Journal LittéRéticulaire

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samedi 30 juin 2007

Grande dextérité, juste devant le meilleur thon

De nouveau sur l'index du JLR, je finis d'entrer les noms propres de septembre dernier. Jamais eu autant de retard. Dix mois ! Une bonne occasion de revisiter des pages et des sujets. Parmi les nouvelles entrées : Frédéric Taddeï, Anna Moï et Diam's (via Ce soir ou Jamais), Catherine Malabou, Laure Limongi et Cindy Sherman, par exemple.
Le document fait plus de 500 Ko, ce qui le rend lourd à manipuler. Il faut que je réfléchisse à une autre solution pour l'avenir. Soit trouver un logiciel plus puissant, augmenter la mémoire, faire une page html par lettre de l'alphabet, pour rester en low tech, soit tout basculer en base de données php, mais ça, je ne sais pas (encore) faire...
Ceci dit, le moteur de recherche intégré (Google) remplace souvent avantageusement l'index.
Oui, mais... si ça marche et si on sait ce qu'on cherche. J'ai déjà remarqué que le moteur ne fonctionne pas toujours correctement. Plus d'une fois, il m'est arrivé de rechercher un nom ou un mot, avec son orthographe exacte, et que le moteur ne le trouve pas. Alors que je le retrouve après avec Ctrl F en parcourant un par un une série de documents... Et puis chercher à partir d'un mot que l'on a déjà n'est pas la même chose que parcourir un index à la recherche de ce qu'on ne cherchait pas.
S'appuyant encore une fois sur la science des catalogues qu'a le bibliothécaire de L'Homme sans qualités, de Musil (Cf. Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, p. 21-29), Pierre Bayard pourrait étendre son raisonnement au domaine informatique et dire que connaître mon index est plus important que lire mes pages.

« La particularité de la non-lecture du bibliothécaire de Musil est en effet que son attitude n'est pas passive, mais active. Si de nombreuses personnes cultivées sont des non-lecteurs, et si, à l'inverse, de nombreux non-lecteurs sont des personnes cultivées, c'est que la non-lecture n'est pas l'absence de lecture. Elle est une véritable activité, consistant à s'organiser par rapport à l'immensité des livres, afin de ne pas se laisser submerger par eux. À ce titre, elle mérite d'être défendue et même enseignée.» (Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, p. 28)

Je monte couper nos dernières tomates sur le balcon, j'ajoute deux branches de basilic et je file rejoindre T. et deux amis du sport au Saint-Martin. C'est pour Yukie, et finir juin en beauté. Classique poulet-frites, pour moi, et salade de gésiers pour T. Je montre des photos, notamment celles que j'ai ajoutées aux pages de mardi à vendredi (une par jour). Il fait un peu lourd et la pluie menace. Mais ne tombe pas. Mes oreilles tintent quand il est question d'un voyage en province, tabehoudai dans une ceriseraie, où l'on paie un forfait pour manger à volonté...

Lecture, courrier, sieste, gestion de photos prennent l'après-midi. Quand on sort à nouveau, il est plus de cinq heures. En métro à Yurakucho, on passe prendre deux billets de cinéma pour la séance de 19 heures et on file vers les sushis du second sous-sol de Ginza Core. Au comptoir, avec un sushi-ya-san souriant et de grande dextérité, juste devant le meilleur thon, et du gingembre à volonté.
On a bien fait de manger léger, parce qu'on est pas mal secoué dans Die Hard 4... Surtout sur grand écran.

vendredi 29 juin 2007

Bayard au-dessus de la pile

« La déconstruction de la philosophie telle que Derrida la pense suppose l'ébranlement de toute unité apparente de la tradition, de toute thématique du rassemblement en général. De là deux propositions possibles pour approcher la déconstruction. Premièrement, si elle ne caractérise pas ce qui est, la déconstruction caractérise ce qui arrive : « La déconstruction a lieu partout où ça a lieu, où il y a quelque chose.» [in « Lettre à un ami japonais », Psyché, Inventions de l'autre, Paris, Galilée, 1987, p. 390] Deuxièmement, la déconstruction suppose toujours plus d'une langue : « Si j'avais à risquer, Dieu m'en garde, déclare Derrida, une seule définition de la déconstruction, brève, elliptique, économique comme un mot d'ordre, je dirais sans phrase : plus d'une langue.» La déconstruction, c'est ce qui a lieu, la déconstruction parle plus d'une langue [in Mémoires, pour Paul de Man, Paris, Galilée, 1988, p. 38]. L'opération de rupture transformatrice à l'œuvre en elle porte sur la manière dont la tradition est originairement structurée par une pluralité irréductible d'événements et d'idiomes. Il s'agit donc de rompre avec l'unité : l'unité gréco-chrétienne chez Hegel, l'unité du sens de l'être chez Heidegger, unités que Derrida appelle des monolinguismes et qu'il convient alors de transformer en ce qu'ils sont, des multiplicités différenciées. Le négatif, ici, est clairement au service de la disjonction, de la dislocation d'une unité formelle.» (Catherine MalabouLa plasticité au soir de l'écriture, p. 45-46)

Voilà comment je me retape après la fatigue des cours et la déception d'un livre, sa rémanence. Et en suant et en pédalant, bien sûr, au centre de sport, ce matin. Dans mes livres, il y a des rythmes : ceux que je lis en quelques heures, très rares — et mauvais signe ; ceux que je lis en quelques jours ou semaines, le cas standard ; ceux que je lis en quelques mois. Pour ces derniers, c'est souvent parce que leur travail de fond est très lent chez moi. C'est une longue descente de quelques idées fortes, qui taraudent, de concepts difficiles, de poisons nécessaires, que j'ingurgite à petites doses. Le livre idéal serait celui que je lirais tout le temps et que je ne finirais jamais, dont ni la cohésion ni la diversité ne me lasseraient. Et tous les autres seraient inutiles.
Inversement, le livre qui me déçoit me fait l'effet d'une trahison, d'un crime presque. Contre ma personne, oui. C'est ce que je me disais en faisant une machine de linge puis en remontant au bureau (séance de présentation du futur voyage à Orléans, février 2008, puis déjeuner avec David et un autre collègue au Downey), avant d'en redescendre trempé par une soudaine et tiède ondée.

Sur la table, il y avait Pierre Bayard au-dessus de la pile des livres en attente (dociles), avec un Adorno, un Agamben, le Cassin, Laure Fardoulis, un autre Anna Moï, etc. Sans compter les pléiades Camus et Mérimée que je viens de remonter de la bibliothèque universitaire pour préparer recherches d'été et cours d'automne. Ça va donner, pendant les chaleurs. Mais vu le contexte, Bayard l'a emporté. Il se synchronise pour ici et pour chez Christine. En justifiant de ne pas lire des livres pour les connaître, il m'envoie dans les dents un corollaire que j'ai compris tout à l'heure, en sortant du shinkansen où j'en ai lu quarante pages : que c'est parce que j'ai lu un livre de Sylvie Germain que je n'irai ni la voir ni l'écouter vendredi prochain à l'Institut. Je me dis que c'est trop bête, que si je ne l'avais pas lue, j'y serais allé tranquillement, j'aurais écouté, enregistré même, peut-être même que j'aurais trouvé la prestation très bien, sans pour autant la lire après. Donc, tout à fait dans la droite ligne de ce que recommande Pierre Bayard. Que ne l'ai-je lu, lui, avant ? Et ce qu'il cite de Valéry faisant les hommages de Proust, d'Anatole France et de Bergson est acidement délicieux...

« La lecture est d'abord la non-lecture, et, même chez les grands lecteurs qui y consacrent leur existence, le geste de saisie et d'ouverture d'un livre masque toujours le geste inverse qui s'effectue en même temps et échappe de ce fait à l'attention : celui, involontaire, de non-saisie et de fermeture de tous les livres qui auraient pu, dans une organisation du monde différente, être choisis à la place de l'heureux élu.» (Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, Paris : Minuit, 2007, p. 23)

« Les communications et les correspondances, c'est bien cela que doit chercher à connaître l'homme cultivé, et non tel livre en particulier, de la même manière qu'un responsable du trafic ferroviaire doit être attentif aux relations entre les trains, c'est-à-dire à leurs croisements et leurs correspondances, et non au contenu individuel de tel ou tel convoi.
[...] Les personnes cultivées le savent — et surtout, pour leur malheur, les personnes non cultivées l'ignorent —, la culture est d'abord une affaire d'
orientation. Être cultivé, ce n'est pas avoir lu tel ou tel livre, c'est savoir se repérer dans leur ensemble, donc savoir qu'ils forment un ensemble et être en mesure de situer chaque élément par rapport aux autres.» (Ibid., p. 26)

Dîner à deux en regardant Fair Play (Lionel Bailliu, 2006), un film où ça crie mais qu'on supporte parce qu'il exacerbe l'horreur des relations entre des cadres d'entreprise — ce pourrait être une maison d'éditions... Dans le roman Marge brute, lu très récemment, Laurent Quintreau avait choisi les flux de conscience pendant une réunion ; dans Fair Play, le tour de force, l'exercice de style, est de ne parler que des relations entre dirigeants et cadres d'une entreprise sans jamais entrer dans un bureau, en faisant se succéder des activités sportives qui deviennent des théâtres de noirceurs professionnelles. L'aviron, le squash, le jogging, le golf, le canyoning et la piscine. Un régal à la sauce LQR.

jeudi 28 juin 2007

Sonnent creux d'artifice

Après avoir fini Magnus au lit, j'ai mal dormi, de mauvaise humeur. J'étais très déçu de cette eau de boudin mystico-gnan-gnan. Je le sentais venir après le dernier accident du hasard, quand le Magnus adulte et heureux bousille sa vie en croyant faire peur à un ancien nazi. Je le sentais venir mais je ne le croyais pas. Et cette écriture qui garde toujours ses distances de sécurité, qu'est-ce que ça m'énerve ! Pas une fois elle n'arrive à atteindre la mosaïque de discours indirects libres de quoi sont faits les romans que j'aime. Même quand il y a des bouts de dialogue, ils sonnent creux d'artifice. Faut dire aussi que lire ça juste après Flaubert, c'était un peu casse-gueule...

Au réveil, c'est oublié. D'ailleurs, je n'ai pas vraiment le temps de m'attarder : trois cours m'attendent, et non des moindres. Comme on approche des examens, les étudiants sont fébriles et réclament de savoir comment ça va se passer, un programme de révision. Je leur mets le holà, que je leur donnerai ça la dernière semaine.
Côté profs, on l'a mauvaise. Dans le programme d'il y a encore deux ans, c'était déjà les révisions, justement. Mais comme on nous a rallongé de deux semaines la durée des cours, on entre dans la période des chaleurs moites en plein passé composé, futur proche, possessifs et démonstratifs, etc.
Médiologiquement parlant, c'est l'installation de la climatisation qui ouvre la possibilité de l'allongement des sessions. Hélas !

Ayant vu la Fracture du myocarde, les étudiants (3e et 4e année) posent des questions sur l'amant de la mère décédée, l'absence du père, la DDASS et les orphelins, l'âge de la majorité. On revient aussi sur ce que c'est que la confiance (faire confiance qui diffère d'avoir confiance ou d'inspirer confiance), sur ce qu'on confie dans la confiance, par exemple un secret, puis jusqu'à sa vie — et comment les adultes balaient tout ça au prétexte que la société est responsable des mineurs...

Tellement cassé après ça que je m'endors un quart d'heure. Puis j'appelle David et on va se manger une glace. Trois minutes de grosses gouttes quand on revient à nos bureaux mais ça ne démarre pas, la pluie. Demain, peut-être...

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Nico Shark tire sa révérence par une pirouette, "sans censure"

Un émoi a saisi, mardi 19 avril, les lecteurs de Nico Shark, quand ils ont découvert une page presque blanche, en lieu et place du blog qu'ils aimaient. Ce jour-là, pas de nouvel épisode narrant en bande dessinée la vie de ce chef du personnel très "requin", et clairement inspiré de Nicolas Sarkozy. Au lieu de cela, un message énigmatique "error/gouv/rg/halt.htm". Un œil de fan — ou de paranoïaque — pouvait  y lire des références au gouvernement et aux renseignements généraux, voire la signature d'un piratage informatique.
La rumeur sur l'arrêt troublant de la série satirique lancée le 6 mai par le blogueur Frantico a vite gonflé. D'autant plus que Kek, hébergeur et complice, a raconté dans l'après-midi que ses serveurs avaient connu "plusieurs attaques" informatiques, "apparues après l'ouverture du blog de Nico Shark". "D'ailleurs, le blog est terminé. (...) Je vais pas trop m'étendre sur le sujet mais [l'auteur] aurait reçu des menaces, et donc préfère arrêter tout ça", ajoutait-il.
Las ! Contacté en fin de journée, Frantico a mis fin aux spéculations qu'il avait lui-même suscitées : "J'aurais pu continuer pendant cinq ou dix ans. Mais à un moment, c'est décourageant de remettre le couvert sur ces types intouchables", justifie-t-il. Frantico, derrière lequel se trouve le dessinateur Lewis Trondheim, estime avoir rempli deux de ses objectifs dans l'aventure Nico Shark : "Tenter d'exorciser mon rejet de Sarkozy sans cramer des poubelles" et "voir si j'étais capable de faire dessinateur politique". L'auteur de la série "Lapinot" reconnaît par contre son échec, au moins provisoire, dans sa tentative de "créer un gigantesque mouvement pour déstabiliser le gouvernement".
L'arrêt "brusque" de la carrière de Nico Shark visait à éviter une "routine", même agréable, analyse Frantico. "Ça me semblait logique, donc, de couper la chique à cette histoire, par une mise en abyme entre l'univers de Shark et celui de Sarkozy", dit-il.
"Quant à l'histoire de la censure, il n'y en a, bien sûr, pas eu", précise, à bon entendeur, Frantico. En revanche, il "jure" qu'il y a bien eu deux attaques inexpliquées sur les serveurs de son hébergeur. Cela n'a pas empêché Nico Shark de faire un retour mardi soir, dans un petit jeu potache que certains internautes connaissaient déjà : Nicoprout. Le chef du personnel pète en courant dans ses bureaux, quand l'internaute tape sur son clavier.

Au bout du compte, les déçus de Nico Shark pourront méditer cette maxime de Frantico : "Le blog est un matériau agréable, malléable, ouvert. Il faut savoir jouer avec." (Alexandre Piquard, Le Monde, du 20/06/2007)

Autre article sur le site de Libération, avec la bonne nouvelle d'un album à paraître un jour...

mercredi 27 juin 2007

Compartimenté à mort, là-dedans

En septembre dernier, j'avais écrit au nouveau musée du Quai Branly, au sujet des conférences prévues, cycles de l'université populaire en ligne, dont le programme me paraissait très intéressant. On m'avait répondu qu'une mise en ligne, au moins partielle, était à l'étude. Le temps a passé et je ne suis revenu que ce matin sur le site du musée, pour voir ce qu'il en était.
Et quelle n'est pas ma surprise, de constater que toutes les conférences sont disponibles à l'écoute ! Depuis Abdou Diouf le 12 septembre, jusqu'à Stéphane Hessel le 7 avril, en alternant trois cycles : grands témoins, histoire mondiale de la colonisation, artistes et leur rapport au corps. Avec, pour ce dernier, Hélène Cixous le 23 janvier ou Patrice Chéreau le 30. Pour ce matin, j'écoute la conférence du 5 avril sur l'histoire de la colonisation japonaise, par Pierre Souyri (que j'ai connu lorsqu'il était directeur de la Maison franco-japonaise).

Nouveau terminal à l'aéroport de Roissy, « grand comme 40 terrains de football », dit-on au journal télé. Mais cette comparaison, à moi comme à beaucoup de gens, sans doute, ne dit rien de précis. À moins que l'on considère que les gens qui prennent l'avion comprendront. Ou alors, ce sont ceux qui écoutent le journal télévisé, et qui ne prennent pas nécessairement l'avion, qui doivent comprendre. Oui, ça doit être ça, plutôt. Parce que ceux qui prennent l'avion n'en ont rien à faire des 40 terrains de football, ils savent qu'à l'intérieur, on ne doit sans doute pas pouvoir profiter de cet espace footballistique. Ça doit être compartimenté à mort, là-dedans, cloisons, portes, barrières, couloirs, zones de sécurité, bureaux, salles d'attente, etc.

En fin de matinée, Franck Michelin vient de Tokyo nous parler des études en France. Amphi d'une centaine d'étudiants, bonne ambiance.
Déjeuner à 5 dans un petit restaurant du quartier. Ça cause études en France, réseau instituts et alliances, conjoncture pour le Français langue étrangère (FLE). Franck souffle tout de même avant de repartir pour une autre université et une autre présentation. On se retrouvera le soir...
En attendant, je travaille à un nouveau projet de recherches (HRLDP).

À 19 heures, je retrouve Franck et Benoît à la sortie 8 du métro Fushimi pour aller dans un restaurant de spécialités de Nagoya (porc cuit ou frit au miso, gyozas, ailes de poulet régional, etc.)

Pendant l'aller et retour en métro, je m'approche de la fin de Magnus, avec le même mélange d'intérêt pour l'histoire et de désintérêt pour l'écriture, que transperce parfois de belles et poétiques formulations sans emphase, un propos que je trouve juste et profond.

« Dans une petite alcôve baignée d'une lumière blême et protégée par une grille, une cinquantaine d'urnes en argent ciselé, de tailles diverses, est alignée en deux demi-cercles superposés. Des cœurs qui furent vivants, qui ont battu avec orgueil dans des seins d'impératrices et des torses d'empereurs tout-puissants. Qui ont battu avec ardeur, avec aussi des peurs et des colères, des jalousies, des rêves et des chagrins, des hontes et des espoirs. De ces cœurs seigneuriaux qui tour à tour ont sonné, dans l'or, l'acier, la splendeur et le sang, les heures du Saint Empire romain germanique, il reste désormais une cohorte de vieux muscles ratatinés dans du formol, montant la garde autour du vide. Les vivants aussi recèlent dans un recoin de leur mémoire des reliquaires d'amours, de rancunes, de joies et de douleurs plus ou moins révolues.» (Sylvie Germain, Magnus, p. 202-203)

mardi 26 juin 2007

Selon que c'est en plaine ou en montagne

Des centaines de kilomètres de shinkansen dans le brouillard. Heureusement que le train suit des rails !
J'y corrige des copies puis passe à Magnus, en accord avec les nuées.

« Depuis quelques temps, il souffre de vertiges, sa vue décline, sa voix s'essouffle vite. Magnus lui propose, lors de ses visites, de lui faire la lecture. "Désormais, dit Lothar, je ne peux plus rester en tête à tête avec l'auteur d'un livre, il me faut chaque fois un lecteur, ou une lectrice, et ainsi nous sommes trois. Les inflexions de la voix de l'intermédiaire entre l'auteur et moi se répercutent sur le texte, et alors j'entends des nuances que je n'aurais peut-être pas su déceler en lisant en silence, solitairement. Cela réserve parfois d'étranges surprises..." Pour mieux être surpris, il lui arrive de demander à chacun de ses médiateurs de lui lire les mêmes pages d'un livre — pages qu'il finit par connaître par cœur, mais de façon polyphonique, et du coup ce "par cœur" devient tremblé, il se distend et s'emplit d'échos, de questions, de murmures inattendus.» (Sylvie Germain, Magnus, p. 184)

Retour dans le monde actuel...
Des présentations de régions françaises proposées cet après-midi par mes quatre groupes d'étudiantes, je retiendrai surtout leur étonnement à comparer les densités de population. Entre régions françaises, déjà (le Limousin, très peu peuplé). Puis avec des régions japonaises de même surface, très variables aussi, selon que c'est en plaine ou en montagne.
Sans doute que certains de ces chiffres avaient été appris à un moment ou à un autre de leur scolarité (pour le Japon, notamment), mais jamais comme aujourd'hui compris.

J'ai reçu le beau volume en hommage à Henri Béhar — qui sera cet été au colloque Dali de Cerisy..
Mesures et Démesure dans les lettres françaises au XXe siècle. Hommage à Henri Béhar, professeur à la Sorbonne Nouvelle / études recueillies par Jean-Pierre Goldenstein et Michel Bernard .— Paris : Honoré Champion, 2007 .— 525 p.
Avec évidemment des morceaux d'études littéraires informatisées dedans.
Et dire que je n'y suis pas ! Je m'occupais alors de préparer Cerisy et n'avais pu mener les deux de front. Tant pis pour moi.

Petit ping-pong avec David. Je crois qu'on n'a joué qu'une fois, depuis la rentrée d'avril. Ayant eu plusieurs articles à rédiger ces derniers mois, il n'était pas souvent disponible pour ce rendez-vous qui allie pourtant balle ronde, parole libre et zygomatiques débridés, un cocktail bien efficace après les cours.

En dînant, Ce soir ou Jamais du mercredi 20, principalement autour du film Persepolis et de Marjane Satrapi. (D'excellents propos que je voudrais recopier, si j'en trouve le temps...)

L'écrivain Valère Novarina se confie à voix nue sur France Culture
Auteur, metteur en scène et peintre, Valère Novarina a grandi dans les Alpes, et il reconnaît volontiers sa dette à l'égard de la montagne, de ses paysages et de son histoire traversée de conquêtes et de langues multiples. Cette année, son oeuvre trouve une large reconnaissance : il est l'un des rares auteurs vivants à entrer au répertoire de la Comédie-Française, avec sa pièce L'Espace furieux ; il met en scène son texte L'Acte inconnu dans la Cour d'honneur du Palais des papes au Festival d'Avignon (à partir du 7 juillet).
France Culture lui consacre son émission À voix nue : chaque jour, de lundi à vendredi, il s'entretient avec la critique de théâtre Odile Quirot, qui connaît et aime suffisamment l'œuvre de Valère Novarina pour lancer des questions subtiles et laisser la parole à ce maître des mots.
Né en 1947, près de Genève, d'un père architecte et d'une mère comédienne, Novarina parle, dès la première émission, des paysages dans lesquels il a grandi et de la trace qu'ils ont laissée en lui. Son écriture, dit-il, est "un paysage parlé". Et le voici lisant au micro une liste de noms de communes situées autour du lac Léman, parce que leur variété et leurs sonorités rappellent les multiples influences linguistiques de la région. Ainsi, dès l'enfance, "l'oreille a été nourrie de paysages". L'auteur de Vous qui habitez le temps, L'Origine rouge ou Le Discours aux animaux (P.O.L.) a commencé à écrire à l'âge de 8 ans. Jusqu'à 19 ans, il cache ses textes : "J'avais honte d'écrire ; la honte est un sentiment alpin."
Adulte, il arpente ses montagnes. Une fois, il marche du Léman à Nice : le voyage prend trois ans. Dans la solitude, il compte — "comme le font les prisonniers" —, et cet art des chiffres se retrouve dans ses livres. Il dénombre 2 587 personnages dans Le Drame de la vie. Il convoque souvent le 3 et le 8, et ces bombardements de chiffres participent de ce qu'Odile Quirot appelle son "travail de déstabilisation et d'enrichissement de la langue". Il aime l'accumulation, la litanie. "Je suis attiré par les derviches tourneurs. Je suis allé les voir à Konya, en Turquie. Je suis fasciné par un tel tournoiement. Dans l'écriture, je recherche un tournoiement des mots."
Au théâtre, cet aventurier du langage, qui aime le côté physique des mots, du souffle, des voix, trouve un espace à sa mesure. "Les spectacles que j'essaie de faire, ce sont des cathédrales de souffle. Mon père a beaucoup construit. Moi, je construis des architectures d'un soir." Le corps-à-corps de l'acteur avec le texte, mais aussi avec le public, lui est essentiel. "Le théâtre est un lieu de don, de part et d'autre du plateau. Le spectateur est assis, il reçoit, mais c'est aussi un aventurier intérieur, dont le voyage peut aller très loin. Le public construit la pièce."
France Culture consacre de nombreuses émissions au Festival d'Avignon. Du 25 juin au 20 juillet, le critique de théâtre Bruno Tackels fait revivre l'histoire de la manifestation, qui fête son 60e anniversaire, avec Le Feuilleton d'Avignon (publié aussi dans Les Voix d'Avignon, livre et CD, Le Seuil).
Du 7 au 15 juillet, la radio sera en direct de la Cité des papes, pour une série de lectures originales. Elle a commandé des écrits à plusieurs metteurs en scène marquants de cette année, dont Valère Novarina. En hommage au dramaturge allemand Heiner Müller, Jeanne Moreau et Sami Frey liront sa pièce Quartett, dans la Cour d'honneur du Palais des papes. 
"A voix nue", du lundi 25 au vendredi 29 juin, à 11 h 30. Émission disponible pendant une semaine sur le site de France Culture.» (Catherine Bédarida, Le Monde du 24/06/2007)

lundi 25 juin 2007

La fibre optique dans l'immeuble

Pour enquête climatologique, j'ai relu mes 25 juin de 2004, 2005 et 2006. Il pleuvait en 2004, pas en 2005. Quant à 2006, on ne peut pas le savoir, sauf à se fier à la photo, parce que l'attention était détournée par des événements intra-réticulaires... Ce qui amène à une autre étude d'atmosphère, celle du journal lui-même, dans une période de forte houle. Un an après — longue période pour l'évolution de l'internet — on peut peut-être constater les changements...
Quand j'écrivais que « dès que vous êtes connu dans un réseau social et que votre situation dépend d'un état d'équilibre entre des personnes, vous ne pouvez plus vous exprimer librement », je n'imaginais pas à quel point ça pouvait se vérifier. Jusqu'en 2004-2005, la parole jouissait encore d'une certaine indépendance vis-à-vis de l'identité : vous pouviez vous exprimer librement ici ou là en tant que vous-même ou sous pseudo, et le contenu avait l'air d'importer au(x) lecteur(s) plus que la signature. Mais dès 2005-2006, avec la généralisation du courrier électronique, son accès au rang de courrier officiel des administrations, avec le développement massif des blogs professionnels, institutionnels, journalistiques et médiatiques, avec le développement des inscriptions préalables et des accès aux commentaires par identification du pseudo, un double mouvement s'amorce : d'une part les commentateurs vont où ça rapporte en terme d'image (et où les centaines de messages qui déferlent en quelques heures produisent leur propre illisibilité) et ne vont plus où ça ne sert à rien (comme ici, et je ne m'en plains pas), et d'autre part les identités deviennent des informations sensibles que l'on n'engage plus à la légère (avec ou sans pseudo, puisque même le pseudo comporte des risques).
Sur tout cela, je ne peux rien. Sauf le constater. Pas même juger. Et me demander si je fais les bons choix épistémologiques en interprétant d'une façon plutôt que d'une autre... Mais dans tout cela, comment a évolué mon projet initial ?

Finalement, c'est un temps d'octobre, frais, humide, gris, sans intérêt.

Mes retards : nouvelle émission des Mardis littéraires sur Hélène Bessette, avec son éditrice (salut, Laure !). Une moitié de Ce soir ou Jamais de jeudi dernier, la première, excellente, avec Edgar Morin discutant avec de jeunes intellectuels (mieux qu'en octobre dernier avec Finkielkraut, dont Frédéric Taddeï repasse exprès une séquence du 5) — pour la seconde moitié, pas le temps, et comme on m'a prévenu, je me la réserve pour un soir de la semaine (on va d'ailleurs avoir le temps d'en revoir quelques-unes...). Deux Du jour au lendemain : avec Jacques Dupin (15 juin) et avec Philippe Bonnefis, sur Maupassant (19 juin). Enfin, un beau Contresens poétique surpris par la nuit...
Entre les enregistrements, plus ou moins écoutés, un peu de ménage et de rangement, la préparation du déjeuner avec T. qui surveille en même temps les travaux d'installation de la fibre optique dans l'immeuble (tout arrive !), une bonne dose de lecture du lapidaire Magnus, une sortie entre les gouttes jusqu'à l'agence de voyage pour payer et prendre nos billets d'avion (ils sont beaux !). Et une surferie décousue : par Bakelith où je retrouve des informations sur l'opération Estuaire 2007 que j'espère aller voir, par Grapheus tis revenu à terre, par Blogofil qui annonce Saint-Simon et par le Tiers Livre qui publie des chroniques au format e-Book (surprise, d'ailleurs, d'y trouver feu mon chapelier élevé au rang de syndrome — merci, François !).

Il y a LA nation et LA nationalité
Il y a L'Assemblée nationale
Il y a LE passeport national
Il y a LE territoire national
Il y a L'hymne national
Il y a LA Fête nationale
Et même LE Mobilier national
Il y avait LE Service national
Il y a LA carte nationale d'identité
Mais il y a DES routes nationales
DES musées nationaux
DES Archives nationales
DES Écoles nationales
DES Célébrations nationales
DES Haras nationaux
DES Parcs nationaux
DES quotidiens nationaux.
— Et toutes ces choses ont été construites
selon les cas au singulier ou au pluriel
Il est maintenant question de fondre plus de 60.000.000 d'identités nationales
en UNE SEULE identité nationale
dont on attend la définition...
Mais n'oublions pas que de tels mouvements nationalistes ont déjà eu lieu.

« Adam cependant découvre au fil des jours les dessous de la famille Schmalker, et, par extension, la face cachée de ce Reich que célébrait sa mère et que son père a servi avec une abjection zélée. C'est Lothar qui l'instruit progressivement des faits, étonné de constater à quel point l'enfant a été maintenu dans l'ignorance de presque tout, et aussi combien il s'est complu dans cette fausse ingénuité, même s'il en devine la cause. Le temps des fables est révolu [...]
La réalité le rattrape donc enfin au collet, dans une ville étrangère, au sein d'une famille émigrée meurtrie en profondeur par la cruauté forcenée qui a sévi dans leur pays d'origine, et à laquelle certains de ses propres membres ont collaboré.» (Sylvie Germain, Magnus, p. 55-56)
Le temps des fables est certes révolu pour l'enfant, mais il ne l'est par pour le lecteur. Car le texte qui nous est donné à lire, tout intéressant qu'il soit, reste une fable, et pas un roman. Parce que l'écriture de la nomination des gens, des choses et des événements, en gardant cette distance de la fable qui interdit l'accès direct soit au vécu (fictif mais ressenti), soit au discours intérieur des personnages, ne met pas le lecteur en position d'acteur des transformations.
Et c'est vraiment dommage parce que je trouve l'intrigue formidable !

dimanche 24 juin 2007

Pendant que son fils assemble du train

Langue de loup en bonnet de grand-mère (ou l'inverse).
Tandis que j'enregistrais Répliques d'hier d'une oreille blasée, ayant déjà entendu cent fois ces arguties finkielkrautiennes, habilement fourrées de mélasse philosophique, et n'ayant pour effet, sinon pour fin, que de brouiller définitivement les pistes d'inassumables quoiqu'évidentes positions réactionnaires, Cusset et Taguieff à leur tour englués volontaires, je me suis aperçu que deux séries fort intéressantes des Belles captives littéraires étaient venues s'ajouter depuis mai, sur le canal des Sentiers de la création, à celle sur Quignard, déjà enregistrée. Il s'agit de deux émissions sur et avec Lydie Salvayre et de deux autres sur et avec Charles Juliet.
J'ai vite changé le micro d'angle.

Rendez-vous à 13 heures — pluie légère mais persistante — dans un restaurant chinois de Jimbocho avec Kazuo Kiriu et une bonne dizaine de ses anciens étudiants pour un déjeuner post-festivités — où il n'est cependant question ni de Balzac ni de Sand, ce que je regrette un peu, tout de même. Mais très bonne ambiance, T. et moi nous amusons bien, en évitant les excès d'un excellent menu.
On se translate de deux centaines de mètres pour le café, au Klein Blue Gallery and Café, où l'expresso n'est pas fameux et l'extracteur de fumée défaillant (ce qui est très dangereux pour les sinus de T.).

Marche digestive tous les deux jusqu'à Korakuen, en passant devant le Tokyo Dome et des salles où l'on voit — je n'y avais jamais prêté attention — des dizaines d'enfants et de parents tester des jeux (une idée pour un dimanche, Manu ?). Ah, la rêverie de ce père en chemise claire pendant que son fils assemble du train !
Nous faisons quelques courses au Seijo Ishii (camembert, confiture, céréales, mangues, ce qu'on ne trouve pas dans un supermarché de quartier) et rentrons vite fait.

Inspecteur Lavardin (Chabrol, 1986) sur TV5, que je regarde pour la quatrième ou cinquième fois, toujours avec le même plaisir.

« Le père se montre préoccupé depuis quelque temps, il tient de longs conciliabules avec la mère, ou avec certains de leurs amis tout aussi rembrunis. L'enfant est tenu à l'écart de ces conversations dont il saisit cependant des bribes. Parmi les mots qui reviennent souvent dans les discussions, il y en a un qui l'intrigue et l'inquiète : typhus. Les malades que soigne le docteur Dunkeltal succombent par milliers à cette infection.
[...] Clemens Dunkeltal, lui, ne confond rien et il prend avec une aigre lucidité la mesure du danger qui croît. De jour en jour lui et ses amis perdent de leur superbe, il leur vient une nervosité croissante, un air traqué et hargneux. [...] tous changent soudain leur façon de s'habiller, de se saluer, de se comporter. Ils abandonnent leurs uniformes si imposants, leurs saluts bruyants et solennels, ont le verbe moins haut et la démarche moins martiale.» (Sylvie Germain, Magnus, p. 25-26)

Le point de vue de l'enfant, donc. Par définition, il est anhistorique et apolitique. Les différences qu'il perçoit n'ont pas de sens absolu, social, humain. Les mots sont presque neutres et il faut relire ces quelques pages plusieurs fois pour comprendre qui pouvaient être ses parents. L'aspect distant et juste nominatif des gens et des choses, sans entrer dans les détails, me gênait. J'en comprends maintenant la nécessité.
Et pour un point de vue d'enfant, et entrant dans le détail jusqu'au fond, il y a quand même dans ma mémoire L'Opoponax, indépassable introspection de Monique Wittig... Quand est-ce que Minuit le ressortira en collection Double, celui-là ?

samedi 23 juin 2007

Pas les musiques de fond

Programme prévu : rien en matinée, déjeuner au Saint-Martin, fête de la musique à l'Institut franco-japonais.

Et là, T. me sort un double brelan d'as : d'abord qu'elle a trouvé du moisi dans un placard, et ensuite qu'elle doit aller au temple dans l'après-midi pour la commémoration du 800e anniversaire de sa fondation !
(Tant et si bien qu'à la fin, il n'y aura pas de fête de la musique pour nous. Pardon à Manu que je devais y retrouver...)

Gantée et masquée, elle commence à nettoyer, récurer et désinfecter le placard de l'entrée, déplaçant toutes les chaussures sur le balcon (j'ai oublié de dire qu'il fait grand soleil — oubliez la saison des pluies !) et me laissant tout ce qui reste dedans pour l'après-midi. Pendant ce temps, j'enregistre les cinq derniers épisodes du feuilleton de L'Étranger de Camus. Je m'occupe de divers courriers et je poste un message pour Litor, une fois n'est pas coutume. Très simple, très sobre, juste quelques adresses, pêchées dans la semaine :

Site Claude Mauriac :
http://www.claudemauriac.org/

Actualité du Réseau Modiano :

http://perso.orange.fr/reseau-modiano/index.htm

Feuilleton radiophonique de
L'Étranger, d'Albert Camus :
Du 11 au 22 juin, accès par la page des archives des feuilletons :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/feuilleton/archives.php

"Ne les appelez plus francophones", par Pierre Assouline :
http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/06/21/ne-les-appelez-plus-jamais-francophones/

L'AutoKteb d'Abdel, blog consacré aux logiciels romanesques et aux outils de cyberlittérature :
http://autokteb.org/

Le Banquet du livre, 11220 Lagrasse
Du 3 au 10 août 2007 : la nuit sexuelle, compagnies de Pascal Quignard
http://www.editions-verdier.fr/banquet/

Au Saint-Martin, on change un peu nos habitudes, T. prend moules-frites et moi poisson-frites, ce qui n'est pas au menu, mais on le fait pour nous. D'ailleurs, ça attire des clients. Yukie le sait bien. D'autant que j'ai mis mon T-shirt tous les jours c'est l'enfer (毎日が地獄です) qui fait rire ou fuir les Japonais...
Après, je passe à la médiathèque de l'Institut pour rendre un livre sur la Corse (Guide bleu, pas terrible) et en prendre un autre.
Quand T. part, je m'occupe du placard.
On se retrouve à 16 heures à Office Depot d'Ichigaya, pour des feuilles spécialement destinées à l'impression de cartes de visites (à découper selon les pointillés, c'est comme ça que je fais nos meishis depuis des années). On passe à la librairie pour des cartes de randonnée, puis on fait une pause au café.
En revenant, on décide de passer voir des poissons. En contrebas des quais du JR Ichigaya, dans ce qui était le deuxième canal de protection du Palais impérial, il y a une zone de pêche et une boutique de poissons pour aquarium. Depuis des années qu'on habite dans ce quartier, on n'y est jamais descendu. Et ce n'est pas faute d'y avoir regardé, en passant. Des centaines de fois, même, parce qu'on est souvent dans le train qui passe au-dessus, aussi.
Les poissons en aquarium, ça m'indiffère passablement. En tout cas, ça ne me viendrait pas à l'idée d'en acheter. Mais les bassins de pêche en contrebas du quai et des voyageurs, ça, ça m'a toujours intéressé. Photographiquement, surtout. J'ai essayé pas mal de fois, du pont, du trottoir. Mais les prises de vue m'ont toutes déçu. Et jamais pensé à descendre. Cette fois, je visite avec T. et prends quelques photos. Malgré le jour déclinant, ça marche plutôt bien et je suis finalement très content de celles proposées ci-contre.

Tomates-mozzarella au dîner, avec du basilic du balcon. Ayant vanté Chaos, de Coline Serreau, à T., je le regarde avec elle. Et non seulement, ça tient bien au second visionnage, mais ma conviction que c'est un excellent film se renforce. Et que c'est un engagement multi-couches : marivaudage dans les amours de jeunesse, histoire de la jeune fille à rebondissements façon Casanova, aspect docu-fiction ultra contemporain par caméra-vidéo et musique de fond (moi qui n'aime habituellement pas les musiques de fond...).

vendredi 22 juin 2007

Principe d'incertitude et de tâtonnement

La saison des pluies a peut-être daigné commencer. Je dis peut-être parce qu'on y avait cru la semaine dernière, après un jour de pluie, et puis dès le lendemain, plus rien. Enfin, du soleil, quoi. Or, c'est nécessaire qu'il pleuve, au moins si on ne veut pas se ruiner pour manger des salades.
Ce matin, le sport, c'est à la maison, grandes transformations d'intérieur. D'une chaîne hi-fi achetée il y a près de quinze ans, je récupère l'ampli et le tuner radio, abandonnant la platine 5 CD, en panne depuis longtemps, et le meuble Sony à porte vitrée, beaucoup trop grand pour les appareils d'aujourd'hui. Nouvelle installation dans une autre pièce, ça veut dire aussi tous les fils électriques, rallonges, les meubles à déplacer, le ménage à faire de toute la poussière remuée. La matinée y passe. Tout le monde connaît ça, je suppose.

On sort les grands parapluies, David et moi, pour aller déjeuner au Downey. Faisons le point sur le nouveau gouvernement. Daubant ceux qui n'en sont pas, ou plus. On est d'accord sur la poudre aux yeux médiatiques. Pour David, ce qui se produit est exactement l'inverse de ce qu'aurait fait Bayrou : bâtir une action en concertation avec les bonnes volontés. Tandis qu'on a une foire aux vanités pour ne faire que les quatre volontés d'un seul homme. Ça porte un nom d'ailleurs, ça s'appelle dictature.
Je vois d'ici les haussements d'épaules. On en reparlera à la rentrée d'automne, si vous voulez.

Ignorant que de nombreux trains ont été bloqués en banlieue de Tokyo (ce que T. m'expliquera au dîner), je vais prendre le shinkansen, trouve de la place dans le premier qui passe et arrive à la maison à l'heure, après écoute de deux docu-fictions de la semaine dernière : Sables mouvants, du 12 juin, enquête sur une donneuse de Juifs pendant la guerre, excellemment modianesque dans son principe d'incertitude et de tâtonnement, et Cœur de cible : des consultants au travail, du 11, plus fouillis et moins percutant que ce que j'avais cru en écoutant d'une oreille distraite lors de l'enregistrement.

Dîner tranquille et pas de cours à préparer. Bonheur de lecture avec les commentaires de Danielle Girard sur Flaubert (et le canapé flaubertible, précisément : 1, 2, 3, 4, 5, si vous n'êtes pas abonné(e) au fil RSS des commentaires).
Je me couche tôt avec un livre de Sylvie Germain, dont l'entame ne m'intéresse pas beaucoup, me semble banale. Mais pas de jugement, bien sûr. On verra demain.

« Tant pis pour le désordre, la chronologie d'une vie humaine n'est jamais aussi linéaire qu'on le croit. Quant aux blancs, aux creux, aux échos et aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture, car de toute mémoire. Les mots d'un livre ne forment pas davantage un bloc que les jours d'une vie humaine, aussi abondants soient ces mots et ces jours, ils dessinent juste un archipel de phrases, de suggestions, de possibilités inépuisées sur un vaste fond de silence. Et ce silence n'est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continûment. Une rumeur montée des confins du passé pour se mêler à celle affluant de toutes parts du présent. Un vent de voix, une polyphonie de souffles.» (Sylvie GermainMagnus, Paris : Albin Michel, 2005, p. 12)

jeudi 21 juin 2007

L'assiette des égoïsmes

C'est l'été ! Le jour de Flore !
Ça me fait toujours penser à Cléo de 5 à 7, à Varda, à la rencontre, au nouvel amour...

Modestement, j'ai eu moi aussi cet enthousiasme du piou-piou pour le jour le plus long. J'ai gaillardement animé le cours de première année sur le calendrier, habituellement plat, en partant de l'été, des saisons, de leurs dates à retrouver sur un calendrier (et totalement ignorées des étudiants), des climats inversés selon l'hémisphère, après avoir dessiné une planète sommaire, puis en traitant des fuseaux horaires, de la ligne de changement de date, des saints et des fêtes du calendrier français. Et, sans remonter jusqu'au dur lit d'ennuyeuse pensée de Charles d'Orléans, au chant d'Ophélie sur la virginité (Hamlet, IV, 5) ni au mystérieux poème de Poe, j'ai fait parler les étudiants de ce qu'ils et elles connaissent : la Saint-Valentin au Japon, la folie dans les grands magasins, la chocolaterie sonnante et trébuchante que c'est devenu, avec un jour de réciproque, un mois plus tard, quand, de celles qui lui ont fait un cadeau, le jeune garçon n'offre de présent qu'à sa préférée...

« Ces vers sont écrits pour celle dont les yeux lumineux,
Aussi brillamment expressifs que les jumeaux de Léda,
Trouveront son tendre nom niché au creux
De cette page, masqué à tout lecteur.
Fouillez attentivement ce morceau, qui contient un trésor
Divin — un talisman — une amulette
Qui sur le coeur se doit porter. Scrutez bien la mesure,
Les mots, les lettres elles-mêmes. N'omettez pas
Le plus futile détail ; votre peine sinon serait perdue.
Pourtant il n'y a pas, ici, de noeud Gordien,
Qu'on ne saurait trancher sans coup de sabre,
Si l'on entend seulement le secret dessein.
Enchâssé dans les mots de cette page que scrutent
Des yeux impatients, gît, perdu, dis-je
Un nom familier, souvent prononcé, à portée
Des poètes, par des poètes : car le nom est celui d'un poète aussi.
Ses lettres, bien qu'elles mentent naturellement
Comme le chevalier Pinto (Mendez Ferdinando),
Sont pourtant synonymes de Vérité. Ne cherchez plus !
Vous ne résoudrez pas l'énigme, même en faisant de votre mieu »
(Edgar Allan Poe, Pour la Saint-Valentin, in Poèmes, traduits par Charles Baudelaire)

Mais, après mes trois cours, dans la tranquillité vespérale du campus, c'est un autre film que j'ai regardé. Et qui, de justesse et de force, m'a scotché. Chaos, de Coline Serreau (2001), entrelace divers problèmes contemporains et les traite tous en même temps — comme on est obligé de faire dans la vie. La vie absurde de frénésie affairiste que mène un couple aisé, oui, ça me parle. Et l'intrusion de la honte et de la culpabilité qui déstabilise l'assiette des égoïsmes toujours plus hypocrites, oui, ça me parle aussi. Il est certes tiré par les cheveux qu'une jeune femme tout juste bachelière, évitant de justesse le mariage forcé pour tomber prisonnière d'un réseau de prostitution, acquière ensuite des compétences dans la finance, gruge ses geôliers et s'en venge avec succès — mais l'idée est tellement belle, tellement romanesque, et tellement imposée par le rythme du film, qu''il vaut mieux n'y pas résister. Me plaît aussi que ce soit un film engagé, partial, féministe !

Rien pu faire, après ça. Que dîner léger, regarder le pénible Ce soir ou Jamais de mardi et aller me coucher (à la télé japonaise, n'ayant pas eu la force de lire, je zappe un énième film de paramilitaires allant sauver je ne sais qui dans je ne sais quelle jungle industrielle, je ne finis même pas, je dors déjà...)

mercredi 20 juin 2007

Le danger étant de trop

Onze heures vingt, je n'irai pas loin.

Après lecture du commentaire de Jenbamin au billet de samedi dernier, je me dis qu'en effet peu d'enseignants ou de conférenciers pensent eux-mêmes à s'enregistrer (alors que ce ne sont pas les appareils qui manquent). Certains diront — fielleux ou sans jugeote — qu'on ne le fait que par vanité ou narcissisme... Qu'il vaudrait mieux ne pas... Et je le pensais aussi, jusqu'à ce qu'un autre constat (et la jugeote) prenne le pas sur cette prévention. C'est qu'en fait, je ne lis pas exactement mes notes (et mes pires cours, il y a longtemps, furent ceux où j'avais tout écrit d'avance). De plus en plus, après avoir beaucoup lu, écouté, noté, les notes que je prends deviennent comme les accords ou les bribes de mélodies qu'un jazzman se promet d'insérer dans son improvisation.
Il y a longtemps, donc, en Sorbonne, comme on dit, je m'étais aperçu qu'il m'arrivait de dire en cours quelque chose à quoi je n'avais pas du tout pensé en préparant, que c'était venu soudainement, pas de nulle part mais que je ne pouvais plus, par la suite, retrouver précisément l'enchaînement des idées que j'avais moi-même suivi. C'était bien (à mon avis), mais c'était perdu. Comme si, d'entre les notes préparées et les pensées en formation, quelque chose se précipitait et se cristallisait du fait d'être mis dans le feu de la parole — une parole en scène, devant public, avec le risque de la parole hasardée, et le plaisir qui l'accompagne. Jusqu'à comprendre que c'était précisément ce risque de la parole hasardée, pour le plaisir qui en émanait, qui mettait mes neurones dans un état d'excitation, de fête et de concentration qu'aucune séance de travail solitaire ne savait provoquer.
Le danger étant de trop s'écouter, il faut un public exigeant.

Ce matin, je cherchais des petites phrases pour une dictée phonétique. Dans un manuel pédagogique. C'était niais. Et puis je me suis dit que deux vers ou un petit extrait de poème, bien choisi, ça ferait mieux l'affaire... J'ai cherché, et j'ai trouvé ! J'ai donc dicté, pour écriture uniquement en phonétique (ils savent le faire, maintenant), avec devoir de transcrire en français pour la semaine prochaine :
« Toute cette lumière, / C'est à toi comprends donc, et c'est toi qui l'éteins ! / Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.» (Sans tricher, de qui c'est ?)
Où l'on trouve des alternances é / è, ein / an / on, b / v et r / l, qui constituent l'essentiel des problèmes du français pour les Japonais... (Désolé, je n'ai pas de police phonétique pour le web.) Bien sûr, j'ai corrigé la phonétique au tableau et fais faire les exercices articulatoires (où l'on rit beaucoup). Rendez-vous la semaine prochaine.

Le gouvernement qu'on nous annonce est un vrai jeu de poker. Un homme portant cigare bat les cartes, abat les figures sur la table et lance que... les jeux sont faits. Et les Français aussi — comme des rats. Les gratte-papiers sont aux anges : la carpe et le lapin, les deux Noires de la politique mondiale, l'entraîneur en présélection, les vestes roses retournées, tout leur est pain bénit, tout leur tape dans l'œil. À peine quelques-uns pour dire qu'on attend l'action. Et la réaction. Je suis de ceux-là. Pas dupe. Et pas seul.

Ce soir, les Amitiés maléfiques, film d'Emmanuel Bourdieu (2006), prêté par un collègue. Je le recommande chaudement si on aime les jeunes gens dans l'instant de bascule entre leur formation et leur choix de vie, si l'on aime voir tomber un dominant mythomane. Paradoxalement, je le recommande moins pour ce qu'il montre du monde littéraire : un mandarin un peu veule, un jeune auteur vite récompensé, des filles godiches et potiches. De l'université à la maison d'édition, c'est tellement elliptique que ça en devient invraisemblable.

« 1. S'IL FAIT TRÈS NOIR SUR LA CÔTE OUEST, DESCENDS LES CHALOUPES AVEC TES GRIFFES CHAUDES !
2. SI LA PLUIE TE RAVAGE LES YEUX, ATTENDS LE TREIZIÈME COUP DE MINUIT !
3. SI AUTOUR DE TOI TOUT LE MONDE S'EST PENDU
ARRACHE-TOI LA TÊTE AVEC LES DENTS ! »
(Maria Soudaïeva, Slogans, p. 81)

Or, il est déjà minuit vingt...

mardi 19 juin 2007

Tout crin échevelé qui ne peut

Dans le train, après mes corrections de copies, je méditais sur la fin d'Arrêt sur images (avant de regarder la dernière, le soir). On peut certes croire à l'argument invoqué d'une formule usée, ou inversement à celui d'un coup d'arrêt de tout en haut, mais j'incline plutôt à penser que c'est la personnalité de Daniel Schneidermann, indépendamment de l'émission, qui pose problème, et peut-être pas qu'à moi. J'ai souvent apprécié (et recommandé) l'émission, ses sujets, ses traitements de l'actualité médiatique, ses chroniques. Et presque aussi souvent, dans le même temps, je ressentais un inexprimable désagrément, une sorte de désapprobation, même, à cause de l'attitude doucereusement arrogante de DS. Le tournant — ma prise de conscience de cela — a dû être l'émission avec Denis Robert, en mai 2006. Cela s'est confirmé par la suite en lisant son blog, avec l'impression d'avoir affaire à un mégalomane frustré dont le comique tombe souvent à plat, parce qu'il vient d'abord d'une aigreur rentrée. Du coup, je ne le lis pas souvent. Toutefois, c'est quand même mieux écrit que Vive le Feu, que j'ai arrêté tout à fait, et depuis pas mal de temps. (Il doit y avoir un point où l'on passe de la critique raisonnée et efficace — et forcément mesurée — à un tout crin échevelé qui ne peut être qu'explosion de frustration ou mégalomanie — tiens, ça me rappelle des propos de... Denis Grozdanovitch...)
Malgré cela, je le dis sincèrement : je regretterai beaucoup Arrêt sur images, pour ses contenus et ses chroniques. Le tour de table avait quelque chose de l'Assiette anglaise, qui fut, dans ma jeunesse, une des émissions qui me marqua le plus, par sa pertinence, son élégance et sa décontraction.

Cherchant Grozdanovitch dans mes pages, j'ai vu aussi qu'il y était question de Modiano. Ça m'a fait souvenir que j'ai reçu il y a quelques jours des infos du Réseau Modiano sur son prochain livre, qui sortira en octobre et s'appellera debordesquement Dans le café de la jeunesse perdue.

Au cours de conversation, dans une salle de cours où chaque étudiant peut disposer d'un ordinateur, j'en arrive enfin à des activités d'auto-apprentissage. Il a fallu des semaines pour leur faire acquérir interactivement quelque méthodologie de recherche sur le web, mettre en place quelques automatismes et trucs à ne pas oublier (la recherche avec guillemets, l'ouverture de résultats dans d'autres fenêtres, les passages du clavier japonais au clavier français, les limites de Google ou de Wikipédia, etc.). Aujourd'hui, chaque groupe de trois a choisi une région à présenter. Les régions choisies sont : PACA, Normandie (les deux), Limousin et Pays-de-la-Loire. La semaine prochaine, chaque groupe présentera à tour de rôle et sur grand écran, l'histoire et la géographie de sa région. Dix minutes de présentation, dix minutes de questions. La semaine suivante, économie et industrie. Puis, tourisme et spécialités régionales. On finira avec la culture et les célébrités régionales.
Le plus difficile, pour un cours animé (comme pour un plateau de télé), ce n'est pas le thème, c'est le dispositif (et j'en ai foiré, des cours, depuis quinze ans, avant de savoir un peu y faire...).

Ce soir ou Jamais de jeudi dernier au dîner. Propos mesurés et intelligents sur le G8 et les puissances émergentes, notamment d'Hubert Védrine. Content aussi de voir Robin Renucci ! Mais pour l'entendre, il faut attendre la fin — c'est un peu dommage. Je crois que je verrai la Corse avant son film...

lundi 18 juin 2007

Épluchées et cuites

Jour de repos et de japonais. Avec une histoire de la Révolution française en bandes dessinées pédagogiques en japonais. Si si, ça existe ! Les termes recherchés dans le dictionnaire électroniques seront disponibles dans la semaine pour apprentissage des kanjis alors que le livre restera ici... À moi de jouer.
Petite sortie pour petites courses. Au supermarché Hanamasa, il y a des asperges blanches, pas chères. Épluchées et cuites, elles sont excellentes, dans une grande salade avec pamplemousse, tomates, concombres, laitue et cottage cheese. Et d'excellents chateaubriands (comme une fois toutes les six semaines environ).

Ma radio doit être déréglée, je n'entends pas la voix de notre président de la république française, ces jours-ci...

Au Japon, on patauge dans le scandale du siècle. Pensez donc : l'administration (et je ne sais qui en son sein) a perdu les références et/ou les dossiers de près de 50 millions de personnes ayant des droits à la retraite. On a numérisé partiellement des données et fait disparaître les documents physiques, pour gagner de la place et avoir l'air moderne. Maintenant, ils ont juste l'air de ce qu'ils sont : des crétins de technocrates. La lecture des kanjis qui composent les noms et prénoms des gens avait été laissée à l'interprétation des personnes qui faisaient la saisie des données, sans vérification auprès des intéressés ; il n'est donc plus possible de réattribuer les pensions. Sachant qu'un kanji (caractère d'origine chinoise) peut avoir jusqu'à quinze ou vingt lectures différentes en japonais, imaginez ce que donnent les combinaisons de plusieurs kanjis...
On dit d'ailleurs que ces révélations sur des erreurs technocratiques ont été faites ces jours derniers pour que la presse et l'opinion publique se détournent du scandale Matsuoka, du nom du ministre maintenant défunt (suicidé), et qui était, lui, un scandale purement politique (frais exorbitants, marchés truqués).
Un beau pays, décidément !

Après ça, les docu-fictions que proposait du 11 au 15 l'émission Sur les docks offrent de vraies vacances pour les oreilles et l'imagination ! (Notamment Perdus sur Tromelin, île dont j'avais parlé il y a quelques mois avec David...)

Ayant souscrit un partenariat Amazon, il n'était toutefois pas question pour moi d'inscrire où que ce soit le mot librairie dans mes pages. Impossible de commettre cette imposture. S'il l'avait fallu, c'eût été sur un mode dynamique, du style : Lis ! Brais ! Ris !...
J'ai donc opté pour un lien « lire | Voir | Écouter » dans la colonne de droite du blog, vers une page indépendante où sont rassemblés mes choix — avec des liens qui ressemblent de temps en temps à ceci, quand le service Amazon est indisponible...
Mais il me semblait que c'était bien court comme réticulation, et un peu trop à finalité commerciale. J'ai donc rajouté des liens perso, sous la plupart des inserts d'Amazon pour grouper toutes les pages du JLR qui citent l'ouvrage, sur le modèle du lien Canapé flaubertible qui pointe en permanence l'ensemble des notes sur Madame Bovary — ainsi toujours vivante.

Je suis inquiet pour le blog Nico Shark.
Il nous donne (donnait ?) depuis quelques semaines l'une des visions les plus condensées, subversives et comiques de la présidence Sarkozy. J'y ai renvoyé déjà plusieurs fois.
Pointée par Christine dans Lignes de fuite, la page qui s'ouvre ne contient que ceci (aujourd'hui, tout du moins) : « error/gouv/rg/halt.htm ».
Ce qui peut se lire sans difficulté : erreur de page parce que les RG du Gouv ont bloqué l'accès...
Souhaitons que ce soit une facétie, comme dit Christine.

dimanche 17 juin 2007

Qu'on vienne me donner des leçons

Dans la tiédeur estivale de l'après-midi, promenade à pied par Edogawabashi, jusqu'au complexe hôtelier dominant la falaise de la rivière d'Edo, le Four Seasons et le Chinzan-so. Ces hôtels très chics et très kitschs accueillent, notamment le dimanche, des dizaines de mariages, qui constituent l'essentiel de leurs revenus (banquets, boutiques pour listes de mariage, etc.), alors qu'en semaine et en passant par une agence de voyage on peut y résider pour un prix raisonnable, un peu comme ce que nous avions fait, T. et moi, à Yokohama, quand nous étions allés nous occuper de son père à l'hôpital.
Déambuler dix minutes dans ces galeries trop lourdement luxueuses, entre ces gens guindés et maladroits, à la recherche des toilettes, tout simplement, finit par nous peser et nous nous empressons d'en ressortir pour entrer à quelques mètres de là dans ce qui était notre objectif de la journée, le magasin de jardinage, plantes, graines et pots, pour des idées. Et il y a de quoi faire, car c'est très grand. Pour ceux que ça intéresse, c'est donc à côté des hôtels et en face de la cathédrale de Tokyo. Puis continuons la promenade jusqu'à Mejiro, en passant devant l'université Gakushuin, que T. et moi connaissons bien. Nous sustentons un peu au Denmark Cafe avant de rentrer à la maison.

Il faudra dater de ce dimanche quelques changements... Discutant de notre situation complexe et quasi précaire (entre deux villes, l'un titulaire l'autre pas, etc.), nous faisons, T. et moi, des projets qui pourraient à terme, d'ici un an ou deux, favoriser Nagoya au détriment de Tokyo. L'augmentation régulière des impôts et prélèvements — ce qu'on appelle communément la pression fiscale — oblige à réfléchir à la nécessité d'être imposables tous les deux. La défaveur extrême du taux de change m'amène à penser que des revenus en euros ne seraient pas une mauvaise chose — mais quoi faire ? Lancer de bouteilles.
À la suite d'une discussion avec un ami avisé (qui en vaut bien deux), je décide de passer dès aujourd'hui à l'action, en commençant par la prescription d'ouvrages via Amazon, dont il était d'ailleurs question hier dans Masse critique, avec Xavier Garambois. Point de bandeaux ou d'icones dans les billets du JLR, rien de tape-à-l'œil ni de systématique, mais des liens qui mènent clairement à la librairie, celle que j'utilise depuis des années, et dont je suis très content, livraisons à l'étranger comprises. J'attends d'ailleurs qu'on vienne me donner des leçons de civisme sur la défense de la petite librairie. Je renverrai des coups de chapeau.
En guise de test, j'ai mis des liens partenaires dans les pages d'avant-hier et d'hier, sur Catherine Malabou, Laurent Quintreau et Jean-Daniel Pollet. Ça marche, je crois. J'aurai quelques centimes d'euro pour chaque achat effectué par ces liens. Et à mon avis, ça va pas faire lourd.

Dans le bain et après, je finis d'ailleurs le Quintreau, avec le même plaisir que j'ai eu à le commencer, et pendant. J'avais souhaité que ce soit plus copieux, puis compris que ça ne pouvait l'être pour des raisons de vraisemblance. Je sais maintenant que c'est aussi une limite structurelle du procédé. Si cela se prolongeait encore, le systématisme du flux de conscience et le taux de redondance des informations dans le circuit fermé de la réunion de cadres deviendraient ennuyeux. L'auteur a donc atteint le point paroxystique qu'il s'était fixé, je suppose, en sortant symboliquement par le paradis de la conscience d'Alighieri.

Saluons la parution d'une intéressante revue de critique génétique, Rectoverso. Ainsi qu'un billet engagé, encore un, de François Bon, sur l'édition en passant par le Marathon des mots. Si on veut parler d'avenir et de réseaux, comme tout dans ce billet, on peut aussi écouter la très très intéressante émission Terre à Terre de samedi matin, sur les équivalents japonais des Associations pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne (AMAP). Nous qui avons un contrat teikei pour recevoir chaque semaine des produits alimentaires, nous pouvons dire qu'en effet ça marche.

samedi 16 juin 2007

L'une d'elles pointe vers notre fenêtre

Canapé flaubertible, fin provisoire.
Pas résumable.


Après ces efforts démesurés (tenir les fils essentiels du roman, d'une part, résumer le propos de Jacques Rancière, d'autre part), je vais avec T. toucher ma récompense, au Saint-Martin, sous la forme d'un plat de merguez-frites que suit, pour une fois, une glace à deux boules. Yukie a eu le temps, depuis une ou deux semaines, d'y repenser et elle nous donne quelques conseils, quelques souvenirs personnels sur Bastia et Saint-Florent. La prochaine fois, je prends des notes.
Sieste et lecture de Quintreau. Fatigue. Ai oublié d'emporter un livre de Sylvie Germain. Elle sera à Tokyo dans moins d'un mois... Oublié aussi — acte manqué, sans doute — de dire qu'hier j'étais passé avec David au service médical pour y retirer les résultats de mon contrôle. Et qu'un docteur nous a commenté les résultats, soulignant une petite tendance au cholestérol... Mais c'était... en octobre (j'attendais qu'on m'envoie les résultats alors qu'il fallait passer les chercher...), avant que T. et moi faisions évoluer notre mode d'alimentation. Il faut également que j'aille passer une coloscopie.

« [...] le mois dernier, impossible de rejoindre Bart dans sa villa du Yucatán à cause d'un crise d'angoisse, obligé de rebrousser chemin à l'aéroport en prétextant une sciatique, visions d'horreur de serpents, d'araignées qui me rentraient par la bouche, le nez, les oreilles, sueurs froides, intestins en feu, peur panique de gober des bactéries mortelles dès ma sortie d'avion, pourvu que personne ne vienne jamais à l'apprendre, je vois d'ici le sourire narquois des salariés, des concurrents, de l'international, des actionnaires et les encadrés assassins dans la presse professionnelle, la vérité révélée sur la phobie de Jean-François Rorty, président de l'agence KLF, il n'a jamais mis les pieds sous les tropiques parce que la peur des serpents et des araignées lui donne la colique [...] » (Laurent Quintreau, Marge brute, p. 90)

Moi aussi, je vois des branches d'acacia pendant que j'écris. Et c'est amusant, quand il y a du vent. Elles se balancent et aucune feuille n'a exactement le même mouvement que ses voisines. L'une d'elles pointe vers notre fenêtre et les branchages adjacents offrent en rond un dégradé de verts, plus sombres dans la distance.
Bientôt deux ans...
T. ramène de notre balcon quelques petites tomates qui iront dans la salade du dîner. Elles nous regarderont les assaisonner, se diront que nous avons de grandes dents, puis disparaîtront.

À la radio, j'enregistre en série le feuilleton L'Étranger d'Albert Camus, cinq premiers épisodes de dix. Puis je programme l'enregistrement automatique, à partir de 21 heures, des quelques huit heures de lectures du Marathon des mots consacré cette année à Julien Gracq. J'écoute d'ailleurs en ce moment même, ce qui ne permet pas vraiment d'écrire...

vendredi 15 juin 2007

Lui et mon corps — il est difficile de les séparer

« Je comprends aujourd'hui que le concept de plasticité m'est apparu comme apte à nommer un certain arrangement d'être que j'ai accepté au départ sans le comprendre : l'organisation spontanée des fragments. Organisation dont le système nerveux, on le verra, offre aujourd'hui sans doute le modèle le plus net, le plus frappant.» (Catherine Malabou, La plasticité au soir de l'écriture, p. 21)

« Penser, c'est toujours schématiser, passer du concept à l'existence en portant à l'existence un concept transformé.» (Ibid., p. 34)

« Un schème moteur, image pure d'une pensée — plasticité, temps, ou écriture — est une manière d'outil capable de prélever la plus grande quantité d'énergie et d'information dans le texte d'une époque.  Il rassemble et élabore des significations et des tendances qui imprègnent la culture à un moment donné à titre d'images flottantes, lesquelles constituent, à la fois vaguement et sûrement, une sorte d'« air des choses » ou de Stimmung (« humeur », « tonalité affective ») matérielle.» (Ibid., p. 34)

Voici donc quelques pépites de ce que je lisais en pédalant ce matin, au centre de sport. Tandis que j'œuvrais à la plasticité de mon corps, en tentant joyeusement et danaïdesquement d'en évacuer le surplus de graisse, d'eau ou de je ne sais quoi, mon cerveau recevait une leçon abymée puisque ce qu'il recevait et qui le transformait était précisément au sujet de sa capacité physico-matérielle de se transformer, lui et mon corps — il est difficile de les séparer.
J'avais commencé il y a quelques mois ce livre de Catherine Malabou, l'avais mis de côté pour des lectures plus urgentes jusqu'à m'en souvenir récemment — presqu'à m'en frapper le front, et qu'il fallait le reprendre urgemment !

Je monte au bureau pour rejoindre David et aller déjeuner. Notre collègue cinéphile a un autre rendez-vous mais il me prête le dévédé des Amitiés maléfiques, d'Emmanuel Bourdieu. Dans ma boîte à lettre, j'ai aussi trouvé, déposé hier, un petit sac contenant le coffret de Jean-Daniel Pollet, prêté à un autre collègue, qui me le rendait en y ajoutant une copie de Méditerranée (Pollet, 1963) — qu'il en soit ici remercié ! La cinéphilie est aussi une forme de famille.

Quand j'arrive sur le quai du shinkansen, l'agitation est inhabituelle. Deux trains sont à quai, un de chaque côté, allant tous deux à Tokyo, et les panneaux horaires qui les concernent affichent une heure déjà passée de quelques minutes. Sans doute un retard, incident, ou quelque chose comme ça quelque part. Je me mets tout de suite dans une file d'attente où il n'y a que cinq personnes et je n'en bouge plus. Il faut dire que je suis en train d'écouter, depuis la fac, la suite récente (14-18/05/07) des Chemins de la connaissance avec Georges Didi-Huberman, et que c'est beaucoup plus intéressant que tous les messages et sonneries diverses du quai. D'ailleurs, quelques minutes après, un message défile sur le panneau en indiquant un incident grave à Shin-Yokohama. Ça va durer une heure, pendant laquelle je vois s'accumuler, une à une, sur ces vingt mètres d'extrémité du quai, une quantité phénoménale de personnes, toutes anxieuses, certaines s'essuyant le visage et le cou, les yeux hagards, passant et repassant, se mettant en queue pour différentes portes des trains à venir, les queues finissant par se rejoindre, se croiser, se développer en parallèle, les nouveaux arrivants n'y comprenant plus rien, remontant une file pour savoir où se mettre, etc. Au détour de différents propos très intéressants, Didi-Huberman indique qu'il existe un film russe de la libération des camps et qu'il se trouve en bonus sur un récent dévédé de Christian Delage — je le note dans mon agenda et vérifie le soir qu'il s'agit sans doute du Procès de Nuremberg, une justice en images...
Après une cinquantaine de minutes, les deux trains à quai partent, le shinkansen qui attendait à un kilomètre d'ici, dans une courbe en face de moi, approche et s'arrête (el tren llega y se para en la estación a été ma première phrase d'espagnol, quand j'étais en 4e — je rêvais de l'écrire un jour).
Dans le train et après le dîner, je relis les derniers chapitres d'Emma Bovary pour demain...

jeudi 14 juin 2007

Une fille se prend une baleine

La pluie est là, en basse continue. Avec quelques trilles quand une voiture freine fort ou quand une fille se prend une baleine de parapluie. Sinon, rien de neuf.
J'ai amené au bureau un disque dur externe de 400 Go qui était à la maison dans le but d'enfin réunir toutes mes données (audio, photo, texte, etc.), réparties sur trois ordinateurs, de faire ça le plus proprement possible pour ensuite pouvoir dupliquer un état définitif à une date donnée. Je m'occupe de ça avant et après les trois cours du jeudi. Autant dire qu'il n'y a hélas pas de place pour la littérature.

Au séminaire de cinéma, on commence à regarder (une demi-heure de) la Fracture du myocarde (Jacques Fansten, 1991). Comme il n'y a pas de sous-titres, je demande aux étudiants de se baser sur les attitudes des personnages pour pouvoir voir & entendre, isoler des mots, des thèmes et les idées essentielles. On a ainsi le désarroi de l'enfant avant de savoir que sa mère est morte, l'aide ou la solidarité entre les enfants avant que la situation ne les requière. Pour les adultes que nous sommes (même mes étudiants), le plus difficile à comprendre (à accepter ?), c'est l'absence visible de chagrin, l'absence d'expression de la tristesse, l'absence de cris et de pleurs... (Et qu'on ne dise pas que c'est parce que c'est mal joué ou mal conçu ! Il est possible que ce soit normal chez certains pré-adolescents — et que le chagrin soit moins apparent que la crainte de la DDASS...).

Il se pourrait que la réussite d'une discussion se mesure pour moi à l'intelligence des réactions entre les partenaires, à une qualité d'atmosphère que cette intelligence partagée crée, bien plus qu'à la vérité des propos ou à la validité des stratégies argumentatives. Pour ces deux dernières dimensions de la pensée, il y a les livres, diverses formes d'art ou d'expression individuelle, les conférences et les entretiens en tête-à-tête.
Je m'en rends compte en y réfléchissant maintenant, après un énième débat houleux — et très réussi, selon moi — de Ce soir ou Jamais (celui d'hier soir), alors que j'évoquais hier l'émission de la veille, tout aussi houleuse, guère différente, dans un sens, mais qui ne m'avait pas plu du tout. Objectivement, je veux bien accorder que les deux émissions sont presque pareilles, mais subjectivement, elles sont aux antipodes. Quand les uns d'un côté s'opposent d'une façon désagréable, mesquine, avec ton et gestuelle qui veulent en imposer plus qu'en débattre, indifférents à ceux qui les écoutent (chacun sait pourtant qu'il est sur un plateau de télé), de l'autre côté on s'évertue à ne pas rompre, malgré les oppositions ou les malentendus, le fil de la discussion, et à accompagner le plan virtuel dans lequel le téléspectateur bâtit les interactions discursives (pour peu qu'il suive le débat plutôt que tel ou tel de son bord).
L'idée s'adaptera à différentes situations de discussion, avec de grandes variations, mais elle présuppose peut-être, ou sûrement, que l'assemblée elle-même ne soit pas, comme le propose la quatrième de couverture de Marge brute, « une guerre de tous contre tous.»

mercredi 13 juin 2007

Ça recale où ça coinçait : dans la mission

Suis toujours amusé de voir les sujets se recouper d'un jour à l'autre. Hier, c'était l'inégalitarisme véhiculé par l'esprit de la compétition sportive. Ce matin et au déjeuner, ça revient par la tablée de cadres...
« [...] elle demande à Rorty de se mettre à la place de ses employés, on n'entasse pas les êtres humains comme du bétail, on ne dispose pas de leur vie, de leur espace vital comme s'il s'agissait de détails sans importance, certains sont dans la maison depuis dix ans, vingt ans et sentent croître un sentiment d'insécurité, lors de la dernière visite médicale annuelle le médecin du travail a constaté qu'une proportion énorme et croissante de salariés du groupe était sous antidépresseurs, il en a fait un rapport qu'il va remettre à une commission paritaire chargée d'étudier la santé au niveau de la branche, pauvre, pauvre esclave, ton discours de la compassion est compassé, ton espérance de vie avoisine le zéro, l'entreprise de demain sera dure, parfaite et implacable, les faibles, les moches, les gros, les vieux, les lents et les idiots n'auront aucune chance d'y survivre, Rorty est ravi que le médecin du travail s'investisse autant et que les commissions paritaires débattent de sujets aussi passionnants que la santé physique et mentale au travail mais le changement doit s'opérer, c'est une nécessité impérieuse [...] » (Laurent Quintreau, Marge brute, p. 70-71)

Entre temps, j'ai fait un cours sur la manière de lire des tableaux de sondages d'opinion. Bien sûr, ça ne se lit pas de gauche à droite et de haut en bas comme un texte, il faut piocher une information, par exemple un pourcentage, et en faire une phrase qu'on pourrait dire à quelqu'un, en combinant le nombre (de quoi ?), la question, et la réponse. Après le tâtonnement structurel, on passe à la pratique ; la compréhension des étudiants leur donne à chacun un nouveau mécanisme qu'ils font ensuite tourner à leur gré, pour les meilleurs en pensant à adapter les contraintes grammaticales au projet discursif.
On a encore le temps d'élever le débat : s'interroger basiquement sur les manipulations d'opinion en faisant remarquer le glissement de sens qui s'opère entre « 21 % des personnes interrogées » et « 21 % des personnes »...
La semaine prochaine, on s'entraînera avec des tableaux de sondages sortis du réticule.

Une réunion, courte, carrée, impeccable. De retour au bureau, installation d'un autre logiciel de courrier (ça fait au moins dix ans que j'utilise Pegasus, je teste Thunderbird). Mais surtout, une longue et agréable discussion avec un collègue japonais sur des questions de pédagogie, d'avenir de notre département, etc. C'est rare. Ça recale où ça coinçait : dans la mission.
Il en sera encore un peu question au dîner. D'abord David et moi faisons visiter notre campus à Sophie. Admirez ici les arrondis de béton, voyez comme la charte graphique est cohérente par la récurrence de la peinture orange, des auvents et des déflecteurs mobiles, conçus pour donner de l'ombre au temps où il n'y avait pas de climatisation (en ce temps-là, on ne travaillait pas au-delà de la mi-juillet). J'attends d'ailleurs incessamment des nouvelles de l'exposition consacrée à Antonin Raymond (l'architecte de notre campus).
Puis David récupère sa fille (3 ans) à la crèche, Sophie et moi allons chercher Benoît à l'Alliance française, et nous voilà parti tous les cinq dans l'auto davidale vers une sushi-ya tournante d'Ikeshita. Les petites assiettes passent, on ne ponctionne que le frais, on en demande à l'envi, et du thon par ci et des œufs de saumon par là... Et les grandes bières sont grandes. Pendant que la petite F. colorie un album, nous parlons des prochains événements de la saison, la fête de la musique dans quelques jours, un concours d'éloquence un peu plus tard, faisons quelques blagues, revenons sur le non-traitement de l'éventuelle ivresse sarkozyenne et le bel alignement d'un garde-à-vous de journalistes qui attendent le phénomène internet pour avoir un point de vue abordable (les pincettes pour attraper la chose, comme entendu sur France Info ce mercredi matin).
Ce qui manque, avec les sushis, c'est les desserts.

De retour à la maison, je vois en effet dans Ce soir ou Jamais de mardi que Frédéric Taddeï est le premier, sans complexe, à poser la double question de l'ivresse de Sarkozy et du silence des médias, tandis que le journaliste belge a cru bon de s'excuser publiquement. La plupart des invités ne souhaitent pas commenter, s'entendent à dire que c'est un non-événement, sans importance, voire que ça rend humain et peut-être même sympathique le personnage !
Pour moi, c'est un incident qui révèle le manque de respect d'une image et d'un protocole tacites, image et protocole de la représentativité nationale. À rapprocher donc du coup de boule de Zidane (ne levez pas les bras au ciel, réfléchissez un peu à la phrase précédente...). Mais tandis qu'on a souligné l'événementialité du geste de ZZ et voulu le déchoir du piédestal, sans tenir compte de l'honneur personnel qu'il estimait devoir défendre en priorité (et dont il était seul juge), on nie aujourd'hui toute valeur événementielle au dérapage de NS, lui donnant même, pour certains, une prime. Qu'on n'essaie pas de m'expliquer.
Le reste de l'émission est pollué par de nombreux propos sans queue ni tête, la facilité et l'impunité de taper sur le PS, les anecdotes d'Ivry Gitlis ou les emportements de Tony Gatlif. Marc Weitzmann, Jack-Alain Léger et Régis Jauffret, tout écrivains qu'ils sont, ne sortent guère des banalités et des propos de comptoir. Au total, une émission désagréable et inintéressante.

mardi 12 juin 2007

Des gens dedans qui bougent

Un temps à bloguer en caleçon de nuit.
Embellie paradisiaque dans les oreilles, aussi, avec ce matin, dans le train, les premiers épisodes du récent feuilleton radiophonique sur Victor Segalen (à Tahiti, la préparation des Immémoriaux, l'arrivée en Chine).
Suivie d'un autre exotisme, celui de réécouter Jean Baudrillard en 2000 et en 2004 chez Alain Veinstein...

Après ça, c'est vrai que les perspectives du paysage japonais, les petites rizières inondées, les buissons de théiers, le Mont Fuji dans la brume, les routes avec toutes ces minuscules voitures à la queue-leu-leu, arrêtées devant de minuscules feux rouges, les soudaines concentrations d'habitations enchevêtrées, avec des gens dedans qui bougent, la grande courbe de freinage pour l'arrêt en gare, tout a un aspect irréel, peu important, après tout, cela passera, comme les siècles.
Ce qui ne m'empêchera pas de changer mes habitudes en allant chercher un sandwich à la boulangerie Paul, plutôt que de prendre des onigiris au Seijo Ishii. Parce que je suis toujours en quête d'une meilleure solution pour le mardi.

Deux cours comme une lettre à la poste. Arrivée du programme et préparation de mon dossier pour Cerisy début septembre. Un thé de débriefing sur le week-end avec David et appel de Sophie pour demain.

J'ai regardé les deux derniers Ce soir ou Jamais, celui sur le sport (trop long) et celui avec Béatrice Dalle (assez court, mais ça suffisait largement). Ils m'ont presque déprimé, tous. Surtout sur le sport, tellement ils sont d'accord pour la compétition et le spectacle. Il y a même un martien qui n'a jamais vu de produits dopants (Bixente Lizarazu) et un enthousiaste que tout effort fait bander (Erwann Menthéour). Sauf deux. L'un, Marc Perelman, qui dit que le sport est devenu un fléau national (ça ne plaît pas du tout à Pascal Boniface, qui essaie les coups bas — on dirait qu'ils ont un contentieux, ces deux-là). L'autre, Denis Grozdanovitch, qui parle encore moins mais défend le sport amateur et les petits matchs entre copains — ouf !, il ne me déçoit pas...
Heureusement, après le naturel affligeant de Dalle, il y a le live de Gong Gong, tout à fait régénérant, une vraie découverte.

Si on veut se débarrasser un jour de cette société de la performance généralisée, en passe de devenir suicidairement inégalitariste, c'est bien le sport de haut niveau qu'il faudra mettre à la poubelle en premier. Car c'est lui qui propose structurellement un modèle d'inégalité absolue et de dévaluation automatique de tous ceux qui ne sont pas les champions ; modèle qui va détruire — et déjà ringardise — celui de l'égalitarisme citoyen et du respect de la diversité naturelle (la diversité non discriminante, non hiérarchisante). Les règlements et les arbitres, mis en avant comme garants de l'esprit sportif, ne sont en réalité que des garde-fous... déjà transformés en forces policières.

lundi 11 juin 2007

Cerises au dessert, nos premières

Matinée tranquille. T. me proposait d'aller chez l'opticien pour me faire faire des lunettes. Mais je ne crois pas que ce soit le bon moment. Même si Sophie s'est un peu moquée l'autre jour du geste typique d'éloignement de la carte du restaurant quand j'essayais de déchiffrer des caractères de moins d'un millimètre sous une lumière de 25 watts... Ça attendra.

En relisant, en indexant, j'en suis arrivé au 18 septembre 2006, qui finissait sur un mauvais présage. Qui est maintenant la réalité de la France. Comme après 1848, comme après 1968, la France rêve de force et d'autorité, elle vote comme un seul homme, ivre de lui-même. Chacun des quidams formant la majorité des votants se croit l'étoffe d'un chef d'entreprise, d'un chanteur à la mode, d'un grand publicitaire, d'une des formes brillantes de la réussite. Quand ils se réveilleront, il sera déjà trop tard pour beaucoup d'entre eux.
Au fond : « La France était très moisie, / Elle méritait Sarkozy.» (Victor Hugo, via la table tournante de Sollers...)

« [...] savoir rompre avec ses habitudes, sa vision du monde, les plus grands scientifiques ont su se débarrasser des anciens paradigmes pour en adopter de nouveaux, cette ordure nous récite sa bible apprise dans je ne sais quel manuel de développement personnel, quelle bouillie infâme, quand j'étais chef d'entreprise, je n'ai jamais procédé à de tels lavages de cerveaux, j'essayais juste de leur faire comprendre leur rôle au sein du collectif, et faire en sorte que tout aille pour le mieux mais là, quelle démagogie, c'est dégueulasse, ah, ça y est, il nous sert l'holisme, tout est dans le tout et chaque élément se reflète dans le tout qui reflète chacun de ses éléments, si un seul élément est défaillant c'est l'ensemble qui est atteint, qui ne peut plus avancer, pour régénérer le tout il faut couper la partie malade, l'éradiquer, quel nazi de merde, quelle démagogie infecte, il justifie son abjection par des bondieuseries californiennes new age, avec tout le respect que j'ai pour la bande de Palo Alto, Huxley, Watzlawick, Bateson et consorts, je ne crois pas, je n'ai jamais cru à toute cette mystique de ressources humaines, on essaie de nous faire gober toutes ces conneries pour nous éloigner de notre vraie condition, des rats en cage, voilà ce que nous sommes [...] » (Laurent Quintreau, Marge brute, p. 60)

Quand T. revient de la piscine, je pars faire un tour de vélo, comme s'il fallait quelqu'un pour garder la maison. Je vais par Ichigaya jusqu'à Yotsuya, je m'essaie à quelques côtes et descentes entre Yotsuya et Akasaka, je découvre où loge l'Ambassade de Belgique, je fais à fond un tour du Palais impérial dans le sens trigonométrique et je finis par quelques courses à Hanamasa (pamplemousses, mozzarella, etc.) avant de remonter chez nous.
T. a presque fini ses préparations de cours et je fais le dîner. On finit presque la bonne bouteille de vin rouge que nos amis nous ont donnée hier (il paraît que c'est bon pour lutter contre le cholestérol). Cerises au dessert, nos premières de l'année.
Je feuillette un Guide bleu de la Corse en regardant un téléfilm sur TV5, il est question de la guerre de 14 et d'un enfant qui veut venger son père fusillé pour désertion. Très moyen.

dimanche 10 juin 2007

Comment demain gagner autant voire plus

Le livre n'est pas la littérature. Il se peut même que le livre tue la littérature. Et qu'un jour la littérature doive se débarrasser du livre pour survivre. S'entendre sur ce que signifie le mot littérature, par exemple en écoutant ou en lisant Jacques Rancière dans les derniers Mardis littéraires en date (l'actualité est quand même souvent dans le JLR, en effet, Alain — ces hasards m'étonnent toujours, comme Pierre Pachet dans Tout arrive de jeudi...). Si c'est du Ruquier et consorts qui promeut le livre, la littérature a tout intérêt à s'en détacher. La confusion savamment entretenue entre un support, certes pratique, certes anobli par les ans, et des contenus de toutes sortes, parmi lesquels la littérature, a pour unique visée le maintien économique d'une filière de production. Et les derniers colloques à la mode sur les nouveaux supports servent à rassurer les industriels en leur montrant comment demain gagner autant voire plus d'argent avec le numérique, littérature comprise (en levrette).
Dans cinquante ans, on comprendra ce que je veux dire. Pour l'instant, même mes meilleurs amis sont des amis du livre dans la filière telle qu'elle est...

On voit par ces hasards (y ajouter Jean-Yves Tadié qui parle de Walter Scott alors que j'en commentais l'importance pour Flaubert et Emma, L'Étranger de Camus en feuilleton la semaine prochaine alors que je viens de le programmer pour le cours de l'Institut à l'automne, et la psychanalyse aux Vendredis de la philosophie alors que...) que le colloque des esprits, comme les salons littéraires, seront toujours plus volatils, iront de support en support pour fuir les troupeaux de gros sabotiers toujours en train de faire du fric avec la culture, l'art et la connaissance.

Prenons un taxi pour traverser Tokyo sous un orage bruyant et aller rendre visite à Marguerite et son époux, dans l'hôtel où ils logent jusqu'à mercredi, le Grand Hyatt de Roppongi, d'où ils nous font découvrir le paysage urbain quand le ciel se dégage un peu. Puis déjeuner à l'Atelier Robuchon, quelques étages plus bas, où l'on voit que la bonne cuisine peut aller de pair avec le bon service (en référence à lundi dernier, aux Caves Taillevent). La décoration du restaurant est d'ailleurs une des plus belles que je connaisse, beaucoup de couleurs naturelles, légumineuses principalement, et aucune vulgarité, aucun tape-à-l'œil.
J'essaie le foie gras et la daurade, T. le gaspacho et le bar, nos amis saumon fumé et bar aussi, personne n'est déçu. Abordons des sujets très personnels, grâce à l'intercession de Flaubert, l'empoisonnement et le suicide, pour nous-mêmes, et de Marie Bonaparte, les traumatismes de l'enfance, leur remontée à la conscience ou pas, même sans entrer dans les détails, c'est déjà beaucoup dire.
Prenons ensuite un taxi à quatre pour retraverser Tokyo maintenant ensoleillé et aller, dans Kagurazaka, chez notre marchand de thé, où nos amis souhaitent acquérir en bonne quantité avant de rentrer en France de celui qu'on leur avait offert l'an dernier. Le patron nous offre trois tournées de dégustation, que l'on sente comme les goûts diffèrent.
La lumière est maintenant exceptionnelle, presque blanche comme en hiver. Elle découpe les passants dans la rue fermée à la circulation, comme tous les dimanches.
Sur ces images, nous nous séparons en bas de la rue, avec promesse de s'écrire. La revoyure sera pour septembre...

Plus tard, en fin d'après-midi, je reprends Princesse Marie (Benoît Jacquot, avec Catherine Deneuve, 2003), emprunté à l'Institut, dont j'avais vu moins d'une heure ce matin, et qui m'avait déjà captivé. T. se joint à moi durant la seconde partie, quand Marie Bonaparte fait tout ce qu'elle peut pour convaincre Sigmund Freud de quitter Vienne avant que les nazis ne l'exterminent. Elle y réussit. Il mourra quelques temps plus tard, à Londres, homme libre.
Donc, comme on parlait hier d'Emma Bovary et de libération de la femme, via Rétif et Sade, me voici découvrant l'histoire de Marie Bonaparte — que je ne connaissais pas, non, sinon de nom —, dans ce téléfilm d'une exceptionnelle qualité (de celle du Bouvard et Pécuchet ou de la Controverse de Valladolid). Voulant comprendre sa frigidité, la voilà embarquée dans la psychanalyse dans les années 1920, puis mettant sa fortune à contribution pour en faire la promotion, devenant analyste à son tour, traduisant Freud alors considéré comme un charlatan. Une délicieuse leçon de vie. Des intermèdes musicaux chargés d'images d'actualité expriment la montée progressive du nazisme.

samedi 9 juin 2007

Jusqu'à la limite de la prostitution

[Canapé flaubertible]
Morte,
      encore.
Des millions de fois morte.
Chaque lecteur, une fois de plus, morte.
Chaque lecteur qui ouvre le livre intitulé Madame Bovary met involontairement en marche la machination de cette mort.
Les plus coupables sont celles et ceux qui le rouvrent, qui le relisent, qui réenclenchent consciemment le processus mis en place par un certain Gustave Flaubert dans les années 1850.
D'autres grands coupables sont ceux qui enseignent cette mort. Surtout s'ils font bien leur travail et qu'ils vont jusqu'à instruire le procès de la vraie fausse société bourgeoise qui bride les rêves romantiques et naturalistes d'une femme qui n'aspire qu'à la liberté, le procès d'une société qui la contraint à l'endettement progressif jusqu'à la limite de la prostitution — et qu'elle ne tombe pas dedans, qu'elle ne se prostitue pas sera retenu contre elle. Car cette société aime les gens qui plient pour assouvir leurs rêves.

Je n'allais pas du tout commencer comme ça. Ça a découlé de morte, encore...
D'ailleurs, en cours, à l'Institut, je n'ai pas du tout commencé comme ça.
Reprenons le fil.
La mort d'Emma, c'est une construction de Flaubert, qui commence avec la mise à disposition incidente de l'arsenic, prolepse ouverte en attente d'un besoin de mourir. Comme le dit très bien Jacques Rancière dans Politique de la littérature, les conditions faites à Emma ne devaient pas mécaniquement ou socialement entraîner sa mort. La faire mourir, c'est donc vouloir aller plus loin. Je ne refais pas l'article de Rancière.
Je le corrobore en y ajoutant ceci : si la situation de mourir est créée par la pression du surendettement et la déception des adultères (ses amants ne la méritaient pas), le coup de grâce est donné par la chanson de l'aveugle, qui passe par là avec ses gros sabots. Cette « petite chanson », déjà entendue, deux chapitres plus tôt, par une Emma qui devait bien reconnaître dans l'aveugle une sorte d'indigence qui n'était pas si loin de son propre nihilisme, avait été consignée par Flaubert dans son brouillon 7 du volume 5 et suivie, fait rarissime, d'une référence : « Restif de la Bretonne, l'Année des dames nationales, tome 1er » (hélas, pas (encore) disponible dans Gallica).
Or, Rétif représente, avec Sade, le modèle d'une littérature de libération de la femme et des mœurs qui précède la Révolution française et y contribue, mais que l'assise politique de l'Empire, le retour de l'Ancien Régime, l'emprise sociale nécessaire à l'industrialisme et aux mœurs bourgeoises préfèrent d'un commun accord mettre sous clef (comme l'arsenic, précisément). Ne serait-ce pas cela que Flaubert voulait faire remonter derrière Emma ? Pour que la mort d'Emma serve, littérairement parlant, à quelque chose ? J'en veux pour preuve presque miraculeuse que des ouvrages de Rétif possiblement vus par Flaubert sont illustrés par un certain... Binet !
Voir, de Louis Binet, les belles illustrations des Contemporaines, du Paysan perverti, ou ses Hommes et Femmes aillés (on se souvient qu'Emma demandait des ailes...).
Le Binet de Flaubert est heureux de son art « ne servant à rien »... ou devenu inutile, ou attendant des époques plus propices.

Déjeuner au Saint-Martin avec T., ma pauvre chérie, qui doit dorénavant, depuis les résultats d'un test reçus cette semaine, surveiller son cholestérol.
Sieste bien méritée. Impossibilité d'aller au théâtre de Komaba comme je m'y étais engagé (places proposées aux enseignants de l'Institut).
Surprise d'avoir un commentaire de Pierre Pachet (plaisir d'offrir, joie de recevoir...), auquel je réponds, ainsi qu'en privé pour m'assurer qu'il peut bien télécharger les 9/10e de sa conférence enregistrés par mes soins (et il arrive souvent que personne d'autre n'enregistre, ou ne fasse savoir qu'il l'a fait). À défaut de se téléphoner, on va peut-être s'écrire.
Courses et dîner en regardant (pour la seconde fois, pour moi) 36, Quai des Orfèvres (O. Marchal, 2004).

vendredi 8 juin 2007

L'horlogerie arséniée me bouffe

Enfin le courage d'aller me faire suer ! Je fais l'ouverture du centre de sport à 10 heures pétées. En quarante minutes de vélo statique, je traverse trois cercles quintraliens et y entends un peu mieux le sens du titre. Les flux de conscience sont synchrones à la réunion d'entreprise qu'ils commentent, ce qui invalide ma remarque de mercredi sur la longueur insuffisante des chapitres (comme personne ne débat avec moi, surtout sur les œuvres contemporaines, je suis obligé de le faire tout seul). Ils ont lieu exactement en marge de cette réunion et se donnent pour de la pensée brute, avec des morceaux de libido dedans...

« [...] je devrais peut-être faire de la gym, Rorty remercie Tissier et se propose de continuer, après ces deux agréables digressions, de revenir aux sujets qui fâchent, la mission dont il a été chargé, à savoir la réorganisation de l'entreprise, moi je m'en fiche, je n'arrête pas de gagner des budgets, je rapporte au moins six fois mon salaire, charges comprises, si on m'éjecte je retrouverai facilement du travail, enfin j'espère, je dois commencer à préparer mon topo, surtout si Rorty m'interroge sur les deux nouveaux budgets et les retards de paiement, resituer brièvement le contexte et faire ressortir les points forts de la stratégie agence qui ont su séduire le client, quant aux retards je me débrouillerai bien pour trouver une excuse, c'est horrible ce que j'ai faim, je me suis pourtant enfilée deux blinis au Nutella et deux croissants au petit déjeuner, je vais encore grossir mais je m'en fiche, au point où j'en suis, j'ai tente-six ans et je vais finir ma vie seule et sans enfants, j'ai beau avoir fait Sciences Po et un DESS en psychologie appliquée je me sens aussi décérébrée qu'un papillon [...] » (Laurent Quintreau, Marge brute, p. 36-37)

De retour à la maison, j'accouche avec deux jours de retard sur la réunion qui m'a passablement énervé de quelques questions à poser sur nos orientations pédagogiques et sur d'éventuelles intentions cachées de certains. Je n'en dirai pas plus, mais ça percole dans la cafetière. Le café sera bon.
Déjeuner au Downey avec David et un autre collègue, on parle surtout de cinéma.
Shinkansen sans retard, en relisant quatre chapitres de Flaubert. Pour demain, avant-dernier cours, consacré à la mort d'Emma, je veux rassembler tous les éléments de la mécanique textuelle. L'horlogerie arséniée me bouffe ma soirée.

Pendant ce temps-là, sur les bords de la Baltique, les harengs sortent. Résumé du G8...

jeudi 7 juin 2007

Remède aztèque contre le stress

Belle revue Textimage. Lecture très instructive de Jeanne ou le mirage des frontières de Richard Galliano.

Ça m'a pris hier matin dans une petite séance de ménage sur le balcon. J'ai débranché un câble, considéré qu'il me gênait pour balayer et finalement, j'ai tout démonté, la parabole, le câble, le tuner satellite acheté pour TV5 quand ça passait par SkyPerfect...

Petite annonce :
Vds décodeur SKY PerfectTV! de Sony, "Digital CS Tuner DST-SD5", avec parabole, fixation de balcon et bon métrage de câble. Sans abonnement. Comme neuf, 6 mois d'usage. 10.000 yens. Me contacter.

Après trois cours, plus beaucoup de volonté pour faire autre chose (ni répondre à du courrier, ni corriger un article, etc.). D'autant qu'il a commencé à faire tiède. Heureusement, la climatisation a été mise en marche dans l'université. Sans en abuser, on peut éviter d'ouvrir les fenêtres et donc faire des cours dans le calme.

Pas assez de courage pour aller au sport (ça sera pour demain matin), mais assez d'énergie pour deux, puis trois Ce soir ou Jamais, ceux des 30 et 31 mai, d'abord en préparant des tomates à la provençale, en les mangeant puis en les digérant. Les tomates, c'est un remède aztèque contre le stress à subir la connerie humaine, telle qu'elle suinte de la plupart de nos activités. Leur couleur réveille, leur rondeur ravit, leur pulpe excite et leur goût rassasie.
Le 30, c'était la dette — et c'était captivant. J'ai pleinement profité des propos de Jacques Attali et des autres, alors qu'on a déjà eu tellement de baratin là-dessus. Je pensais être pour l'annulation de la dette, comme ça, globalement, comme base d'humanisme et de redémarrage... Mais Damien Millet défend cette idée de façon tellement utopique et idéologique, alors que les autres, malgré des sensibilités variées, débattent de causes réelles, d'actions efficaces ou de conditions effectives, de sorte que je n'y crois plus guère... Le live de Ridan sur des paroles de Joachim du Bellay est émouvant de finesse et de décalage.
Quant au lendemain, sur la situation du Proche-Orient et le conflit palestino-israélien, c'était plus confus, à l'image de la situation.

« La gauche, c'est une manière de respirer.» (Jean-Michel Ribes dans Ce soir ou Jamais du 4 juin, 29e minute de la meilleure des trois !)

mercredi 6 juin 2007

Portes ajourées (heureusement)

Un cours et deux réunions, dont, à la seconde, la présentation que je dois faire de trois méthodes de français langue étrangère en vue d'un changement l'an prochain. Ayant ausculté Spirale (Hachette), Alter Ego (Hachette) et Métro Saint-Michel (Clé International), c'est cette dernière qui a nos faveurs, David et moi. Notamment parce que nous pourrons en séparer des composantes de chaque leçon, comme nous le faisons depuis cinq ans avec Forum, pour les attribuer à l'un ou l'autre des quatre ou cinq cours hebdomadaires qui constituent, pour les étudiants, le noyau de leur matière principale.
Ça se passe plutôt bien, la présence d'Annie Monnerie parmi les auteurs aide beaucoup.
Décision définitive dans quelques jours...

Lecture des deux premiers chapitres de Marge brute. Me fait très bonne impression. Chaque chapitre assumé par un des personnages, comme si c'était son flux de conscience, autour d'une table manageuriale. C'est un peu trop lissé à mon goût, et Laurent Quintreau aurait gagné à allonger les chapitres... Si j'étais son éditeur, ou son agent, ou sa femme, je l'aurais poussé à faire plus long (sans délayer).

« Rorty apostrophe Françoise, chère Françoise, quoi de neuf depuis notre dernière réunion, où en est-on des deux départs en retraite anticipés, Françoise se redresse nerveusement sur son siège, les deux personnes se sont renseignées sur leurs droits, elles ne veulent plus partir, les primes proposées par l'entreprise ne sont pas assez élevées, elles demandent une vraie compensation financière, elles n'ont plus rien à perdre, elles sont prêtes à faire intervenir leur avocat, au mot avocat Rorty fronce et défronce les sourcils, plie et déplie les jambes, se réajuste la chemise et se croise les bras, le tout en un clin d'œil, son ton se fait ironique et cinglant, jusqu'à preuve du contraire, ce ne sont pas les salariés qui décident s'ils restent ou non dans l'entreprise et à quelle somme ils peuvent prétendre lorsqu'ils la quittent, Françoise a l'air si fatiguée, il lui fait subir une telle pression, elle qui est en train de perdre son mari, je ne voudrais pas être comme elle dans vingt ans, au fait, que ferai-je, où serai-je dans vingt ans [...] » (Laurent Quintreau, Marge brute, Paris : Denoël, 2006, p. 20-21)

Peu après, je découvre que Denis Grozdanovitch blogue — Balles au bond — autour du tennis, chez Libération. J'en reparlerai... quand je l'aurai lu.

Emmanuelle Pagano livre quelques photos de la grotte de ses Adolescents troglodytes...

— C'est décousu, aujourd'hui.
— Oui, je sais. C'est la faute au vécu d'une journée, qui n'est pas coercible.
— Tiens !, il est minuit passé, la pluie commence.
— Faut que je me dépêche de finir. Même si la plupart des paragraphes sont déjà faits (ce sont ces mots qui arrivent en dernier).

Dîner avec Sophie et Benoît dans un izakaya près d'Irinaka, à quatre minutes de vélo de chez moi. Je n'étais jamais allé dans ce restaurant et je n'y retournerai qu'en cas de nécessité, car pas mauvais mais pas d'ambiance, une sorte de loge japonaise pour 4, assis par terre, avec des portes ajourées (heureusement), et des choses pas mauvaises à manger (yakitoris, crevettes sautées, par exemple) mais sans réelle originalité ou qualité. Bien sûr, on est d'abord là pour bavarder.
Commentaires sur nos modes de vie au Japon, souvenirs de camping ou projet de tour du monde en catamaran, mais surprise surtout de tenir en face de soi quelqu'un qui était à New York et qui a vu de ses yeux les attentats du 11 septembre 2001, d'une salle de gym où l'on se disait — quelques secondes avant l'impact, les dernières secondes de la normalité — que cette trajectoire d'avion était bien étrange...

Ce soir ou jamais élue meilleure émission de l'année ! En voilà une nouvelle ! Et qui ne m'étonne pas ! S'il y a quelqu'un qui a dit que c'était quelque chose de nouveau et d'important, et ce depuis la première émission, c'est bien moi !, malgré mes 11.000 km... Et cette première émission, du 25 septembre 2006, est toujours en ligne. Je suis certain qu'à deux ou trois émissions près (de ces deux dernières semaines), j'ai vu les 100 ! En ai chroniqué ou pointé un grand nombre...
Ce nombre rond était fêté lundi soir, avec un beau plateau sur l'excès de pouvoir qui menace fortement la France. Marc Lévy ne parlait pas assez (et c'était tant mieux), Jane Birkin parlait trop (et c'était dommage), Gisèle Halimi était moins agressive qu'avec Virginie Despentes — et c'était regrettable parce que Jean d'Ormesson faisait parfois dans la provocation cynique et aurait mérité d'être un peu secoué (sans plus, eu égard à son grand âge). Bon, je ne parle pas de tout le monde, mais de ceux qui m'ont marqué.
Et encore une fois, je regrette qu'il n'y ait qu'un seul plateau : on change de sujet mais avec les mêmes qui restent aux mêmes positions — et avec des discours pas très différents... Il me semble préférable d'alterner les dispositifs, les personnes et les quantités de personnes, sur la base d'une demi-heure.
Frédéric Taddeï dit qu'il est plus décontracté que l'an dernier et qu'il ne lui faut que deux heures pour préparer l'émission. C'est vrai. Mais c'est peut-être parce que ce plateau est fixe et unique... À suivre sur le chat en vidéo...

mardi 5 juin 2007

Façon de sortir du sirop

Comme je sais qu'il y a des amateurs, il vaut mieux que je le dise tout de suite : il y a un live de Coco Rosie dans le Ce soir ou Jamais du 23 mai ! Encore une émission qui m'avait échappé... Peut-être parce que j'avais vu le nom de Seguela — et que je n'avais pas eu le temps de voir celui de Marc Ferro. Et c'est vrai que Seguela est pénible en loukoum sarkozyen qui colle à tous les doigts sales, à tous les micros — et qui s'est toujours cru de gauche, c'est risible, non ? —, alors que Marc Ferro, François Rollin et Radu Mihaileanu essaient chacun à sa façon de sortir du sirop de la doxa — quand ils arrivent à en placer une.
« Quelqu'un est exemplaire, jusqu'au moment où il ne l'est plus.» (F. Rollin, au sujet de Bernard Kouchner.)

Quant à Coco Rosie, il y en a aussi pas mal sur YouTube.

Bon, mais tout ça, c'est le soir. Quand la journée commence, juste tiède, c'est pour finir le Riz noir d'Anna Moï dans le train, reprendre quelques pages de Madame Bovary, somnoler sans ouvrir la bouche, déjeuner d'un petit sandwich et d'un onigiri avant de vaquer à mes deux cours — l'un pour débutants qui découvrent émerveillés la différence entre les questions est-ce que...? et qu'est-ce que...? (je les adore, quelle candeur, tout de même !), l'autre pour avancées qui surfent sur le web et auxquelles je demande de comparer les prix des camemberts ou de me trouver l'histoire du Boul'Mich.
On va d'ailleurs bientôt devoir se fritter, avec un ou deux t, David et moi, contre quelques autres, parce que ça fait déjà un moment qu'on dit qu'il faut aussi faire des cours avec l'internet (ce que nous faisons, lui et moi — on en discute, justement, cet après-midi), former nos étudiants à la recherche sélective et pertinente des informations, en réinjectant dans ces activités les objectifs du français langue étrangère, et qu'on voit bien qu'ils ne le font pas et qu'ils sont seuls, ces collègues, à ne pas voir qu'ils se dévaluent eux-mêmes aux yeux de leurs étudiants en contournant la chose qui leur fait peur, le risque à prendre, celui d'un cours qui part souvent dans un sens imprévu et qu'il faut ressaisir pour en faire quelque chose de collectivement unique et motivant... (J'ai l'impression de répéter l'intervention de T. au congrès...)
Quand tout ça a passé comme une comète, je me fais un thé en laissant mes yeux rêvasser sur le parc. Benoît m'écrit pour demain au sujet d'un izakaya sympa, Andreas veut finir son article quand j'entame la révision d'un des miens. Tout à l'heure, Marguerite m'appellera pour hier et Sophie pour demain. Et ça sent toujours le lilas. C'est un tel tourbillon de vie, partout, j'imagine. Je ne comprends pas que les choses n'aillent pas partout aussi simplement. Plus tard, on parlera avec Clotilde de nos (petits) placements en France, du fait que les PEL sont maintenant imposables, que le yen est devenu si cher — moi qui économisais sous à sou pour m'acheter un jour quelque chose en France, je vais devoir dépenser l'argent qui s'y trouve plutôt que de changer des yens en euros (le change coûte 25 % de plus que l'an dernier !). Mais passer des heures et des jours à boursicoter en ligne, ça, non, moi vivant, jamais, plutôt crever pauvre, j'ai trop à lire et à écrire.

lundi 4 juin 2007

Smyrne journée

Un cauchemar ravage ma fin de nuit : je suis en cours et je veux écrire un nom d'auteur au tableau, avec quelqu'un dont j'ai maintenant oublié le premier prénom, la suite étant Smyrne Journée. Mais les lettres se forment mal et j'efface, récris, efface de nouveau, m'excusant auprès des étudiants, sans doute les adultes de l'Institut. Et chaque fois que j'écris, je sais exactement quelles lettres je veux former et ce que réalisent mon bras et ma main n'a rien à voir. Je recommence encore, c'est trop petit, tout déformé ou carrément autre chose. Je crains une maladie à effet foudroyant, je m'excuse encore, prétextant la fatigue. Je me réveille plus que perplexe.

Agence de voyage, réservations effectuées. Je vais pouvoir demander l'autorisation universitaire...
Avec T. au magasin Patagonia d'Ochanomizu et déjeuner rapide au Nana's Green Tea (nom à vérifier).

Une histoire de restaurant qui tourne à l'imbroglio.
Rendez-vous était pris avec Marguerite, de retour deux semaines au Japon, épouse d'un ex-diplomate rangé des biscuits à la cuiller, pour dîner aux Caves Taillevent, entre la gare de Tokyo et le Palais impérial. On commence par aller choisir le vin (j'ai déjà oublié lequel, mais il était bon et pas trop cher) et puis on se met à table. La belle mécanique du service à la japonaise part en vrille dès qu'on dit que les deux dames prendront des plats à la carte et moi un menu : presque accroupi près de nos chaises, un serveur vient expliquer que pour un service synchronisé et harmonieux il faut soit que tout le monde prenne à la carte soit le menu, mais pas de mixte.
On se demande si on ne va pas partir tout de suite et puis je me résigne à prendre à la carte ce que j'envisageais au menu, pour ne pas bousiller la soirée.
Marguerite, T. et moi nous exhortons à ne pas nous départir de notre bonne humeur. On n'aura pas d'eau quand on la demande, il faudra que T. se lève pour aller chercher une assiette demandée pour faire goûter un plat à ma voisine, on n'aura jamais su la différence entre les deux préparations d'agneau, un agneau qui arrivera à table dix bonnes minutes avant mon bœuf. Mais on a tenu bon et on ne le regrette pas pour une raison simple : c'était tout de même TRÈS BON.
Du saumon fumé et étuvé à la mousse de gingembre, des filets de petite truite ayu à la purée d'artichaut (d'artichaut ! moi qui adore ça !), du filet de bœuf saignant et très tendre, avec champignons et truffe, enfin un succulent bavarois à côté d'un sorbet à l'estragon. Cela rejetait les questions de logistique et de service au rang d'anecdotes amusantes.
Car qu'apprendra-t-on du chef de salle ? Que depuis avril, le groupe Taillevent ne participe plus à ce restaurant d'Enoteca, qu'on négocierait pour garder le nom ici, et qu'il ne faudrait pas trop ébruiter nos difficultés de ce soir ! (Bah, tiens ! Je te comprends...) Parce que si Taillevent apprenait ça, bla bla, bla bla... (Ah Ah !) Et tout ça gratuitement, ma bonne dame, sans vous faire aucune ristourne à la caisse !
En fait, nous nous foutons complètement de ce que magouillent Enoteca et Taillevent ! Ce que nous voulons, c'est un service qui soit à la hauteur des 10.000 yens par tête, nom d'une pipe en bois !

Et qu'on ait la tête libre pour notre conversation. D'autant que Marguerite en avait de bonnes à nous raconter, sur des négociations diplomatiques entre banques suisses, japonaises et gros clients. Presqu'aussi drôles que l'étude sur Matsuoka, le ministre suicidé par ses malversations, ou que l'oukase du Syndical du Livre Français qui aboutit, selon François Bon, à saper les dernières bonnes librairies.

dimanche 3 juin 2007

Gorges spectaculaires et que l'on n'attendait pas ici

Lecture matinale, dans un train, pendant que T. somnole à côté et que la verdure, dehors, se fait plus nombreuse.

« Tao et moi reprenons à pleins poumons :
"Libérez les bébés !"
Ensuite c'est au tour de Nu, la quatrième compagne de cellule. Puis les autres, toutes les anonymes des autres cages. En quelques minutes, la phrase est reprise, exaltée, scandée. Le keng qui retentit épisodiquement au cours de la journée, pour signaler de petits et grands événements, est frappé de façon continue. Les sons saccadés de l'alerte s'accélèrent comme dans un rite liturgique, quand le tumulte annonce le silence juste avant la prière. Mais tel n'est pas le cas.
Un troisième bruit, celui de pas précipités, indique l'ampleur de la répression qui s'organise là-haut, dans l'allée centrale au-dessus de nos têtes, au milieu des deux rangées de cellules. On répète encore "Libérez les bébés" lorsqu'une pluie blanche s'abat sur la cellule. Quelqu'un, le visage masqué par le nuage de poudre, déverse de la chaux à travers les barreaux de la cage. La pluie devient tempête, puis ouragan. Plusieurs jarres sont ainsi vidées. L'épandeur passe d'une cellule à l'autre, tel le fossoyeur d'un tombeau collectif. On entend les exclamations de surprise et les toussotements qui s'élèvent des autres cellules. La poudre pénètre les yeux, les narines, la gorge. Toute fuite est impossible et il ne reste qu'à suffoquer en attendant que la poudre volatile se dépose sur le sol. Les crachats se teintent de sang. Une pellicule blanche reste plaquée à la peau et il est inutile de s'épousseter. Par terre, la chaux enfin retombée arrive par endroits à la hauteur des chevilles. Un second vigile, muni d'un seau d'eau, passe à son tour le long des cellules.
"Cela va un peu soulager", parvient à dire Phuong.
Mais à la place de la fraîcheur attendue, une grande chaleur se dégage de ma peau, et de mes cheveux.
[...] La poudre de chaux est de nouveau déversée sur les cellules, mais cette fois-ci, elle devient effervescente, puis brûlante, au contact de l'eau.» (Anna Moi, Riz noir, p. 136-137)

À Kamakura à trois (avec un ami japonais) pour profiter d'une belle journée avant les pluies et les chaleurs.
Nous nous retrouvons à la gare de Kita-Kamakura. Longeons la ligne de train jusqu'au temple Kenchoji, que nous traversons pour démarrer la randonnée nommée Tenen Hiking Course, dans les collines. Pas trop de monde. L'habitude de se saluer moins respectée qu'en montagne. C'est un chemin que je n'ai jamais pris, ayant toutes les fois précédentes, avec des variantes, pris le chemin d'Enoshima.
À l'altitude de 159 mètres, après plus d'une heure de montées et de descentes, nous arrivons dans une grande clairière, près d'un terrain de golf. Il y a quelques ombrages où des randonneurs se reposent ou pique-niquent ; nous en avisons une pour faire de même avec les onigiris et quelques desserts achetés ce matin à la gare de Tokyo. Un festin.
Une bonne demi-heure après, nous repartons et amorçons la grande boucle de retour. La fin de la randonnée, juste avant de revenir à la zone habitée, livre ses plus beaux paysages : un filet d'eau, pendant que nous descendons, devient un petit torrent — assez calme, puisqu'il n'a pas plu depuis des jours — jusqu'en des gorges spectaculaires et que l'on n'attendait pas ici.
Il y a aussi de grands mûriers avec des fruits minuscules (et très peu sont mûrs) et des chenilles — au moins une, celle que je trouve sur une branche, vraiment très poilue.
Puis les habituelles ruelles de Kamakura jusqu'au temple principal, Tsurugaoka Hachimangu, d'où l'on rejoint la rue touristique — dans laquelle on s'arrêtera manger des glaces à l'italienne avant le retour à Tokyo.
Par hasard, on s'installe pour le retour dans un wagon Green Sha (première classe, en fait). Excellents sièges, dossiers amovibles, la fatigue musculaire nous incite à y rester. On doit attendre un contrôleur pour payer le supplément. Il y a maintenant un système électronique, avec une carte Suica spéciale, Suica Green, qui permet de payer directement, et la petite lumière passe du rouge au vert. On paye (en monnaie normale) et on dort jusqu'à Shinagawa.

Par une énième ligne de fuite dont Christine a le secret, j'ai découvert le site d'Emmanuelle Urien, que j'ai trouvé intéressant — même si ce n'est pas un blog (car ce qu'on regrette, au-delà de la plaisanterie, c'est l'absence de fil RSS...). Intrigué par les mouches, j'ai découvert le site MadMeg et reçu un véritable choc avec les suites de dessins intitulées le Compte des 1001 ennuis — cœurs fragiles, s'accrocher ! Mais quelle justesse de propos, et avec quelle économie de discours !

Cela m'a fait souvenir qu'en une galerie tout à l'heure, dans la rue touristique de Kamakura, j'ai vu de très belles gravures, ainsi que des sculptures à base d'ossements animaux, dans la vitrine... L'artiste se nomme Yoshiharu (ou Hideharu) Mishio (rappel ici que c'est l'année du sanglier).

Émission documentaire de TV5 sur Vauban. J'apprends beaucoup.

samedi 2 juin 2007

Puisqu'on est dans les oiseaux rares

[Canapé flaubertible]
Hier tard et ce matin tôt (juste séparés par le Beau Serge — étonnant à revoir — et quatre heures de sommeil), je me suis aperçu, en préparant les notes du cours sur Léon II, c'est-à-dire l'aventure amoureuse d'Emma et de Léon qui ne se sont pas vus pendant trois ans, que j'avais omis de traiter la semaine dernière de la suite de l'aventure avec Rodolphe, après les comices agricoles. J'ajoute donc, en reprenant d'abord l'idée de centre géométrique du roman (p. 202-204), quand Flaubert traite de la régularité et de la fréquence des rendez-vous, point de bascule entre la passion imprévoyante et l'habitude corruptrice — ce qui est très clair dans les termes employés et les micro-incidents qui commencent à se produire. Flaubert va faire chauffer le conditionnel, notamment après l'échec du pied-bot, quand Charles imagine sa petite vie à venir (à sa taille) tandis qu'Emma ne rêve que de voyages paul&virginiesques avec son Roro — lequel songe sérieusement à la plaquer mais tient — en bon bourgeois égoïste qu'il est — à user la corde jusqu'au bout. Un autre qui use et abuse, petit à petit, c'est Lheureux, le fournisseur-prêteur. Remarquons qu'alors que les échecs amoureux ramènent le compteur sentimental d'Emma près du zéro, le compte des dépenses, lui, ne redescend pas, et va continuer à monter, jusqu'en zone rouge. Car Emma ne meurt ni de chagrin amoureux, ni de remords conjugal, que je sache, mais bien de la panique et de la honte sociale qui résultent du surendettement, près de 150 ans avant la loi Neiertz...
Après un an de dépression grave et de lent rétablissement, on suggère à Charles qu'il emmène Emma à l'opéra. Évidemment, la maladie de la passion, comme aurait pu dire Duras, reprend presque instantanément Emma. Elle s'identifie au personnage de Lucie de Lammermoor (de Walter Scott, via Donizetti), puis retrouve Rodolphe dans le chanteur Lagardy, jusqu'à inverser le sens de la projection quand elle croit qu'il la regarde, le chanteur, et qu'elle peut partir avec lui — son « enlève-moi, emmène-moi » ressort le même que 100 pages avant. Et c'est juste là, dans la plaie rouverte, qu'entre Léon.
Au lieu des explications de texte habituellement limitées à un seul passage de quelques pages, c'est aujourd'hui une suite de sauts de puce, au travers de cette centaine de pages, pour suivre les points importants de la narration jusqu'aux épisodes du fiacre, de la mort du père de Charles et des trois jours à Rouen avec Léon. C'est au prix de cette vitesse qu'il est possible d'apercevoir la trame du récit, dans sa tension et son usure.
On finit sur le piège du fiacre. Pas siège. Piège. Pourquoi piège ? Parce que Flaubert ayant choisi de ne pas nous dire ce qui se passait dans ce fiacre lancé dans tous les sens de Rouen et de ses environs, il est évident que la plupart des lecteurs, sinon l'intégralité, pensera qu'Emma et Léon y ont fait l'amour. Et pourquoi pas, d'ailleurs ? Je serai bien aise d'en faire autant !, se dit chacun. Or, même si cette hypothèse est légitime, il faut tout de même savoir que Flaubert faisait mention de la « première possession » en marge d'un brouillon des trois jours à Rouen — et non de la scène du fiacre.

Et puis j'annonce — hier, je tergiversais encore (Modiano, Sarraute, Stendhal, de Beauvoir, Giono...) — que le cours d'automne porterait sur l'Étranger, de Camus. Une œuvre brève pour se remettre d'une œuvre longue, après la jachère de l'été. Et que l'on reviendrait à Flaubert et à l'Éducation sentimentale au printemps 2008.

Déjeuner au Saint-Martin. Sieste héritée de la trop courte nuit. Une partie de l'après-midi à la médiathèque de l'Institut (lecture d'Art Press, emprunt d'un Guide Bleu de Corse et de deux dévédés). À la maison, je regarde Camping (F. Onteniente, 2006). T. en regarde la moitié et constate un petit intérêt ethnologique du film — elle qui ne connaît pas du tout le camping. Et moins l'intérêt comique. Comme moi, quoi. Sauf que moi, j'ai aussi pas mal d'années de souvenirs de camping avec mes parents, en France et en Espagne, et que globalement le film n'est pas loin d'une vérité qui n'est au mieux qu'un pour cent de la réalité — c'est-à-dire qu'il caricature, et dessert en les stéréotypant les nombreuses populations de campeurs qu'il avait, semble-t-il, l'intention de servir. Ce ne serait pas grave si c'était complètement désopilant, mais c'en est loin !

Y'a d'l'oiseau dans l'air...
Enfin, l'intégralité radiophonique de l'Ornithologie du promeneur de Dominique Meens, — soit quatre émissions produites sur plusieurs années — rassemblées cette semaine en quatre soirées de Surpris par la nuit. Moi, j'en avais déjà trois, et je me délecte de la 4e, mise en musique par Francis Gorgé. Je les remercie bien bas pour ces œuvres hors du commun.
Mais il faut aussi — puisqu'on est dans les oiseaux rares — aller récupérer vite fait les 5 premiers épisodes des Pages arrachées à la correspondance de Victor Segalen.

vendredi 1 juin 2007

Un commissaire de police contre une directrice d'école primaire

Hier en déjeunant (je m'en suis rappelé ce matin), je regardais Ce soir ou Jamais du 28, sur comment peut-on encore être chrétien — question de peu d'intérêt pour moi, sinon pour voir de mes yeux ce que c'est qu'un catholique borné et réactionnaire, en la personne de Christophe Geffroy. Allez-y, vous verrez, quand il mélange subtilement, croit-il, l'appel aux citoyens qui seraient libres de leurs pratiques et de leur corps, libres d'avorter, par exemple... après, toutefois, qu'on en aurait décrété l'interdiction absolue ! J'avais réécouté deux fois le passage pour me vacciner, sans besoin réel.
Ce matin, je me suis aperçu que j'avais raté quelques émissions encore disponibles. J'ai donc commencé par la plus ancienne, celle du 25 avril, avec des commentaires d'étrangers au sujet des élections (entre les deux tours). Très intéressant, avec le recul !
Et cette perle, d'un journaliste américain, Peter Gumbel : « Est-ce que c'est Blanche-Neige contre Napoléon en miniature, ou est-ce que c'est plutôt un commissaire de police contre une directrice d'école primaire.»
Puis attendre Tahar Ben Jelloun sur la misérable politique culturelle de la France à l'étranger, puis Zoé Valdès sur ce que c'est qu'être communiste... Oui, de beaux moments que je ne suis pas mécontent de récupérer.
Edgar Morin ayant été cité comme participant de la veille, le 24 avril, je change le numéro qui termine l'adresse web de l'émission du 25 et réussis en effet à avoir celle du 24, bien qu'elle ne soit plus dans la liste des émissions disponibles. Avec un autre Edgar, au moins aussi important à écouter : Pisani. Et c'est reparti pour un tour ! — Alors que j'ai d'autres choses à faire, notamment préparer le cours sur Flaubert... M'étant ainsi rappelé à l'ordre, je ne finis pas l'émission, je déjeune puis me remets à lire et annoter...
[Canapé flaubertible]
  • Voici la concordance d'un mot dont l'emploi dans Madame Bovary résume à la fois la structuration interne du roman et une grande partie des jugements portés sur l'œuvre, dès sa genèse. Mon préféré est le 3 du singulier :
1  II, 10| ayant réussi à conduire l'adultère selon sa fantaisie ; et,
2 II, 11| les ironies mauvaises de l'adultère triomphant. Le souvenir
3 II, 12| et selon les hasards de l'adultère, qui les dénouait tous les
4 II, 14| dans les épanchements de l'adultère. C'était pour faire venir
5 II, 15| mariage et la désillusion de l'adultère, elle avait pu placer sa
6 III, 2| la fois et la rançon de l'adultère.~
7 III, 6| cette flamme intime que l'adultère avivait, haletante, émue,
8 III, 6| Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du
1 II, 5| matrimoniale en des désirs adultères. Elle aurait voulu que Charles
2 II, 9| légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa
3 III, 8| dans le souvenir de ses adultères et de ses calamités, madame
  • La Fiancée de Lammermoor de Walter Scott, roman (1819) duquel est tiré l'opéra de Gaetano Donizetti, Lucia di Lammermoor, en 1835, figure en quelque sorte le noyau dur du romantisme d'Emma. À ce titre, il est ambivalent : grande œuvre par sa qualité littéraire intrinsèque mais aussi succès populaire qui donne des illusions et fait tourner les têtes... Flaubert dénonce ainsi le différentiel existant souvent entre une œuvre dans l'absolu (jugée par une instance supérieure et comme indépendante de tout lectorat) et la même œuvre dans la réalité (livrée à diverses catégories de lecteurs, qui en font souvent un usage détourné).
À minuit et demi, je m'arrête pour (re)voir le Beau Serge (Chabrol, 1958), sur TV5 Monde / Japon (abonnement payant à partir d'aujourd'hui, après 2 mois de gratuité et de tests).

D'une incursion dans la presse du jour.
— Quelle belle réussite ! quel beau parcours ! courbe parfaite !
(Je n'ai jamais apprécié l'individu et ce n'est pas demain que ça va commencer.)
(Si tous les jeunes de gauche finissent vieux de droite, je crois que je vais m'éclipser un peu tôt...)

« L'historien et écrivain Max Gallo a été élu à l'Académie française, jeudi 31 mai, où il occupera le fauteuil du philosophe Jean-François Revel. M. Gallo, âgé de 75 ans, a été élu au premier tour, obtenant 15 suffrages parmi les 28 votants, a annoncé la secrétaire perpétuelle de l'Académie, Hélène Carrère d'Encausse.
L'autre candidat était le journaliste Claude Imbert, qui a obtenu cinq voix. Le reste des suffrages s'est réparti en 3 bulletins blancs, 4 bulletins blancs marqués d'une croix (refus des deux candidats) et une voix pour un non-candidat.
Cette élection est la première d'une série qui devrait s'étaler sur environ un an pour reconstituer les rangs des académiciens. Le nombre de fauteuils vacants n'a jamais été aussi important depuis une vingtaine d'années, avec six décès — sur 40 membres — enregistrés depuis le printemps 2006 : Jean-François Revel, Bertrand Poirot-Delpech, Jean-François Deniau, Henri Troyat, Pierre Moinot et René Rémond.
Historien et romancier prolifique, Max Gallo est l'auteur d'une centaine de romans, biographies et études historiques. Il avait déjà présenté sa candidature à l'Académie en juin 2000, n'obtenant alors que six voix.
Né à Nice en 1932, dans une famille d'immigrés italiens, le nouvel académicien a la fibre patriotique et la passion de la République. Il s'est d'abord fait connaître comme historien, avant de toucher le grand public avec des sagas romanesques (La Baie des anges, Les Patriotes...) et des biographies historiques à succès, de Jaurès, de Gaulle ou Napoléon.
Ancien militant communiste, Max Gallo a également mené une carrière politique dans les années 1980-1990. Député (1981-1983), puis porte-parole du gouvernement socialiste (1983-1984), il a depuis pris ses distances avec la gauche et rallié récemment Nicolas Sarkozy.» (Dans Le Monde du 31 mai 2007)