infructueux sur trois ordinateurs. Il y eut aussi, le lendemain, l'essai à la fac, qui buta sur le système de sécurité : page d'erreur, sans même que le programme essaie de charger le flux. Mais il va falloir passer par le service informatique pour essayer de faire fonctionner ça sur le campus parce que, pédagogiquement, ce serait quand même utile !
Eh bien ici, ce soir, ça marche tout de suite, et impeccablement ! Belle image, plein écran si je veux. L'heure de voir Plus belle la vie, en dînant... (C'est dire si ça sert !)

Navet à navette, à la télévision japonaise, The Core. Un crétin méchant a réussi à stopper le mouvement de la lave autour du noyau terrestre. Il faut que des gentils, profitant d'un nouveau matériau qui résiste aux fortes températures, descendent mettre des bombes pour que ça tourne rond (une idée pour se débarrasser du stock, à l'avenir...). Avec des problèmes en cours de route, on s'en doute. Moins imaginatif que le Voyage au centre de la Terre, livre ou film. La seule scène d'extérieurs dans l'intérieur nous propose des longs cristaux tout moches et de la lave en lac comme on voit à la télé chaque fois qu'un volcan pète un câble.
Et bravo à William Hopkins qui, alors qu'Emma au couvent était à lire ce qui allait lui pourrir le cerveau, émit le premier (1839) l'hypothèse d'un noyau solide (la graine) séparé du manteau terrestre par une couche liquide...

jeudi 19 avril 2007

Du kaléidoscope à vous bouziller un paquet d'heures

La puce des machines à voter démange un peu. Un peu trop tard pour amener le véto..

Trois cours, aujourd'hui. À la pause déjeuner, rencontre cruciale avec mes collègues (dans quelques semaines, je ne pourrais plus y aller à cause des conseils à donner aux étudiants de séminaire). L'un qui m'autorise à garder son dévédé de La Fracture du myocarde jusqu'à la fin du semestre pour l'utiliser au séminaire. Un autre qui me fait la surprise d'un disque gravé le matin-même et contenant Pierre Vaneck lisant Vipère au poing (je ne dis pas son nom pour qu'il n'ait pas d'ennuis...).

Ça y est ! Pour les étudiants de 1ère année, la distinction voyelle / consonne semble acquise. Du coup, on peut envisager des phénomènes comme l'apostrophe, la liaison et l'enchaînement. Et — qui n'a rien à voir — ça rigole bien quand une étudiante épelle vêtement bêtement.

Au centre de sport, je dissous le stress dans la sueur et le temps dans la lecture. Encore Chez moi, les Êtres hybrides. Sans commentaire, c'est déjà fait dedans.
« Les vulgarisateurs, toujours en veine de représentation, ont poussé le zèle jusqu'à vouloir donner une idée concrète de ces êtres ; ils ont schématisé leurs déplacements et dessiné leurs formes. Ils se sont bornés, ce faisant, tout en le signalant dans leurs légendes, à montrer des insectes, des cellules ou des électrons. Comment se défaire maintenant de ces images qui annexent la moindre pensée ? À l'inverse, comment rendre compte d'êtres qui existent — personne ne le conteste — sans s'en rapporter à des formes connues ? Cependant, ils sont à côtés, en bordure, à la lisière, agités ou tranquilles, c'est question d'interprétation. Tout ce qu'on écrit sur les êtres hybrides tape nécessairement à côté, en marge, dans les blancs. On les oublie souvent. Qui y pense ? Penser quoi, au reste ? Tout le monde s'en fout.» (Alain Sevestre, Chez moi, Éd. Gallimard, 2006, p. 75)

Nouvelle direction expérimentale : interroger YouTube uniquement sur une année. Incroyable panorama historique !, restitué par la mosaïque aléatoire des dépôts. Par exemple pour 1965 : Cambodge, Vietnam et Cuba, jazz, opéra et guitare classique, les Beatles et les Byrds, France Gall et Françoise Hardy, et des centaines d'inconnus (de moi) à découvrir pour essayer de comprendre et d'accompagner la connaissance factuelle, qu'elle soit politique, artistique, technique ou sportive. En tout cas, cette année-là, ça chauffait ; par exemple quand Buddy Rich & Jerry Lewis s'affrontent à la batterie. À moins qu'on veuille faire de la sociologie du Japon au travers de la pop naissante de la kawaii Hirota Mieko...
Deux problèmes de fiabilité : 1. beaucoup de documents déposés dans YouTube étant non datés, ils ne seront pas pris en compte, 2. la date inscrite par la personne qui a fait le dépôt n'est pas nécessairement la bonne. On peut penser cependant que pour des documents anciens, on a affaire à des amateurs, des personnes averties, peut-être plus soucieuses de la précision des informations que pour les dépôts relatifs à ces dix ou quinze dernières années. Mais même avec 10 % de documents perdus et 10 % d'erreurs, on a quand même du kaléidoscope à vous bouziller un paquet d'heures...

mercredi 18 avril 2007

Porter haut le pied de nez

Au petit matin, un billet de JCB, 22 jours plus tard... En forme, et après d'admirables lectures, même si plus très intéressé par le diarisme réticulaire.

TV5 la mesquinerie.
Je dis la mesquinerie parce qu'alors que l'on reçoit France 24 par l'internet en permanence depuis son lancement (sans installation spéciale, et même si ce n'est pas génial), TV5 Monde va nous proposer pour le Japon une diffusion gratuite d'aujourd'hui jusqu'au mois de... mai !
— Pour l'instant, il est 13h30, soit 6h30 heure française, et il n'y a rien sur le site...
— À 17 heures, 10 heures heure française, toujours rien...
Sœur Anne, ne vois-tu pas TV5 venir ? (D'autant que TV5 au Japon, c'est une longue route semée d'incompétences et de mauvaises volontés depuis l'an 2000.)
— Enfin, vers 22 heures, 15 heures heure française, une page remplace la mire, propose l'installation d'un logiciel pour recevoir TV5 Monde exclusivement via Internet Explorer — et surtout pas pour « Macintoshe » (sic). J'installe. C'est hyper sécurisé. Au bout d'un quart d'heure et de multiples essais de connexion et de chargement de la page, j'obtiens de l'image (Sarkozy !) mais pas de son, ou haché. C'est galère ! Je recommence tout sur un autre ordinateur, qui pourrait par exemple ne servir qu'à ça... C'est pire...
Bon, on verra demain. Faut pas (encore) trop taper dessus, non plus. Un lancement, c'est pas évident...
(En tout cas, chez moi, ça a plutôt l'air mal barré. Et j'imagine qu'au bureau, il y aura un autre problème. D'ailleurs, je ne suis pas censé regarder la télé au bureau, serait-ce TV5 Monde !)

Sarkozy à Meaux. Une intervenante du quartier : « J'aime la France... qui m'aime.»
Car, oui, c'est bien beau de demander aux gens d'aimer la France (ou de la quitter). Mais quand ils n'ont pas de travail alors qu'ils sont diplômés, c'est-à-dire victimes de discrimination à l'embauche, ils sont en droit de se demander si la France les aime. Et de lui rendre sa suspicion, pour rester poli.
J'allais finir là ce paragraphe mais... Que viens-je d'entendre sur France Info !? Que deux cars d'employés d'entreprises qui souhaitaient aller au meeting de Nicolas Sarkozy à Meaux ont été stoppés par des motards de la Police Nationale, pour contrôles d'identité — pendant près de trois heures et relâchés sommés de circuler à la minute même du départ de Nicolas Sarkozy (une employé coincée dans un des autocars venait de recevoir un coup de téléphone de quelqu'un qui était au meeting et qui lui disait que c'était fini, quand les policiers ont autorisé le car à... rentrer à la maison puisque le meeting était terminé).
Il y a de ces coïncidences, parfois, hein !

Pour porter haut le pied de nez, écouter les Mardis littéraires sur Jean Paulhan à Madagascar et Perspectives contemporaines avec Charles Pennequin lisant Dichte. Et bien sûr, pour ne pas avoir le cul bas, la traitresse Zoé Valdès À Voix nue.

Buridanesque Saint Emma.
Demain, pour sa fête, vous pouvez passer la soirée avec Emma Bovary ou avec Emma Peel. Laquelle choisissez-vous ?

Minutes Blondie. Pendant que je triturais le tube, je suis tombé sur trois documents étonnants, qui n'y étaient pas il y a quelques mois. Blondie a capella, avec un clone de Delon dans le fauteuil d'Emmanuelle, Blondie comme à Bilbao, et Blondie pré-punk en 1975 !

Il pleut comme en mars, ce qui nous rapproche d'avril. J'irai au sport demain ; ce soir, repos.

mardi 17 avril 2007

Soi si on ne l'était pas

Non seulement les saisons se déconstruisent, mais en plus elles se chevauchent. Ainsi ce matin, c'était décembre à Tokyo mais mai à Nagoya ! J'en bafouille...
Dans le train, j'écoutais mon cours de samedi pour savoir comment améliorer mon élocution. Il y a beaucoup trop de euh... à la fin des groupes de mots, de toussotements en partie nerveux, d'emplois de mots impropres, comme classique pour dire conventionnel. Ce qui me fait penser que je tiquerais, si j'étais étudiant dans mon cours...
Qu'est-ce qu'on penserait de soi si on ne l'était pas ?

Pour expliquer aux débutants de français pourquoi il faut virer le e et mettre une apostrophe entre je et aime, dans j'aime, il faut essayer de faire admettre la convention issue d'un processus euphonique, reposant lui-même sur une faible compatibilité entre voyelle finale et voyelle initiale de deux mots qui se suivent — vous suivez ? —, surtout quand la voyelle finale est ce minable petit e. En gros, que je aime est moins facile à prononcer que j'aime.
Mais face à des étudiants de 18 ans qui ont fait 6 ans d'anglais et qui ne savent pas qu'il y a des consonnes et des voyelles, force est de s'avouer qu'il faut reprendre de plus loin... (Et de se poser des questions sur les cours d'anglais qu'ils ont reçus...)
L'avantage, c'est qu'à cet âge-là et avec leur intelligence, ils comprennent très vite (ou alors, j'explique bien).
Le piège, c'est qu'il y en a toujours deux ou trois (sur 20) qui font semblant d'avoir compris...

Au bureau, dépouillant le courriel puis dans le canapé, j'écoute Masse critique de samedi sur Google, avec Mats Carduner. Eh bien, finalement, je me suis... endormi. J'aurai une bonne demie-heure à réécouter mais c'est fou ce que c'est soporifique, la langue de bois ! Ça fait plusieurs fois que j'écoute Masse critique et que je me fais la même réflexion : à quoi sert d'inviter des gens si on les laisse débiter leur salade sans jamais leur casser les pattes. Je suis sûr que ces gens rentrent chez eux contents, après l'émission, en se disant qu'ils nous ont bien roulés dans la farine — et qu'ils vont pouvoir se targuer de transparence et d'ouverture. À part ça, il y a de bonnes chroniques, dans l'émission. C'est juste qu'il faudrait interroger les invités sérieusement.
Demain, je vais commencer la série d'À Voix nue avec Zoé Valdès ; j'aurai peut-être droit à plus de franchise.

Dînant et après...
Arrêt sur Images de dimanche avec ce déprimant constat : non seulement on peut traverser le Golfe d'Aden de Somalie au Yémen dans une barque de réfugiés, comme Daniel Grandclément, et survivre pour montrer ces horreurs mais 1. tout le monde est trop occupé par la présidentielle pour en parler ; 2. les téléspectateurs consternés ne peuvent qu'écrire à d'improbables administrations de l'ONU ou de l'UE pour demander que ça cesse alors que c'est déjà interdit ; 3. personne ne voit (ou ne veut) d'issue politique dans aucun de ces pays sinistrés (et dont le sinistre remonte principalement aux brillants calculs géostratégiques des grandes puissances au XXe siècle).
Si informer n'aboutit qu'à plus d'impuissance, je me demande si c'est bien utile qu'on sache. Ou bien faut-il sacrifier consacrer sa vie à une cause pendant que les marchands d'armes et les politiciens véreux se gobergent ?

lundi 16 avril 2007

Sans aménité sur la fausse bonté

Les saisons se déconstruisent : hier c'était juin, aujourd'hui, c'est novembre (et demain sera pire, décembre, avec 15 ° de variation en deux jours...). Qu'à cela ne tienne, on va au centre de sport, derrière Shibuya. T. essaie la cabine de bronzage, pour entretenir son teint de Balinaise. Moi je vais directement lire et suer pendant qu'un loup devient une vache, développant mon intuition sur le rapport habitus / habitat...

« Un soir, brusquement vidée de toute volonté, la vache mourut et il lâcha son étreinte. Il commença par le ventre, plus tendre, entra, se fit un chemin, fouilla les viscères, mangea, mangea. La vache était copieuse. Il mangeait, engloutissait mais il y en avait encore tant que, assommé par son plantureux repas, il s'endormit entre les estomacs.
Il habita tout de suite dans les chairs. Parfois un bourrelet d'organe lui tombait sur le râble qu'il repoussait du museau ou mangeait, s'endormait encore sans finir sa bouchée, gueule ouverte sur une grappe de tripes qui partait je ne sais où, dans le tréfonds mouillé du ventre. Après quelques jours, il s'installa plus à son aise dans sa carcasse tendue de peau coriace. Sous le soleil, seule s'allongeait sur le pré, l'ombre de la vache où il résidait. Il était en elle, ses côtes et sa peau lui faisaient comme un abri, une tente, le protégeait de la pluie et du soleil, et ni lui ni les ombres n'apparaissaient plus.» (Alain Sevestre, Chez moi, p. 44-45)

Après avoir essayé depuis des semaines de trouer des mocassins solides pour remplacer ceux qui commencent à se trouver de la semelle, j'arrive à mes fins au grand magasin Tokyu Honten, très calme un lundi après-midi. J'opte pour un modèle hybride de la nouvelle collection Cole Haan, dessus cuir, ligne chic, avec semelles sport, moins cher et plus confortable que les modèles classiques.

Film du soir, dévédé prêté par un collègue pour éventuellement illustrer le thème de l'enfance difficile dans le séminaire de cinéma : La Fracture du myocarde (Jacques Fansten, 1990). On rechigne un peu sur le pas à franchir au début (attitude d'enfants vis-à-vis d'un cadavre) mais on entre ensuite complètement dans la logique du groupe d'enfants, du secret, de la lutte contre le monde des adultes (plutôt évitement du monde des adultes, d'ailleurs, que lutte à proprement parler). Nombre de micro-situations offrent un regard sans aménité sur la fausse bonté et la fausse honnêteté de ceux qui s'érigent en modèles pour leur progéniture...

dimanche 15 avril 2007

Avec pas mal de salades et de viandes grillées

Naaa ! Na na na naaa, na na na naaa, na na naaa, na na naaa ! Europeanaaaa !
(Balade hyper fun dans la nouvelle usinagaz... Grand merci à Nicolas Morin ! Et à La Feuille qui relayait.)

Le billet d'hier traînera jusqu'à ce soir.
C'est qu'il y a du courrier urgent (avec les étudiants qui commencent à se mettre au travail). Et en début d'après-midi, la fête des vingt ans au Japon d'Étienne Barral, dont il a déjà été question.
À la différence de moi, qui n'organise jamais de fête, Étienne aime bien mettre ça en scène et voir les interactions qui se produisent entre ses amis et connaissances. Il n'en fait pas à tout bout de champ, non plus. Mais toujours avec des gens intéressants (pour celles où je suis allé, même si je n'ai pas abordé tout le monde). Bonne chance pour les vingt prochaines années !
T. est partie en avance pour passer au cimetière, qui se trouve dans le même quartier que le restaurant de la fête. Quand je sors de la maison, je suis déjà en retard. J'essaie de prendre le métro mais il faudrait que je prenne cette ligne complètement naze, la Oedo, qui me ferait passer par Shinjuku, à cinq kilomètres à l'Ouest, pour aller quatre kilomètres au Sud d'ici ! Finalement, je prends un taxi. Ce qui me permet aussi de revenir à une température normale (il fait près de 25 °, aujourd'hui).
À la fête, je revois pas mal de gens que je connais, depuis plus de dix ans, pour certains. Mais pas envie de parler à chacun. Il y en a sur qui j'ai déjà fait une croix. Gentiment, mais fermement. (Et sans doute des qui ont fait une croix sur moi.) Et puis il y a des gens que je suis triste de ne pas voir (comme Corinne ou Lionel, sans doute pas disponibles).
Comme c'est un restaurant brésilien, le buffet est varié, original, avec pas mal de salades et de viandes grillées. Je retrouve T. et nous nous installons à une table où nous invitons notre collègue H., de Keio, et son ami qui est notamment critique aux Cahiers du Cinéma Japon. Conversation bilingue, un bon moment. La chanteuse Sublime et le clown Mimosa assurent l'animation. Nos voisins de la table à côté, que je ne connais pas, amènent s'asseoir, à côté de T., Pierre Barouh, ami d'Étienne et invité d'honneur, avant que ce soit son tour de pousser la chansonnette. Ce qu'il fait fort bien, paroles toujours finement ciselées, même quand l'accompagnement musical n'est guère à la hauteur — ce qui est d'autant mieux que son intervention est improvisée.

Un peu après 15h30, nous partons comme des voleurs (pour ne pas déranger le spectacle) parce que j'aimerais bien voir La Baie des anges à l'Institut, film qui clora la rétrospective Jacques Demy. Nous rentrons moitié à pied (le vent se lève), moitié en taxi.
Mais hélas, une heure avant, la séance est déjà complète !...
Alors tea time et... au boulot (même pas le temps de lire les blogs amis, ça sera pour demain).

samedi 14 avril 2007

L'équilibre de n'en dire pas trop mais juste assez

[Canapé flaubertible]
Je dois à Flaubert d'avoir ce matin une salle de classe plus grande. Et déjà, dès la deuxième séance, pris une heure de retard sur ce que je croyais être mon programme !... C'est qu'il y a toujours tant à dire.
Je reprends d'abord ce que j'avais laissé confus la semaine dernière, car il ne suffit pas d'expliquer des questions de langue, d'éclairer les figures de style, les thèmes, les personnages. Encore faut-il essayer de dire, de s'approcher du projet de pouvoir dire... pourquoi Madame Bovary commence comme cela (et pas par la biographie des parents de Charles, qui arrive 4 pages plus loin, par exemple). L'épisode symbolique monté en exergue, le nous qui ostracise le nouveau, certes. Mais c'est bien la médiocrité, telle que décrite dans la citation d'hier, qui me paraît être au cœur du projet flaubertien. Elle rompt avec la tradition édificatrice du roman pour tenter d'approcher une certaine réalité, une certaine banalité du monde, une certaine bêtise banale et médiocre qui se trouve partout dans le monde. Car aucun personnage du roman n'en réchappe...
Ainsi puis-je reprendre, toujours déjà dans l'après-coup moi aussi, l'explication du premier chapitre, de sa construction, de la présence d'un nous qui disparaît dès qu'il a fini de servir, pour laisser place à une narration sans narrateur dans laquelle des poussées de discours indirect libre entreront tantôt dans la pensée de tel ou tel personnage, tantôt donneront peut-être — indécidablement —  l'avis de l'auteur.
Et passer au chapitre 2 pour un zoom génétique sur la première étincelle entre Charles et Emma, soit l'épisode de la cravache.

« Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés par le vent. Elle se retourna.
— Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.
— Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les chaises ; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l'aperçut ; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de bœuf.» (I, 2)

Dans ce paragraphe dont on admire la vitesse, la précision sans lourdeur avec laquelle sont tracés le double geste de se pencher, l'équilibre, le frottement, la gêne. La sensation est celle de Charles. On n'écrit pas si Emma a ressenti le contact, mais sa rougeur le traduit — à moins que ce soit le sang monté à la tête dans le mouvement et l'effort. S'il y a émotion, et émotion érotique, voir plus si affinité avec le nerf de bœuf, c'est celle du lecteur, par effet du texte.
Or les brouillons attestent d'un surprenant travail pour parvenir à ce résultat. L'image d'Emma de dos. Qui se retourne et demande. La cravache localisée et le double geste, poli, précipité, pour la ramasser. Et le frottement. Tout cela est présent dès le premier brouillon. Suivi d'un ou plusieurs paragraphes de Charles chevauchant pour rentrer chez lui, cravache en main, halluciné par le souvenir d'Emma. Ce qu'ils révèlent, c'est la recherche du rythme et de l'équilibre. Un rythme qui passe entre les mots, écarte ceux qui plombent, et l'équilibre de n'en dire pas trop mais juste assez.
Tout est barré sur le 26v (c'est-à-dire encadré des signes {{...}} et en jaune, code de transcription diplomatique), repris sur le 60v (où l'on voit bien les ratures, repentirs, reprises : se penchant, penché en avant, étant penché, puis : un instant rapide comme l'éclair, et les suites : Quand il remonta à cheval, Puis il remonta à cheval...), puis le 58 (où le paragraphe de la cravache a pris forme alors que les travaux continuent sur Emma au carreau et le retour à cheval), le 59v (le retour à cheval encore travaillé puis barré). Le manuscrit dit définitif 33/34/35 atteste une dernière fois de ces souvenirs de cravache retrouvée, complètement disparus des feuillets copiste 26 et 27, Flaubert s'étant peut-être rendu compte que ces émotions arrivaient trop tôt, qu'il fallait, pour son Charles, un peu de fréquentation des Bertaux avant d'avoir des émotions...

Déjeuner au Saint-Martin. Yukie a ouvert les portes-fenêtres et c'est comme un repas d'été. On dirait qu'il y a un peu moins de touristes à Kagurazaka, ça nous fait des vacances. En revanche, il y a plus de clients français, habitants du quartier. Connaisseurs de poulet-frites...

Retour à l'Institut pour y voir un film, Dans Paris (Christophe Honoré, 2006) dont j'ai vu l'affiche ce matin, en sortant du cours. T. a été d'accord tout de suite, elle aussi, en voyant Romain Duris sur l'affiche. C'est une grosse surprise, un grand étonnement. Passées l'apostrophe d'un personnage aux spectateurs et les incompréhensibles et doillonesques disputes des vingt premières minutes, sans doute nécessaires pour créer du drame, c'est un film d'une fluidité exceptionnelle, d'une clarté émotionnelle éblouissante — bien que ce soit au sujet d'une dépression nerveuse.
Ce soir, j'ai lu plein de critiques négatives, ressassements du fait qu'il y a des citations de la Nouvelle Vague (Truffaut, Eustache, etc.). Mais pas beaucoup pour dire ce qu'il y a de beau et de nouveau dans ce film. Et personne pour dire combien cette fluidité ressemblait à celle de Woody Allen dans les années 70-80 (la présence discrète ou appuyée du jazz dans de nombreuses scènes n'y est pas pour rien...).
Sans parler de la cerise sur le gâteau, la subtile complainte à deux voix d'Alex Beaupain, Avant la haine, au téléphone...

Phénomène qui se développe depuis deux ou trois ans, grâce à l'expression directe permise par le réseau : la descente en flammes, la haine verbale, l'opinion radicalement négative et qui ne se préoccupe d'aucune justification, et qui vient se greffer systématiquement en commentaires dans les sites web de médias officiels ou de personnalités reconnues (par centaines de commentaires inutiles, comme chez Assouline ou chez Onfray) sans faire aucune référence aux arguments de l'article ou du billet, sans engager de dialogue critique. Certains accuseront l'internet — à l'instar de ceux qui regardent le doigt quand le doigt leur montre la lune. Non, c'est cette pulsion d'expression haineuse et vindicative qu'il faut regarder en face, pas le média qui lui permet de s'afficher, sinon pour en dire la facilité et, le plus souvent, l'anonymat...

J'accompagne T. à l'agence téléphonique où elle va comparer deux nouveaux modèles de téléphones portables, dans le but d'en acquérir un. Ça dure près d'une heure et demie, tant il y a de paramètres à considérer...
Elle opte finalement pour un modèle compact, avec télé et radio.
Dîner et après en compagnie d'un autre film exceptionnel, en dévédé cette fois puisqu'il s'agit de La Règle du jeu (Renoir, 1939).
J'avoue, à ma grande honte, que je ne l'avais jamais vu. Même pas un dimanche soir au ciné-club de la 3 quand j'avais treize ans. Non, jamais. Tout est nouveau pour moi, dans ce film, alors que son titre a toujours papillonné autour de moi.
Et c'est vrai que pour un film de 39, il est monté sans longueurs. Il y a beaucoup de clins d'yeux aux spectateurs, bribes de morale sur la vie, de Renoir sur son métier, etc., mais pris dans un tourbillon, une mécanique de relations inévitable (à l'instar des automates musicaux que collectionne Robert). Je suis juste un peu déçu que ce soit l'aviateur, l'étranger aux corps constitués que sont le beau monde et la domesticité, qui doive mourir, finalement.

vendredi 13 avril 2007

De plomb en récit d'or

Matinée de rangement, avec tri de factures et bazardement de vieilles fringues. De toutes façons, il va falloir que je me débarrasse d'un certain nombre de choses. Je viens en effet de signer mon dernier bail dans cet appartement du parc immobilier de l'université. Quand j'y suis entré, en 2002, on m'avait dit que ce se