Coincé entre le 8 (capitulation ennemie de 1945, mort de Flaubert) et le 10 (commémo esclavage — un esclavage qui a l'outrecuidance de cacher (gâcher) la mémoire de l'élection de Mitterrand...), le 9 mai est un jour de repos que l'on peut, si l'on est invité, passer à La Valette, pourquoi pas, ça fera de la publicité pour Malte. C'est tout naturel. Et pas besoin de vendre ma Rolex pour payer l'avion, c'est cadeau.
Moi, pareil, un de mes copains qui vient de décrocher un poste, je vais lui offrir son poulet-frites au Saint-Martin. Ça ne fera pas un pli.
Accessoirement, c'est la Journée de l'Europe, mais c'est une fête dont on ne parle pas beaucoup, ces temps-ci. Si ?
Ah si, tiens, sur Canal Académie.

« [...] un somnambulisme de complaisance pour un nouveau fascisme [...] » (Cf. Sollers.)

Il fait chaud. Le jasmin envahit le campus, rend les réunions bénignes, les silhouettes enchanteresses. À la cantine, le plateau repas est long à venir. En plus, il n'y avait plus ce que je voulais.
Au bureau, j'enregistre le feuilleton sur le journal de Mireille Havet, écrivaine redécouverte récemment. Puis Franck Venaille aux Mardis littéraires, sa voix hésitante qui me touche toujours.

Étonnante coïncidence littéraire. Je relisais au bureau des pages de Tchouba, dernière nouvelle du recueil d'Alain Sevestre, dans lesquelles un binôme explore l'imbrication fonctionnelle de deux corps et la cocasserie des situations.
Et au centre de sport, une heure après, j'entame en pédalant un des livres reçus hier, dont le ton m'emporte tout de suite et dans lequel je retrouve le même thème — même si traité tout autrement.

« Nous arrivons dans les réunions en claquant des pieds, en brusquant les chaises. Pire. Nous ouvrons la porte, hennissons, saluons le cercle et gagnons notre place à grandes enjambées exagérées, levons les bras haut comme militairement, outrageusement, enfin nous nous asseyons. Il faut nous entendre et il faut nous voir. Assis, nous dominons. Moi, juché sur mon coussin-Staline et lui buté, muet comme un tank.» (Alain Sevestre, « Tchouba », in Chez moi, p. 139)

« Minuit est toujours avec sa sœur, il la tient comme s'il en était une excroissance, et Lise vibre de son petit frère. Quand ils montent collés, en s'entrechoquant, on dirait un monstre à deux têtes plein de reflets cuivrés. [...]
J'étais l'aîné mais je le suivais, toujours. Je le collais, il m'appelait ma colle, Colette, en riant, et malgré tout j'aimais son rire. Il se moquait souvent, et souvent en public, comme pour conjurer quelque chose, le sort, mon avenir. Et, de temps en temps, il se moquait de moi tout seul, entre nous, dans une curieuse connivence. J'aimais ça, les moqueries à deux, intimes, et son rire, comme s'il était soudain et après tout d'accord avec moi : mais oui ma colle, ma Colette, pourquoi pas, un jour tu seras une fille, mais oui tu l'es déjà, allez, mais dans un corps de garçon, dis ça à papa, tu verras.» (Emmanuelle Pagano, Les Adolescents troglodytes, Paris : Éd. P.O.L., 2007, p. 24 et 36-37)

Bien sûr, ce n'est pas le même thème, tout juste le motif récurrent d'une intimité des corps proche du parasitisme réciproque. Et Emmanuelle Pagano est déjà dans autre chose, depuis les variations masculin / féminin qui sous-tendent les premières pages. Mais j'aime à penser qu'en ces temps difficiles, où il m'est difficile de terminer un livre, et forcément s'il est d'Alain Sevestre, quelqu'un(e) est justement venu(e) par son livre me prendre la main pour passer de l'un à l'autre et me voilà dans le petit autocar, dans des paysages somptueux et une temporalité aléatoire, entre les horaires du ramassage scolaire, les répétitions journalières du trajet et le puits de mémoire d'où chaque virage semble tirer des seaux de souvenirs...
J'ai beau avoir fini de pédaler, je continue ma lecture pendant les repos entre les séries de tractions abdominales que permet une machine à se recroqueviller assis.

Le soir, en dînant, je m'essaie à Arrêt sur Images et à C dans l'air. Mais cela m'ennuie profondément, je crois que ça y est, j'ai décristallisé, je ne suis plus dans l'actualité, j'abandonne la France à son sort.