Jusqu'à la limite de la prostitution
Par Berlol, samedi 9 juin 2007 à 23:59 :: General :: #664 :: rss
[Canapé
flaubertible]
Morte,
encore.
Des millions de fois morte.
Chaque lecteur, une fois de plus, morte.
Chaque lecteur qui ouvre le livre intitulé Madame Bovary met involontairement en marche la machination de cette mort.
Les plus coupables sont celles et ceux qui le rouvrent, qui le relisent, qui réenclenchent consciemment le processus mis en place par un certain Gustave Flaubert dans les années 1850.
D'autres grands coupables sont ceux qui enseignent cette mort. Surtout s'ils font bien leur travail et qu'ils vont jusqu'à instruire le procès de la vraie fausse société bourgeoise qui bride les rêves romantiques et naturalistes d'une femme qui n'aspire qu'à la liberté, le procès d'une société qui la contraint à l'endettement progressif jusqu'à la limite de la prostitution — et qu'elle ne tombe pas dedans, qu'elle ne se prostitue pas sera retenu contre elle. Car cette société aime les gens qui plient pour assouvir leurs rêves.
Je n'allais pas du tout commencer comme ça. Ça a découlé de morte, encore...
D'ailleurs, en cours, à l'Institut, je n'ai pas du tout commencé comme ça.
Reprenons le fil.
La mort d'Emma, c'est une construction de Flaubert, qui commence avec la mise à disposition incidente de l'arsenic, prolepse ouverte en attente d'un besoin de mourir. Comme le dit très bien Jacques Rancière dans Politique de la littérature, les conditions faites à Emma ne devaient pas mécaniquement ou socialement entraîner sa mort. La faire mourir, c'est donc vouloir aller plus loin. Je ne refais pas l'article de Rancière.
Je le corrobore en y ajoutant ceci : si la situation de mourir est créée par la pression du surendettement et la déception des adultères (ses amants ne la méritaient pas), le coup de grâce est donné par la chanson de l'aveugle, qui passe par là avec ses gros sabots. Cette « petite chanson », déjà entendue, deux chapitres plus tôt, par une Emma qui devait bien reconnaître dans l'aveugle une sorte d'indigence qui n'était pas si loin de son propre nihilisme, avait été consignée par Flaubert dans son brouillon 7 du volume 5 et suivie, fait rarissime, d'une référence : « Restif de la Bretonne, l'Année des dames nationales, tome 1er » (hélas, pas (encore) disponible dans Gallica).
Or, Rétif
représente, avec Sade, le modèle d'une
littérature de libération de la femme et des
mœurs qui précède la
Révolution française et y contribue, mais que
l'assise politique de l'Empire, le retour de l'Ancien
Régime, l'emprise sociale nécessaire à
l'industrialisme et aux mœurs bourgeoises
préfèrent d'un commun accord mettre sous clef
(comme l'arsenic, précisément). Ne serait-ce pas
cela que Flaubert voulait faire remonter derrière
Emma ? Pour que la mort d'Emma serve,
littérairement parlant, à quelque
chose ? J'en veux pour preuve presque miraculeuse que des
ouvrages de Rétif possiblement vus par Flaubert sont
illustrés par un certain... Binet !
Voir, de Louis Binet, les belles illustrations des Contemporaines, du Paysan perverti, ou ses Hommes et Femmes aillés (on se souvient qu'Emma demandait des ailes...).
Le Binet de Flaubert est heureux de son art « ne servant à rien »... ou devenu inutile, ou attendant des époques plus propices.
Déjeuner au Saint-Martin avec T., ma pauvre chérie, qui doit dorénavant, depuis les résultats d'un test reçus cette semaine, surveiller son cholestérol.
Sieste bien méritée. Impossibilité d'aller au théâtre de Komaba comme je m'y étais engagé (places proposées aux enseignants de l'Institut).
Surprise d'avoir un commentaire de Pierre Pachet (plaisir d'offrir, joie de recevoir...), auquel je réponds, ainsi qu'en privé pour m'assurer qu'il peut bien télécharger les 9/10e de sa conférence enregistrés par mes soins (et il arrive souvent que personne d'autre n'enregistre, ou ne fasse savoir qu'il l'a fait). À défaut de se téléphoner, on va peut-être s'écrire.
Courses et dîner en regardant (pour la seconde fois, pour moi) 36, Quai des Orfèvres (O. Marchal, 2004).
Morte,
encore.
Des millions de fois morte.
Chaque lecteur, une fois de plus, morte.
Chaque lecteur qui ouvre le livre intitulé Madame Bovary met involontairement en marche la machination de cette mort.
Les plus coupables sont celles et ceux qui le rouvrent, qui le relisent, qui réenclenchent consciemment le processus mis en place par un certain Gustave Flaubert dans les années 1850.
D'autres grands coupables sont ceux qui enseignent cette mort. Surtout s'ils font bien leur travail et qu'ils vont jusqu'à instruire le procès de la vraie fausse société bourgeoise qui bride les rêves romantiques et naturalistes d'une femme qui n'aspire qu'à la liberté, le procès d'une société qui la contraint à l'endettement progressif jusqu'à la limite de la prostitution — et qu'elle ne tombe pas dedans, qu'elle ne se prostitue pas sera retenu contre elle. Car cette société aime les gens qui plient pour assouvir leurs rêves.
Je n'allais pas du tout commencer comme ça. Ça a découlé de morte, encore...
D'ailleurs, en cours, à l'Institut, je n'ai pas du tout commencé comme ça.
Reprenons le fil.
La mort d'Emma, c'est une construction de Flaubert, qui commence avec la mise à disposition incidente de l'arsenic, prolepse ouverte en attente d'un besoin de mourir. Comme le dit très bien Jacques Rancière dans Politique de la littérature, les conditions faites à Emma ne devaient pas mécaniquement ou socialement entraîner sa mort. La faire mourir, c'est donc vouloir aller plus loin. Je ne refais pas l'article de Rancière.
Je le corrobore en y ajoutant ceci : si la situation de mourir est créée par la pression du surendettement et la déception des adultères (ses amants ne la méritaient pas), le coup de grâce est donné par la chanson de l'aveugle, qui passe par là avec ses gros sabots. Cette « petite chanson », déjà entendue, deux chapitres plus tôt, par une Emma qui devait bien reconnaître dans l'aveugle une sorte d'indigence qui n'était pas si loin de son propre nihilisme, avait été consignée par Flaubert dans son brouillon 7 du volume 5 et suivie, fait rarissime, d'une référence : « Restif de la Bretonne, l'Année des dames nationales, tome 1er » (hélas, pas (encore) disponible dans Gallica).
Voir, de Louis Binet, les belles illustrations des Contemporaines, du Paysan perverti, ou ses Hommes et Femmes aillés (on se souvient qu'Emma demandait des ailes...).
Le Binet de Flaubert est heureux de son art « ne servant à rien »... ou devenu inutile, ou attendant des époques plus propices.
Déjeuner au Saint-Martin avec T., ma pauvre chérie, qui doit dorénavant, depuis les résultats d'un test reçus cette semaine, surveiller son cholestérol.
Sieste bien méritée. Impossibilité d'aller au théâtre de Komaba comme je m'y étais engagé (places proposées aux enseignants de l'Institut).
Surprise d'avoir un commentaire de Pierre Pachet (plaisir d'offrir, joie de recevoir...), auquel je réponds, ainsi qu'en privé pour m'assurer qu'il peut bien télécharger les 9/10e de sa conférence enregistrés par mes soins (et il arrive souvent que personne d'autre n'enregistre, ou ne fasse savoir qu'il l'a fait). À défaut de se téléphoner, on va peut-être s'écrire.
Courses et dîner en regardant (pour la seconde fois, pour moi) 36, Quai des Orfèvres (O. Marchal, 2004).
Commentaires
1. Le samedi 9 juin 2007 à 09:21, par brigetoun :
Sade et même l'ami Restif chantres de la libération de la femme ? j'ai toujours un doute instinctif
Que j'aime votre début.
2. Le samedi 9 juin 2007 à 15:25, par Berlol :
Chantres, je ne sais pas, mais proposant, pour l'époque, une forme de libération, de réflexion sur ce sujet, oui !
3. Le samedi 9 juin 2007 à 21:58, par vinteix :
On ne peut douter de l'engagement réel de Restif et de Sade dans le sens d'une libération de la femme. Pour ce qui est de l'oeuvre de Sade, la figure centrale et dominante de tous ses livres, c'est bien Juliette, dont l'histoire n'est au fond que celle de sa quête de la liberté, un être, comme disait Apollinaire, "dont on n'a pas encore idée, qui se dégage de l'humanité, qui aura des ailes et qui renouvellera l'univers". Cet être pose physiquement, "dans le boudoir", la question de la liberté, rejetant tous les rôles féminins (fille, mère, épouse, putain) rattachés à une fatalité dite "naturelle" ou organique et bien sûr sociale, contre toutes ces déterminations et ces fatalités (physiques, sentimentales, sociales).
A ce sujet, cf. Annie Le Brun, celle qui écrit actuellement les choses les plus intéressantes sur Sade, à l'opposé de tant de galvaudages ou de recyclages actuels... et à propos de Juliette :
"La voilà, la première figure de la liberté, libre comme le serait une "fille née sans mère", et cela - il faut s'en souvenir - au moment où les révolutionnaires de 1789 rêvent mère-patrie et liberté-matrone. On comprend que Sade leur demande alors de faire encore un effort." ("On n'enchaîne pas les volcans", Gallimard, 2006, p.157)
4. Le samedi 9 juin 2007 à 23:07, par JoseAngel :
Flaubert ressentirait-il une affinité ou une obscure admiration pour M. Homais? Celui-là résiste bien l'ironie de l'auteur, et les chahuts de la vie; c'est un objet bien solide. Se pourrait-il que l'auteur ait reçu la Légion d'Honneur par tiers interposé à la fin du livre?
5. Le vendredi 22 juin 2007 à 00:51, par Danielle Girard :
Dans ce moment tragique, ce qui est frappant aussi c'est l'irruption de l'érotisme avec la chanson de l'aveugle "priapisme effréné" www.univ-rouen.fr/flauber...
et le moment où Charles se jette sur le corps de sa femme et baise ses seins nus www.univ-rouen.fr/flauber...
6. Le vendredi 22 juin 2007 à 02:16, par Berlol :
Un grand merci, chère Danielle, pour ces cinq (premiers ?) commentaires (je ne réponds que sur celui-ci, au billet le plus récent des quatre — un des commentaires restait bloqué dans le filtre parce que contenant le mot "offert", dans quoi le filtre voyait "off"...). Je suis sûr que ces précisions et nouvelles pistes aideront d'autres amateurs de Mme Bovary à relativiser mes propos, à se plonger eux-mêmes dans les manuscrits, à continuer la chaîne des commentaires sur d'autres sites dont, j'espère, ils nous donneront l'adresse...
Pour moi, l'érotisme était déjà dans de nombreuses scènes de focalisation sur la peau, sur les baîllements des vêtements, etc. (voir première rencontre Charles-Emma, ou scène du bal dans les brouillons...)
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