Cette lézarde
Par Berlol, samedi 19 mai 2007 à 23:59 :: General :: #643 :: rss
Cours à l'Institut franco-japonais / Canapé
flaubertible.
Léon, le clerc de notaire de Madame Bovary, est un garçon qui n'apparaît pas seul : d'abord en contraste avec Binet, puis en ton sur ton avec Emma. Ils s'entendent sur des fadaises romantiques et rousseauistes (mer, montagne, couchers de soleil), sur la musique, sur les livres, etc. Tout cela est bien platonique et pourrait durer éternellement. Pourtant, Léon a des vues sur Emma. Et Emma se chope une lézarde...
« Quant à Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si elle l'aimait. L'amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, — ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l'abîme le coeur entier. Elle ne savait pas que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu'elle découvrit subitement une lézarde dans le mur.» (Gustave Flaubert, Madame Bovary, II, 4, fin du chapitre)
Extraits des notes du cours.
Fin Chapitre 4 : la lézarde (initialement en marge du 159v) représente donc une rupture de cette idéale éternité des bonnes mœurs et la possibilité d'écoulement des eaux accumulées...
Fin de chapitre = relance du suspense pour l'édition en revue.
Chapitre 5 : "Ce fut un dimanche..." matérialise le principe de la rupture en annonçant un événement. Emma s'irrite de la platitude de Charles dans une sorte de "volupté dépravée" (et acceptation de sa propre servitude) et soudain son regard se focalise sur un détail de la peau de Léon = matérialisation du désir par le rappel des lacs de montagne (hauteur de l'eau et énergie potentielle, voir déjà fol. 66, fol. 225, et toutes explications naturelles : fin du 148bis, 191v).
Mécaniquement, la déception de voir son mari comme un paysan (il a un couteau dans sa poche) crée un différentiel qui actionne le levier de "lâcher d'eau" du barrage de montagne.
Or cette lézarde qui se produit chez Emma (p. 125) était, pendant longtemps, dans les brouillons, développée (pas prévue, mais le thème était développé) pour Léon... Il y avait aussi l'épisode du gant, pour le fétiche, barré sur Copiste 158. Cf. évolution des brouillons 163, 166, etc.
Le
cours fini, je pars au Congrès des profs, à deux
stations de JR. Déjeuner avec quelques membres de
l'Association
japonaise des
études hugoliennes (SJEH), chez Il Stagione, où
T. est
déjà installée avec son groupe pour
mettre au
point la table-ronde. Après le déjeuner, une
bonne
conversation avec Patapon, et la vérification du
matériel
dans la salle où T. interviendra, j'arrive en retard
à la
conférence de Pierre Pachet. Parler des morts, parler aux
morts, voilà un titre peu engageant
à première vue. Mais lorsqu'on entend que Pierre
Pachet externalise son propos des dogmes religieux, qu'il
considère historiquement, à l'appui des mythes et
des tragédies grecques, la relation individuelle
à ses morts et comment le langage s'en mêle. Que
cette ontologie du langage prenne racine dans une personne que Pachet
perdit trouve en nous son écho puisque T. parle
régulièrement à son père
alors qu'elle ne s'adresse guère à sa
mère — le choix a son histoire, qui ne souffre pas
la critique.
Pour moi qui étais arrivé au Japon en strict matérialiste athée, la souplesse des relations entre morts et vivants telle qu'elle se voit partout dans ce pays m'a permis de comprendre l'aide — cette lézarde, aussi — que parler aux morts, voire aux objets (aux oiseaux, aux chevaux, à l'occasion) apportait aux vivants, sans pour autant que ces derniers aient à croire à une âme, à un royaume au-delà ou à un quelconque retour à mériter, et sans qu'inversement l'adresse aux morts soit empreinte d'hypocrisie ou vécue dans l'indifférence que provoquerait la répétition des rites.
Suit une table-ronde, onze étages plus haut, sur l'innovation pédagogique, avec quatre intervenantes, une Française et trois Japonaises, dont T., en dernier. Les principes définitoires et opératoires de l'innovation que nous apporte Monique Le Lardic sont lumineux, suscitant tout de même une certaine animosité dans la salle du fait qu'elle n'entre pas dans le pratique ou l'exemple, au point qu'il lui sera demandé quelles innovations elle a elle-même réalisées dans ses classes... Ambiance. Mme Hashimoto présente excellemment, quoiqu'un peu longuement, ses pratiques innovantes à l'aide de TV5 Monde. Notre amie Manako traite d'exercices de récitation et de reconstitution de textes littéraires destinés à la mémoire et au plaisir du sens par l'oreille. Enfin, T. propose quelques pistes qui (lui) permettent de motiver au français des étudiants de différents niveaux — ça va de la grandeur des concombres aux maladies liées à l'amiante, en passant par le dernier record du TGV... (C'est moi qui, caché derrière la console, fait défiler les pages pendant qu'elle parle.)
Allons, le gros est fait. Reste à nous translater jusqu'au 23e étage de la Liberty Tower pour la réception officielle du Congrès. Retrouvailles nombreuses, par exemple avec Olivier, Vinteix, beaucoup de collègues japonais. Discussion sérieuse avec la représentante de TV5 Japon pour qu'elle vienne chez nous (à la fac) pour convaincre les ingénieurs d'ouvrir le firewall. Les plats sont plutôt bons et les fromages carrément excellents. En fait, c'est comme toujours, avec un verre ou une assiette à la main, on tourne entre les gens à voir et les gens à éviter.
On rentre à la maison à pied, histoire de digérer et s'aérer...
Léon, le clerc de notaire de Madame Bovary, est un garçon qui n'apparaît pas seul : d'abord en contraste avec Binet, puis en ton sur ton avec Emma. Ils s'entendent sur des fadaises romantiques et rousseauistes (mer, montagne, couchers de soleil), sur la musique, sur les livres, etc. Tout cela est bien platonique et pourrait durer éternellement. Pourtant, Léon a des vues sur Emma. Et Emma se chope une lézarde...
« Quant à Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si elle l'aimait. L'amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, — ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l'abîme le coeur entier. Elle ne savait pas que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu'elle découvrit subitement une lézarde dans le mur.» (Gustave Flaubert, Madame Bovary, II, 4, fin du chapitre)
Extraits des notes du cours.
Fin Chapitre 4 : la lézarde (initialement en marge du 159v) représente donc une rupture de cette idéale éternité des bonnes mœurs et la possibilité d'écoulement des eaux accumulées...
Fin de chapitre = relance du suspense pour l'édition en revue.
Chapitre 5 : "Ce fut un dimanche..." matérialise le principe de la rupture en annonçant un événement. Emma s'irrite de la platitude de Charles dans une sorte de "volupté dépravée" (et acceptation de sa propre servitude) et soudain son regard se focalise sur un détail de la peau de Léon = matérialisation du désir par le rappel des lacs de montagne (hauteur de l'eau et énergie potentielle, voir déjà fol. 66, fol. 225, et toutes explications naturelles : fin du 148bis, 191v).
Mécaniquement, la déception de voir son mari comme un paysan (il a un couteau dans sa poche) crée un différentiel qui actionne le levier de "lâcher d'eau" du barrage de montagne.
Or cette lézarde qui se produit chez Emma (p. 125) était, pendant longtemps, dans les brouillons, développée (pas prévue, mais le thème était développé) pour Léon... Il y avait aussi l'épisode du gant, pour le fétiche, barré sur Copiste 158. Cf. évolution des brouillons 163, 166, etc.
Le
cours fini, je pars au Congrès des profs, à deux
stations de JR. Déjeuner avec quelques membres de
l'Association
japonaise des
études hugoliennes (SJEH), chez Il Stagione, où
T. est
déjà installée avec son groupe pour
mettre au
point la table-ronde. Après le déjeuner, une
bonne
conversation avec Patapon, et la vérification du
matériel
dans la salle où T. interviendra, j'arrive en retard
à la
conférence de Pierre Pachet. Parler des morts, parler aux
morts, voilà un titre peu engageant
à première vue. Mais lorsqu'on entend que Pierre
Pachet externalise son propos des dogmes religieux, qu'il
considère historiquement, à l'appui des mythes et
des tragédies grecques, la relation individuelle
à ses morts et comment le langage s'en mêle. Que
cette ontologie du langage prenne racine dans une personne que Pachet
perdit trouve en nous son écho puisque T. parle
régulièrement à son père
alors qu'elle ne s'adresse guère à sa
mère — le choix a son histoire, qui ne souffre pas
la critique.Pour moi qui étais arrivé au Japon en strict matérialiste athée, la souplesse des relations entre morts et vivants telle qu'elle se voit partout dans ce pays m'a permis de comprendre l'aide — cette lézarde, aussi — que parler aux morts, voire aux objets (aux oiseaux, aux chevaux, à l'occasion) apportait aux vivants, sans pour autant que ces derniers aient à croire à une âme, à un royaume au-delà ou à un quelconque retour à mériter, et sans qu'inversement l'adresse aux morts soit empreinte d'hypocrisie ou vécue dans l'indifférence que provoquerait la répétition des rites.
Suit une table-ronde, onze étages plus haut, sur l'innovation pédagogique, avec quatre intervenantes, une Française et trois Japonaises, dont T., en dernier. Les principes définitoires et opératoires de l'innovation que nous apporte Monique Le Lardic sont lumineux, suscitant tout de même une certaine animosité dans la salle du fait qu'elle n'entre pas dans le pratique ou l'exemple, au point qu'il lui sera demandé quelles innovations elle a elle-même réalisées dans ses classes... Ambiance. Mme Hashimoto présente excellemment, quoiqu'un peu longuement, ses pratiques innovantes à l'aide de TV5 Monde. Notre amie Manako traite d'exercices de récitation et de reconstitution de textes littéraires destinés à la mémoire et au plaisir du sens par l'oreille. Enfin, T. propose quelques pistes qui (lui) permettent de motiver au français des étudiants de différents niveaux — ça va de la grandeur des concombres aux maladies liées à l'amiante, en passant par le dernier record du TGV... (C'est moi qui, caché derrière la console, fait défiler les pages pendant qu'elle parle.)
Allons, le gros est fait. Reste à nous translater jusqu'au 23e étage de la Liberty Tower pour la réception officielle du Congrès. Retrouvailles nombreuses, par exemple avec Olivier, Vinteix, beaucoup de collègues japonais. Discussion sérieuse avec la représentante de TV5 Japon pour qu'elle vienne chez nous (à la fac) pour convaincre les ingénieurs d'ouvrir le firewall. Les plats sont plutôt bons et les fromages carrément excellents. En fait, c'est comme toujours, avec un verre ou une assiette à la main, on tourne entre les gens à voir et les gens à éviter.
On rentre à la maison à pied, histoire de digérer et s'aérer...
Commentaires
1. Le lundi 21 mai 2007 à 21:48, par vinteix :
C'est vrai qu'à ces réceptions, on papillonne à droite à gauche... ce qui n'est guère propice à des conversations plus nourries... même si le ventre l'est (nourri...), mais c'est au moins une bonne occasion de se revoir...
et d'ailleurs, tu avais vraiment un joli coton tige !
Sur le thème de P.Pachet, "Parler des morts, parler aux morts"... c'est pour moi comme une sorte de leitmotiv... (même si je ne suis pas allé à la conférence). Je crois que c'est J.Genet qui disait qu'on écrit pour les morts et je me souviens d'avoir entendu P.Michon dire à peu près la même chose, récitant au passage le poème de Baudelaire sur "la servante au grand coeur"... De toute façon, c'est un thème classique qui court en effet depuis la tragédie grecque et même Homère (l'épisode où Ulysse parle aux âmes des morts).
Je ne sais pas si Pachet a parlé d'un autre aspect, au-delà de la relation "personnelle" à "nos morts", qui concerne la littérature elle-même comme ancrée dans la mort, en relation avec des morts, dialogue par-delà la mort, ne serait-ce qu'en raison de tous ces livres écrits par des auteurs morts, tous ces dialogues entre écrivains par-delà la mort (fussent-ils amis comme Montaigne et La Boétie ou ne s'étant jamais rencontré comme Celan et Mandelstam), tous ces commentaires sur des écrivains, des oeuvres, etc. ; tous ces livres qui sont un peu comme des petits cercueils dans nos bibliothèques, comme disait Sartre. Cela me rappelle aussi ce passage sublime de "La Recherche" où Proust, décrivant la mort de Bergotte, parle des livres comme des anges :
"On l'enterra, mais, toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois veillaient comme des anges aux ailes déployées et semblaient pour celui qui n'était plus, le symbole de sa résurrection."
Sans parler d'éternité comme Borges, et tout en restant athée, on peut toutefois admettre que le texte, la parole écrite et d'une certaine façon l'auteur ne meurt pas à partir du moment où il trouve son destinataire, même et peut-être surtout un destinataire inconnu et lointain.
A propos de la relation aux morts au Japon, j'ai un peu le même sentiment ou la même impression que toi. Cette relation est assez aiguisée ici, comme si les frontières entre la vie et la mort étaient à la fois opaques et quelque peu translucides, un peu comme les "shôji", comme s'il l'on pouvait presque palper l'impalpable. Le Nô et tant de contes également ne sont que des histoires de passages du monde des vivants à celui des morts...
A bientôt en tout cas, dans ce monde-ci tout de même !
2. Le lundi 21 mai 2007 à 22:01, par Berlol :
Oui, tout de même ! Merci de tes commentaires, tous justes, je crois. Pour le coton-tige, c'est plus difficile à expliquer à nos lecteurs...
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