Comme on l'a pu constater hier et depuis quelques jours, ma vie actuelle est un amalgame de considérations politiques en provenance de France (plus pour longtemps), de développements d'une lecture de Madame Bovary (même s'il n'y a pas de cours demain) et de quelques anecdotes biographiques. Chacun de ces trois axes, ou champs, semble indépendant des autres, n'obéissant qu'à un au moment où... (De future triste mémoire.)
Mais le fait que ces données traversent de mêmes zones synaptiques et s'enregistrent peut-être temporairement dans une même mémoire à court terme avant d'être réparties dans des silos mémoriels différents, leur permet de s'appliquer l'une à l'autre, de déteindre un peu ou de marquer sa forme dans l'autre, de s'emboîter ou de se superposer, même brièvement, en laissant apparaître des traces analogiques, contradictoires ou complémentaires — au point que ce qui sera engrammé en profondeur ne sera pas la donnée brute d'entrée mais gardera la trace de ses relations avec d'autres choses. L'ensemble de ces traces résultant des frottements mémoriels participeraient à l'identité individuelle, dans sa permanence et dans son évolution.
Ce journal, en ne catégorisant pas a priori les données, rend possible, par la lecture entre les lignes, une certaine perception de ces interactions — sans pour autant, rien imposer au lecteur. Celui qui, par insuffisance ou mauvaise foi, veut n'y voir que coq-à-l'âne et salmigondis est laissé libre de ses jugements (à condition qu'il ne veuille pas nous les imposer).

Mais aujourd'hui, ni politique ni littérature françaises. Du vélo en matinée parce qu'il fait très beau et qu'il faut faire de l'exercice (et, au passage, quelques courses et un casque de vélo Giro Indicator, destiné surtout à tranquilliser T. pendant mes sorties).

Le reste de la journée est consacré — apothéose — à notre collègue balzacien Kazuo Kiriu. Une grande fête avec buffet et musiciens, réunissant plus de 100 personnes, est organisée à l'hôtel Agnès — très pratique pour nous, on n'a que deux rues à descendre (du coup, on a prêté un poste de télé pour diffuser en boucle, près de l'entrée de la salle de réception, l'émission de Pivot avec Kiriu).
Dans un coin de la salle, une table avec le diplôme des Palmes académiques, signé du ministre, et l'insigne, deux palmes qui se rejoignent en faisant un ovale, monté avec un ruban mauve. Quand j'y passe, deux japonais âgés, peu francophones, qui me demandent ce que signifie chevalier. Je leur explique que c'est le premier niveau de décoration, avant officier et commandeur. L'un me demande s'il y a général... Mais on m'appelle. Je dois faire un petit discours (voir ci-dessous), le seul en français parmi les six ou sept prises de parole au programme. T. a bien voulu en assurer la traduction consécutive en japonais parce que tout le monde n'est pas francophone (il y a des camarades d'école ou des relations universitaires qui n'ont pas du tout appris le français).
La fête est suivie, après 18 heures, ainsi en a décidé le récipiendaire, d'un apéritif au champagne qui a lieu chez nous avec une dizaine de personnes (nous serons 14, finalement), puis, vers 19h30, d'un dîner chez Peter, au French Dining, à 12. Très animé, jovial, un magnum de rouge (pour douze, ça ne fait jamais qu'un verre chacun).
Après champagne et vin rouge, je parle japonais couramment...

Pour honorer M. Kazuo KIRIU (mon petit discours) :
« J'ai rencontré M. Kiriu quelques mois après mon arrivée au Japon, en 1992, à la Maison Franco-Japonaise, qui était encore à Ochanomizu, lors d'un colloque sur les bibliothèques et les nouvelles technologies. Nous avions les deux seuls exposés littéraires.
Tandis que je parlais de l'utilisation de Frantext, qui était une banque de plus de 2000 textes que l'on interrogeait alors par téléphone et modem, que j'en montrais tous les avantages pour les recherches littéraires, M. Kiriu fit un exposé sur l'impossibilité dans laquelle il était d'interroger cette banque depuis son université, du fait de blocages ou d'incompréhensions administratives.
J'avais un peu les mêmes problèmes mais je pensais que c'était parce que j'étais étranger... En fait, j'ai l'impression — vous me direz si je me trompe mais je crois que ça n'a pas beaucoup changé depuis — que les administrations universitaires ne demandent JAMAIS aux professeurs de quoi ils auraient besoin et comment.
Mais revenons à 92. Alors que je cherchais les enseignants-chercheurs en littérature française qui s'intéressaient à l'ordinateur, M. Kiriu m'expliquait calmement qu'il n'y en avait pas et que même s'il y en avait eu, ils n'auraient pas pu travailler. Il fallait attendre.
Il m'expliqua qu'il numérisait Balzac. Ça l'étonna peut-être un peu que j'en comprenne l'intérêt et la difficulté. C'est que j'avais moi-même numérisé tout Claude Simon trois ans auparavant. Et je savais que la reconnaissance des caractères de l'édition de La Pléiade posait bien plus de problèmes que les Éditions de Minuit...
On ne s'est pas revu souvent. J'ai vu que les textes numérisés par M. Kiriu servaient à la concordance de Balzac en ligne qu'avait réalisée le professeur Étienne Brunet, de l'Université de Nice, que j'utilisais très souvent dès 1996. Puis plus tard, quand les oeuvres de Balzac ont été disponibles en Cd-rom, puis l'intégralité des index sur le site web de la Maison de Balzac.
Aussi, quand j'ai préparé le colloque de Cerisy sur l'Internet littéraire francophone, qui a eu lieu durant l'été 2005 en Normandie, c'est tout naturellement que j'ai pensé à M. Kiriu, ainsi qu'à M. Sawada, Hajime. Au Japon, ils étaient les deux seuls — que je connaissais — à faire quelque chose dans ce domaine, littérature française et informatique.
C'est bien tombé, pour M. Kiriu, parce qu'il pouvait aussi faire l'interview avec Bernard Pivot. Vous connaissez la suite. C'est donc l'histoire d'un amateur qui devient un pionnier, dont personne ou presque ne remarque l'importance pendant quinze ans et qui triomphe, aujourd'hui, modestement. Je le remercie encore et je vous invite, en mémoire de Balzac qu'il a si fidèlement servi, à porter un toast à sa persévérance et à sa modestie.»