Cours à l'Institut franco-japonais / Canapé flaubertible.
Léon, le clerc de notaire de Madame Bovary, est un garçon qui n'apparaît pas seul : d'abord en contraste avec Binet, puis en ton sur ton avec Emma. Ils s'entendent sur des fadaises romantiques et rousseauistes (mer, montagne, couchers de soleil), sur la musique, sur les livres, etc. Tout cela est bien platonique et pourrait durer éternellement. Pourtant, Léon a des vues sur Emma. Et Emma se chope une lézarde...

« Quant à Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si elle l'aimait. L'amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, — ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l'abîme le coeur entier. Elle ne savait pas que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu'elle découvrit subitement une lézarde dans le mur.» (Gustave Flaubert, Madame Bovary, II, 4, fin du chapitre)

Extraits des notes du cours.
Fin Chapitre 4 : la lézarde (initialement en marge du 159v) représente donc une rupture de cette idéale éternité des bonnes mœurs et la possibilité d'écoulement des eaux accumulées...
Fin de chapitre = relance du suspense pour l'édition en revue.
Chapitre 5
: "Ce fut un dimanche..." matérialise le principe de la rupture en annonçant un événement. Emma s'irrite de la platitude de Charles dans une sorte de "volupté dépravée" (et acceptation de sa propre servitude) et soudain son regard se focalise sur un détail de la peau de Léon = matérialisation du désir par le rappel des lacs de montagne (hauteur de l'eau et énergie potentielle, voir déjà fol. 66, fol. 225, et toutes explications naturelles : fin du 148bis, 191v).
Mécaniquement, la déception de voir son mari comme un paysan (il a un couteau dans sa poche) crée un différentiel qui actionne le levier de "lâcher d'eau" du barrage de montagne.
Or cette lézarde qui se produit chez Emma (p. 125) était, pendant longtemps, dans les brouillons, développée (pas prévue, mais le thème était développé) pour Léon... Il y avait aussi l'épisode du gant, pour le fétiche, barré sur Copiste 158. Cf. évolution des brouillons 163, 166, etc.


Le cours fini, je pars au Congrès des profs, à deux stations de JR. Déjeuner avec quelques membres de l'Association japonaise des études hugoliennes (SJEH), chez Il Stagione, où T. est déjà installée avec son groupe pour mettre au point la table-ronde. Après le déjeuner, une bonne conversation avec Patapon, et la vérification du matériel dans la salle où T. interviendra, j'arrive en retard à la conférence de Pierre Pachet. Parler des morts, parler aux morts, voilà un titre peu engageant à première vue. Mais lorsqu'on entend que Pierre Pachet externalise son propos des dogmes religieux, qu'il considère historiquement, à l'appui des mythes et des tragédies grecques, la relation individuelle à ses morts et comment le langage s'en mêle. Que cette ontologie du langage prenne racine dans une personne que Pachet perdit trouve en nous son écho puisque T. parle régulièrement à son père alors qu'elle ne s'adresse guère à sa mère — le choix a son histoire, qui ne souffre pas la critique.


Pour moi qui étais arrivé au Japon en strict matérialiste athée, la souplesse des relations entre morts et vivants telle qu'elle se voit partout dans ce pays m'a permis de comprendre l'aide — cette lézarde, aussi — que parler aux morts, voire aux objets (aux oiseaux, aux chevaux, à l'occasion) apportait aux vivants, sans pour autant que ces derniers aient à croire à une âme, à un royaume au-delà ou à un quelconque retour à mériter, et sans qu'inversement l'adresse aux morts soit empreinte d'hypocrisie ou vécue dans l'indifférence que provoquerait la répétition des rites.

Suit une table-ronde, onze étages plus haut, sur l'innovation pédagogique, avec quatre intervenantes, une Française et trois Japonaises, dont T., en dernier. Les principes définitoires et opératoires de l'innovation que nous apporte Monique Le Lardic sont lumineux, suscitant tout de même une certaine animosité dans la salle du fait qu'elle n'entre pas dans le pratique ou l'exemple, au point qu'il lui sera demandé quelles innovations elle a elle-même réalisées dans ses classes... Ambiance. Mme Hashimoto présente excellemment, quoiqu'un peu longuement, ses pratiques innovantes à l'aide de TV5 Monde. Notre amie Manako traite d'exercices de récitation et de reconstitution de textes littéraires destinés à la mémoire et au plaisir du sens par l'oreille. Enfin, T. propose quelques pistes qui (lui) permettent de motiver au français des étudiants de différents niveaux — ça va de la grandeur des concombres aux maladies liées à l'amiante, en passant par le dernier record du TGV... (C'est moi qui, caché derrière la console, fait défiler les pages pendant qu'elle parle.)


Allons, le gros est fait. Reste à nous translater jusqu'au 23e étage de la Liberty Tower pour la réception officielle du Congrès. Retrouvailles nombreuses, par exemple avec Olivier, Vinteix, beaucoup de collègues japonais. Discussion sérieuse avec la représentante de TV5 Japon pour qu'elle vienne chez nous (à la fac) pour convaincre les ingénieurs d'ouvrir le firewall. Les plats sont plutôt bons et les fromages carrément excellents. En fait, c'est comme toujours, avec un verre ou une assiette à la main, on tourne entre les gens à voir et les gens à éviter.
On rentre à la maison à pied, histoire de digérer et s'aérer...