[Canapé flaubertible]
Après la journée intégralement pluvieuse d'hier, c'est plaisir, malgré les yeux mal ouverts, de revoir le soleil dès six heures, quand je me remets devant l'ordinateur pour finir mes notes de cours. Comment vais-je m'y prendre ? Vaut-il mieux présenter les scénarios de Flaubert avant de parler du chapitre des comices, ou l'inverse ? J'opte pour le texte d'abord, et les plans à la fin, comme éclairage supplémentaire. Mais comme on passe le col du roman et qu'on va commencer à regarder dans le fond de la vallée, je trouve utile de commencer par quelques extraits de lettres de 1852, à Louise Colet (pour faire court).
Les comices, c'est le centre géométrique du roman et le point d'orgue sociologique. Mais ce plan du réalisme ou de ce qui en tient lieu chez Flaubert, un butinage d'éléments caricaturaux, se double du centre romanesque du roman, la conquête d'Emma par Rodolphe. Une conquête programmée, menée comme une bataille par un Don Juan sans scrupules qui, dès qu'il désire Emma, s'interroge sur le moyen de la quitter ensuite. Le lecteur est prévenu — c'est un choix de Flaubert qui pèse lourd — mais pas Emma. Pour elle, ce sera le crescendo, en deux temps puisqu'elle aura un moment de regain pour Charles, jusqu'à la fuite. Pour lui et pour nous, l'épisode Rodolphe va très textuellement de l'instant où il la remarque et s'étonne qu'elle ne se soit jamais évanouie (II, 7) à l'instant où il réussit à la foutre par terre (II, 13) en fuyant seul.
Mais les comices agricoles de Madame Bovary, c'est surtout cette extraordinaire prouesse discursive et musicale de rendre par l'alternance, sur près de dix pages, une superposition de deux discours synchrones dont les contenus et les effets se correspondent point par point. D'abord, ce qui est à craindre : les troubles à l'ordre public pour Lieuvain, la mauvaise réputation pour Rodolphe (p. 171-172). Puis, ce que l'avenir peut apporter de nouveau et de bon : le commerce et les arts qui fleurissent et se jeter dans les fantaisies et les folies (172-173). Puis, les buts des découvertes bien compris par tous (173), après quoi Rodolphe veut prendre la main d'Emma, qui n'est pas encore mûre. Ensuite, les devoirs selon Lieuvain, mot que Rodolphe reprend de volée pour s'en démarquer, s'élevant à une morale supérieure, toute rhétorique, toute romantique (174-175), qui emportera le morceau : de même que la foule est hypnotisée par le discours de Lieuvain (175-176), Emma se laisse aller au rappel de ses passions (la valse, Léon, les rêves littéraires) et les laisse se confondre en Rodolphe (176-177) à qui elle abandonne sa main (179) et la partie. Restent le terme et les récompenses : les prix des comices et les promesses d'amour (179-80). À ces boniments qui perdront définitivement Emma (on ne le sait pas encore) correspond la médaille remise au demi-siècle de servitude par les bourgeois épanouis — sommet de l'hypocrisie sociale.

J'ai bien mérité mes merguez-frites au Saint-Martin, non ?
Et T. ses moules-frites puisqu'elle doit assister à partir de deux heures à la réunion de notre syndic d'immeuble. Pendant ce temps, je vais chez le coiffeur, je défais le lit et passe l'aspirateur partout. Ouvrant la housse de mon oreiller de mousse, j'en découvre l'immonde contenu : un agrégat de bouts d'éponges qui tombent en poussière, qui s'oxydent en orange et en vert, qui déteignent sur la housse... Je me jure bien de ne pas redormir là-dessus. Aussi quand T. revient de la réunion où elle est restée par terre plus de deux heures, nous sommes d'accord pour prendre l'air et pour un tour de métro jusqu'à Yurakucho. Au magasin Bic Camera, on trouve ce qui se fait de mieux, selon T. : des Tempur, les meilleurs oreillers oniro-dynamiques.
Un coffret des 15 quartets à cordes de Shostakovich et des sonates pour violons et basse continue de Jean-Ferry Rebel par l'Assemblée des honnestes curieux, puis deux petits gâteaux pour ce soir chez Dalloyau viennent compléter notre sortie, que nous ne prolongeons pas.