Des pluies, des vents, des soleils. En force et brusquerie dans le chaos de la journée. Avant-hier, un scientifique disait de l'explosion d'une super-nova que c'était ce qui risquait de nous arriver dans quatre ou cinq milliards d'années. Ça m'a bien fait rire parce que déjà dans 100 ans nous ne savons même pas si cette petite planète d'emmerdeurs prétentieux existera encore, alors le soleil ça nous fait une belle jambe qu'il ait un flash 10.000 fois plus lumineux quand il voudra. Après le cours du matin, je m'aperçois que j'ai oublié à la maison l'ordinateur portable qui me sert à projeter le film au séminaire ; mais je ne peux pas y aller parce qu'il tombe une ondée à trente degrés de l'horizontale. Je prépare l'autre cours, sur les nombres, et quand le grain est passé, je descends prendre mon vélo et j'y vais. J'ai un peu de temps et comme le disque est dans la machine, je regarde la fin de Quai des orfèvres. Amusant de constater que la coupure de batterie s'était précisément produite mardi à l'instant le plus dramatique, Maurice vient de se couper les veines au dépôt et Jenny subit une perquisition, il va mourir et elle va tomber pour meurtre... Je redémarre au même endroit et tout part dans l'autre sens, on crie à la vue du sang et Maurice sera sauvé tandis que chez Jenny on découvre que le pistolet n'est pas du calibre de celui qui a tué, dixit l'inspecteur qui comprend que c'est le voleur de voiture qui a fait le coup, et tout finit bien pour Jenny et Maurice qui ont eu chaud aux fesses — faut pas flirter avec les magouilleurs de la haute quand on est des petits joueurs et qu'on s'aime. Clouzot nous a quand même caché autant qu'il pouvait ce que l'inspecteur savait depuis le début, que le salaud était mort par balle et non par la bouteille de champagne que Jenny lui avait balancée sur le crâne — le spectateur étant donc plutôt guidé à s'identifier avec le couple Jenny / Maurice (Suzy Delair et Bernard Blier) qu'avec le pourtant débonnaire flic (Louis Jouvet). Allez, je file parce qu'une autre averse se prépare. De retour au bureau, je cale Vipère au poing dans le portable pour répondre aux questions du jour comme pourquoi Folcoche voulait accuser son fils du vol de son portefeuille ou combien de flash-back, question qui nous amènera à regarder le procédé narratif et technique qui fait que tout le film est un flash-back dans lequel il y a des flash-back ponctuels. En mangeant un morceau, je regarde le courrier — Oh Oh ça se précise pour cet été, ça va être tourisme littéraire forcé — et puis j'écoute À Portée de mots d'hier, sur France Musique, Dominique Sylvain, en effet, qui a vécu et vit de nouveau au Japon, a publié des polars que je ne connais pas et qui dit aimer revoir notamment Quai des orfèvres, tout de même étonnant ces coïncidences ! D'autant que ça continue le soir quand après avoir lu quelques pages d'Emmanuelle Pagano je rentre dîner et regarder Ce soir ou Jamais qui me manquait beaucoup beaucoup, précisément consacré à la confusion des genres, et pas seulement les sexualités mais aussi les masques sociaux dont on ne change pas comme on voudrait bien qu'ils soient des constructions socio-historiques peu en rapport avec les parties génitales, je suis même étonné qu'Emmanuelle Pagano ne soit pas parmi les invités mais il y a en effet des pointures et la discussion est très instructive quoiqu'avec des moments où ça tourne en rond, comme cette intention répétée d'historiciser alors qu'on ne dit rien d'une part de la sexualité dans les cultures antiques ni d'autre part de Jean Lorrain ou d'Oscar Wilde, pour donner des noms connus même de moi, comme si tout ça commençait pif paf pouf au XXe siècle, mais soudain c'est déjà l'heure de croquer la cerise sur le gâteau, un entretien avec Laurent Terzieff, très rare à la télévision, pendant lequel on a droit à un flash-back de 1958 où il disait déjà d'excellentes choses...

« Elle attache la ceinture de son petit frère avec des gestes que je ne lui connaissais pas et que je connais si bien. Ce détour du bras droit pour contourner une poitrine naissante, je l'avais décrypté tout jeune chez des filles plus grandes que moi, je l'avais copié très vite, et mon frère l'avait remarqué.
Au lieu de se moquer il m'avait pris à part, soucieux, il n'avait que huit ou neuf ans, il ne comprenait pas vraiment, il m'avait dit mais pourquoi tu fais ça. Je mentais que je ne faisais rien, lâchement, oui c'est ça, pourquoi tu prends pas les choses comme d'habitude, ah oui tu t'es fait mal au bras, dis, dis-moi. J'ai mal ailleurs, Axel, j'ai mal au torse, ça me vient jusqu'à l'épaule, c'est pour ça. J'avais pris l'habitude de dire torse à la place de poitrine.» (Emmanuelle Pagano, Les Adolescents troglodytes, p. 48-49)