Ses yeux honteux, d'un orgasme
Par Berlol, samedi 12 mai 2007 à 23:56 :: General :: #635 :: rss
Je vais m'occuper d'aujourd'hui, terrain vierge, avant de
compléter hier, où il y a
déjà pas mal de
commentaires et où je vais peut-être me borner
à
ajouter la citation que j'envisageais... De plus, il vaut mieux que je
consigne la matière flaubertible pendant qu'elle est encore
tiède.
La Vaubyessard a déjà fait couler beaucoup d'encre, et pas que de la meilleure. Pour ce matin, je m'attacherai à trois objectifs essentiels : 1. montrer comment se prépare le « trou » dans la vie d'Emma ; 2. établir la construction alternée et impressionniste de ce chapitre 8 ; 3. voir avec les manuscrits le nettoyage qu'a subi la valse jouissive.
1. Quand l'invitation arrive, vers la fin du chapitre 7, c'est comme quelque chose d'extraordinaire qui tombe dans la vie d'Emma, confirmé fin chapitre 8 par le trou que ça a fait dans sa vie. Or dans le premier brouillon (195, en bas de page), c'est encore plus fort et plus personnel pour Flaubert (Cf. Autres observations, hallucinations expliquées à Taine), puisque c'est un trou comme un(e) obus(e) ! Parce qu'avant cela, Emma allait précisément se résigner à une vie d'ennui, enfermant dans la nostalgie les distributions de prix qui flattaient sa vanité mondaine et ses tentatives romantiques de susciter l'amour — il n'y aurait donc pas de roman. C'est la Vaubyessard qui relance — et tellement fort — la machine à rêver...
2. Amusant de regarder la construction : arrivée au château, dîner, quadrille et contredanse, souper, cotillon et valse, nuit et déjeuner, promenade et départ, soit une alternance de moments dynamiques (en rouge) et statiques (en bleu), avec au centre le souper que le texte fait disparaître (« Après le souper », suivi d'une rapide liste de plats et du départ du gros des invités) pour mieux faire contraster quadrille et valse, soit danse à l'ancienne, collective et sans contact physique, et danse moderne (pour l'époque), à deux et avec contact serré des danseurs. Si l'on constate qu'aucun protagoniste n'est décrit, que les scènes ne sont vues que par rapides taches de couleurs et reflets de lumières et que le seul autre thème pertinent est la noblesse et la fortune passées et actuelles de cette famille (ce qui sert la macro-économie du roman), il ne reste que la danse pour... lancer l'obus.
3. Emma ne sait pas walser,
avec w dans les brouillons, elle a bien envie d'essayer. Quel est
l'enjeu ? On voit bien un peu d'érotisme dans le
texte,
avec ces jambes « qui
entraient l'une dans l'autre », le
tourbillon d'une Emma « haletante »...
Même pas de quoi scandaliser l'avocat impérial
Ernest Pinard, qui, dans son célèbre Réquisitoire...,
préférera s'offusquer de l'amant
prêté
à Marie-Antoinette. Or, c'est tout ce qui reste, avec quand
même, si l'on sait lire, cette main que met à la
fin Emma
devant ses yeux honteux, d'un orgasme. D'un véritable
orgasme,
oui ! D'une Emma qui jouit en public ! Sans y avoir
été préparée,
évidemment. Dans le folio 217
des brouillons, première version, Flaubert lui donne un walseur
bien barbu (viril) et bien noble (désirable), multiplie les
détails érotiques, et
écrit dans la marge, pour lui-même, entre
parenthèses : « marquer
qu'elle éjacule ». Il vous
faut un dessin ? Et en prime, elle voit son cavalier repartir
avec une autre, qui
sait valser, celle-là ! (C'est dans le
texte.) Eh bien, si ce n'est pas là le point de
départ de Marguerite Duras pour le Ravissement de Lol V. Stein,
je veux bien manger mon chapeau !...
Ça nous a fait une séance bien animée, à l'Institut franco-japonais, ce matin !
T. a
préparé des sandwiches parce qu'on doit
rapidement partir pour la cérémonie de
deuxième anniversaire de la mort de son père.
Rien de triste, au contraire. Le travail de deuil s'est bien fait, on
suit le rituel, par respect.
On se retrouve à six, dont un petit garçon de neuf ans, tout sage, mon petit-neveu par alliance, et qui sera ensuite le plus heureux du restaurant choisi par T., même si ça détonne un peu après une cérémonie mortuaire, mais on n'est plus à ça près, et le père de T. était lui-même un original, puisqu'il s'agit d'un restaurant de ninjas, nommé Ninja, à Akasaka Mitsuke, pas loin du temple, où l'on revient après le passage au cimetière et de très belles photos de famille.
Apparemment, c'est assez connu.
Un ninja masqué vient nous guider dans des couloirs sans lumière, comme des grottes ou des souterrains, pour nous amener à notre recoin creusé dans la pierre, tout est peint en noir, moulé comme de la roche massive et éclairé a minima.
Les plats de notre menu Hanzou se succèdent, comme un kaiseki normal, mais avec des présentations raffinées, comme cette boîte d'où sort une fumée de glace d'azote et qui renferme un œuf en gelée dans une moitié de coquille à finir d'écaler sur un lit d'algues assaisonnées. La tempura de légumes, les morceaux de steack et les sushis, tout est excellent !
Après ça et nous être séparés sur le trottoir, T. et moi rentrons à pied, tranquillement, pour digérer, montant par Yotsuya et descendant par Ichigaya. Il n'a pas fait trop chaud, aujourd'hui.
La Vaubyessard a déjà fait couler beaucoup d'encre, et pas que de la meilleure. Pour ce matin, je m'attacherai à trois objectifs essentiels : 1. montrer comment se prépare le « trou » dans la vie d'Emma ; 2. établir la construction alternée et impressionniste de ce chapitre 8 ; 3. voir avec les manuscrits le nettoyage qu'a subi la valse jouissive.
1. Quand l'invitation arrive, vers la fin du chapitre 7, c'est comme quelque chose d'extraordinaire qui tombe dans la vie d'Emma, confirmé fin chapitre 8 par le trou que ça a fait dans sa vie. Or dans le premier brouillon (195, en bas de page), c'est encore plus fort et plus personnel pour Flaubert (Cf. Autres observations, hallucinations expliquées à Taine), puisque c'est un trou comme un(e) obus(e) ! Parce qu'avant cela, Emma allait précisément se résigner à une vie d'ennui, enfermant dans la nostalgie les distributions de prix qui flattaient sa vanité mondaine et ses tentatives romantiques de susciter l'amour — il n'y aurait donc pas de roman. C'est la Vaubyessard qui relance — et tellement fort — la machine à rêver...
2. Amusant de regarder la construction : arrivée au château, dîner, quadrille et contredanse, souper, cotillon et valse, nuit et déjeuner, promenade et départ, soit une alternance de moments dynamiques (en rouge) et statiques (en bleu), avec au centre le souper que le texte fait disparaître (« Après le souper », suivi d'une rapide liste de plats et du départ du gros des invités) pour mieux faire contraster quadrille et valse, soit danse à l'ancienne, collective et sans contact physique, et danse moderne (pour l'époque), à deux et avec contact serré des danseurs. Si l'on constate qu'aucun protagoniste n'est décrit, que les scènes ne sont vues que par rapides taches de couleurs et reflets de lumières et que le seul autre thème pertinent est la noblesse et la fortune passées et actuelles de cette famille (ce qui sert la macro-économie du roman), il ne reste que la danse pour... lancer l'obus.
3. Emma ne sait pas walser,
avec w dans les brouillons, elle a bien envie d'essayer. Quel est
l'enjeu ? On voit bien un peu d'érotisme dans le
texte,
avec ces jambes « qui
entraient l'une dans l'autre », le
tourbillon d'une Emma « haletante »...
Même pas de quoi scandaliser l'avocat impérial
Ernest Pinard, qui, dans son célèbre Réquisitoire...,
préférera s'offusquer de l'amant
prêté
à Marie-Antoinette. Or, c'est tout ce qui reste, avec quand
même, si l'on sait lire, cette main que met à la
fin Emma
devant ses yeux honteux, d'un orgasme. D'un véritable
orgasme,
oui ! D'une Emma qui jouit en public ! Sans y avoir
été préparée,
évidemment. Dans le folio 217
des brouillons, première version, Flaubert lui donne un walseur
bien barbu (viril) et bien noble (désirable), multiplie les
détails érotiques, et
écrit dans la marge, pour lui-même, entre
parenthèses : « marquer
qu'elle éjacule ». Il vous
faut un dessin ? Et en prime, elle voit son cavalier repartir
avec une autre, qui
sait valser, celle-là ! (C'est dans le
texte.) Eh bien, si ce n'est pas là le point de
départ de Marguerite Duras pour le Ravissement de Lol V. Stein,
je veux bien manger mon chapeau !...Ça nous a fait une séance bien animée, à l'Institut franco-japonais, ce matin !
T. a
préparé des sandwiches parce qu'on doit
rapidement partir pour la cérémonie de
deuxième anniversaire de la mort de son père.
Rien de triste, au contraire. Le travail de deuil s'est bien fait, on
suit le rituel, par respect.On se retrouve à six, dont un petit garçon de neuf ans, tout sage, mon petit-neveu par alliance, et qui sera ensuite le plus heureux du restaurant choisi par T., même si ça détonne un peu après une cérémonie mortuaire, mais on n'est plus à ça près, et le père de T. était lui-même un original, puisqu'il s'agit d'un restaurant de ninjas, nommé Ninja, à Akasaka Mitsuke, pas loin du temple, où l'on revient après le passage au cimetière et de très belles photos de famille.
Apparemment, c'est assez connu.Un ninja masqué vient nous guider dans des couloirs sans lumière, comme des grottes ou des souterrains, pour nous amener à notre recoin creusé dans la pierre, tout est peint en noir, moulé comme de la roche massive et éclairé a minima.
Les plats de notre menu Hanzou se succèdent, comme un kaiseki normal, mais avec des présentations raffinées, comme cette boîte d'où sort une fumée de glace d'azote et qui renferme un œuf en gelée dans une moitié de coquille à finir d'écaler sur un lit d'algues assaisonnées. La tempura de légumes, les morceaux de steack et les sushis, tout est excellent !
Après ça et nous être séparés sur le trottoir, T. et moi rentrons à pied, tranquillement, pour digérer, montant par Yotsuya et descendant par Ichigaya. Il n'a pas fait trop chaud, aujourd'hui.
Commentaires
1. Le dimanche 13 mai 2007 à 00:36, par brigetoun :
est ce la proximité de Flaubert (merci pour ce bal), votre dernière phrase est superbe (sans parenté de sujet, juste une fermeté sous jacente)
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