Je l'ai téléchargée hier, écoutée ce matin alors qu'elle date de vendredi dernier, quand le poulet-frites, la flanelle et la composition du gouvernement m'empêchaient d'ouvrir les oreilles à cette émission. Elle venait même avant que Pierre Pachet ne parle de parler aux morts. Il s'agit des Vendredis de la philosophie consacrés au deuil, avec Jacques Darras, Michel Deguy et Laurie Laufer. C'est qu'il faut en parler, et si possible sans tomber dans la mélancolie de ce qui vient pour soi.

Débarrassé de ses chocolats qui commençaient aussi à me peser sur le foie, JCB est libre. Notre ami et voisin de constellation littéréticulaire s'est libéré d'une nauséeuse téléologie (Cf. Sartre) qu'il avait lui-même mise en place pour orchestrer l'arrêt de son blog — et qui pouvait être autant son désir d'en finir avec ça qu'un reflet projeté de sa propre mort. Le premier billet de son élargissement revient sur la thématique de la pente fatale au travers des anniversaires, le sien embusqué derrière ceux de Pierre Bergounioux. L'évolution positive réside à mon avis dans le fait que si l'on voit fondre les chocolats dans l'obnubilation du terme du rebours, on ne peut en revanche assigner de fin à l'ubac, même si rien n'enlève l'opaque d'une disparition évidente. Joyeux anniversaire, cher JCB ! Et longue vie !

Très belle rencontre de Jean Échenoz avec des élèves de Lausanne ! En deux parties, lundi et mardi, Entre les lignes nous offre de passionnants échanges centrés sur Cherokee, roman de 1983 qui reste d'une superbe contemporanéité... d'écriture.
[Canapé flaubertible]
Quant à ma petite journée, elle consiste en ménage et courriers, déjeuner avec David et un collègue japonais au Downey, puis translation ferroviaire de 350 kilomètres vers le Nord-Est pour rejoindre T. et préparer le cours de demain matin. En fait, la préparation commence dès le métro, puis sur le quai du shinkansen en relisant les pages qui précèdent les comices agricoles de Madame Bovary (II, 8), ainsi que dans le train où je passe la vitesse supérieure de la comprenette grâce à Jacques Rancière.
C'est comme tremper l'œuvre de Flaubert dans un bain de lumière ; elle en ressort telle quelle, à première vue, mais quand j'en lis des phrases, certains mots se mettent à rayonner comme ils ne l'avaient jamais fait. Non que le texte soit différent ou qu'il ait révélé un quelconque secret, mais le sens que je lui connaissais est devenu plus large, plus profond et je le vois qui s'en va planter loin ses racines, plus loin que ce que je croyais possible.

« Les traits fictionnels d'Emma répondent ainsi à la grande obsession intellectuelle de son temps que résume le mot d'excitation. Ce mot avait été jadis au cœur de la formulation positive d'une poétique nouvelle, accordée aux émotions des plus humbles. C'était dans la préface écrite en 1802 par Wordsworth pour les Lyrical Ballads. [...]
Jadis, quand la monarchie, l'aristocratie et la religion structuraient le corps social, il existait une hiérarchie claire et stable qui mettait chaque groupe et chaque individu à la place qui leur convenait. Cet ordre [...] avait été ruiné par la Révolution française d'abord, par l'industrialisme ensuite, et enfin par les nouveaux médias [...] En conséquence la société moderne n'était qu'une mêlée d'individus libres et égaux entraînés tous ensemble dans un tourbillon sans relâche, à la recherche d'une excitation qui n'était que l'intériorisation pour chacun de l'agitation sans but ni trêve qui tourmentait le corps social tout entier.
Cette société de l'excitation, ils lui donnaient un autre nom : ils l'appelaient démocratie. [...] Mais il y avait maintenant, sous le pouvoir même de l'empereur Napoléon III et de ses lois d'exception, une insurrection démocratique nouvelle bien plus radicale que ni l'armée ni la police ne pourraient réduire. C'était l'insurrection de cette multitude de désirs et d'aspirations surgissant de tous les pores de la société moderne, l'insurrection de l'infinité de ces atomes sociaux en liberté, avides de jouir de tout ce qui était objet de jouissance : l'or, bien sûr, et tout ce que l'or peut acheter, mais aussi, ce qui était pire, tout ce qu'il ne peut pas acheter : les passions, les idéaux, les valeurs, les plaisirs de l'art et de la littérature. Tel était pour eux le mal le plus redoutable. Les choses auraient été moins graves si les petites gens avaient seulement voulu devenir riches. [...] Ils voulaient jouir de tout ce dont on pouvait jouir, y compris les plaisirs idéaux. Mais aussi ils voulaient faire de ces plaisirs idéaux des plaisirs concrets, des plaisirs matériels positifs.
Pour les lecteurs de Flaubert, Emma Bovary est l'incarnation effrayante de cet appétit « démocratique ». C'est bien ainsi en effet que l'auteur l'a caractérisée : Emma veut à la fois la romance idéale et le plaisir physique. Et elle passe son temps à négocier entre les excitations des sens et celles de l'esprit.» (Jacques Rancière, "La mise à mort d'Emma Bovary", in Politique de la littérature, p. 62-63)