Sauvons (aussi) la Recherche, votons Ségolène Royal.

Débat écouté.
Vous avez donc d'un côté un homme providentiel, qui saura tout et décidera tout lui-même, pour qui les partenaires sociaux seront des chambres d'enregistrement et d'exécution de ses ordres — quels qu'ils soient, bons ou mauvais (monarque éclairé ou tyran borné). Et il y a des partisans pour cela. De l'autre côté, vous avez une femme pragmatique et déterminée, qui souhaite faire préparer les dossiers par des partenaires avant de prendre des décisions, tenir compte des complexités et des exceptions, et qui peut se mettre en colère quand on lui ment effrontément.
Pour diriger un pays, ces dispositions de caractère sont peut-être plus importantes que les convictions politiques...

Exemple pris à la volée, et c'est important parce que c'est un détail infime de la parole — plutôt qu'un lapsus, qui en est un accident, même s'il est fort commenté depuis hier. Un détail infime révèle un fonctionnement normal de la personne. Quand Sarkozy dit : « Nous avons eu ce débat au Parlement au moment où j'ai signé l'EPR...» (à vérifier dans la transcription en cherchant l'expression). Quelle que soit la réalité historique, on peut considérer les paroles dites stricto sensu, à savoir qu'il est normal pour lui qu'un débat ait lieu au moment où il signe. Sa signature n'attend pas, n'a pas besoin d'attendre la fin du débat, elle en est indépendante, juste synchrone, par hasard peut-être.
Un avion passait au moment où le téléphone sonna.
Un tilbury passait au moment où Emma tomba, se rappela Charles qui n'y comprenait décidément rien.
Les syndicats discutaient au moment où je sortais le 49-3. Sous-entendu : il y a la liberté d'expression mais je ne tiens aucun compte des avis.

C'est pas tout ça ! Faut que je me prépare pour un déjeuner de sayonara avec A., ancienne collègue de Nagoya, actuellement à Tokyo et qui part bientôt à San Francisco. Elle a proposé d'aller à plusieurs au restaurant de Paul Bocuse dans le nouveau Centre d'art national de Tokyo, derrière Roppongi Hills. Il y a un menu de déjeuner à 2.500 yens (environ 15 euros) ; ça devrait être bien, mais on dit qu'il faut faire la queue.
Je fais le chemin en vélo et arrive premier au troisième étage du musée à 10h50, où il y a déjà une bonne queue. Piétinant, on attendra près de deux heures — heureusement, bonne conversation — pour un déjeuner, ensuite, j'ose le dire, minable. Le nom de Bocuse est salement desservi par une cuisine d'une telle banalité : la terrine de canard est comme une du supermarché, la cuisse de poulet confit est d'un poulet nain, la sauce fade et trop grasse, le tout dans un décor de cantine et avec un service robotique. Seules les fraises sont bonnes. Et le pain. Bref, on va s'empresser de dire à qui veut l'entendre que ce n'est pas la peine de venir faire la queue ici !

Je musarde du guidon sur les voies du retour. Il fait bien beau et c'est férié, des promeneurs, pas de vrombissements. Même devant chez nous, il n'y a pas de travaux. On peut y travailler dans le calme.
[Canapé flaubertible]
« Modifier la question en demandant, contre toute évidence, pourquoi Emma a été tuée, suppose qu'on n'est pas satisfait de la logique qui anime ces réponses, pas satisfait de la relation de cause à effet qu'elles donnent comme une explication politique. Celle-ci opère en effet un court-circuit suspect entre deux ordres de raisons. Il y a les raisons fictionnelles du suicide : elles constituent l'intrigue même du livre, sa nécessité fictionnelle, et, à ce titre, elles n'appellent aucune interprétation supplémentaire. Et il y a les raisons sociales invoquées pour expliquer cette nécessité fictionnelle. Le premier problème est que les mêmes raisons s'ajustent aussi bien à toute autre nécessité fictionnelle. Elles ne sont ni plus ni moins appropriées au cas d'Emma qu'à celui d'Effi Briest ou de Tess d'Uberville et elles ne seraient pas différentes si Emma revenait à ses devoirs d'épouse ou trouvait un arrangement avec ses créanciers. Mais surtout, le saut des raisons fictionnelles internes aux raisons sociales, non fictionnelles, laisse tomber ce qui se tient entre le dedans et le dehors, entre le fictionnel et le non-fictionnel, à savoir l'invention de la fiction elle-même. Il écarte ce qui pourtant mérite d'être élucidé avant toute autre chose : pourquoi cette fiction « sociale » ? Et pourquoi s'identifie-t-elle au malheur d'un personnage qui aurait confondu la littérature et la vie ? Qu'est-ce que cela veut dire au juste que de confondre la littérature et la vie ? Qu'est-ce que cela veut dire comme thème d'une œuvre de littérature ? Or, c'est dans ce nœud de questions que se situe proprement la politique de la littérature.» (Jacques Rancière, Politique de la littérature, p. 60)