[Canapé flaubertible]
Morte,
      encore.
Des millions de fois morte.
Chaque lecteur, une fois de plus, morte.
Chaque lecteur qui ouvre le livre intitulé Madame Bovary met involontairement en marche la machination de cette mort.
Les plus coupables sont celles et ceux qui le rouvrent, qui le relisent, qui réenclenchent consciemment le processus mis en place par un certain Gustave Flaubert dans les années 1850.
D'autres grands coupables sont ceux qui enseignent cette mort. Surtout s'ils font bien leur travail et qu'ils vont jusqu'à instruire le procès de la vraie fausse société bourgeoise qui bride les rêves romantiques et naturalistes d'une femme qui n'aspire qu'à la liberté, le procès d'une société qui la contraint à l'endettement progressif jusqu'à la limite de la prostitution — et qu'elle ne tombe pas dedans, qu'elle ne se prostitue pas sera retenu contre elle. Car cette société aime les gens qui plient pour assouvir leurs rêves.

Je n'allais pas du tout commencer comme ça. Ça a découlé de morte, encore...
D'ailleurs, en cours, à l'Institut, je n'ai pas du tout commencé comme ça.
Reprenons le fil.
La mort d'Emma, c'est une construction de Flaubert, qui commence avec la mise à disposition incidente de l'arsenic, prolepse ouverte en attente d'un besoin de mourir. Comme le dit très bien Jacques Rancière dans Politique de la littérature, les conditions faites à Emma ne devaient pas mécaniquement ou socialement entraîner sa mort. La faire mourir, c'est donc vouloir aller plus loin. Je ne refais pas l'article de Rancière.
Je le corrobore en y ajoutant ceci : si la situation de mourir est créée par la pression du surendettement et la déception des adultères (ses amants ne la méritaient pas), le coup de grâce est donné par la chanson de l'aveugle, qui passe par là avec ses gros sabots. Cette « petite chanson », déjà entendue, deux chapitres plus tôt, par une Emma qui devait bien reconnaître dans l'aveugle une sorte d'indigence qui n'était pas si loin de son propre nihilisme, avait été consignée par Flaubert dans son brouillon 7 du volume 5 et suivie, fait rarissime, d'une référence : « Restif de la Bretonne, l'Année des dames nationales, tome 1er » (hélas, pas (encore) disponible dans Gallica).
Or, Rétif représente, avec Sade, le modèle d'une littérature de libération de la femme et des mœurs qui précède la Révolution française et y contribue, mais que l'assise politique de l'Empire, le retour de l'Ancien Régime, l'emprise sociale nécessaire à l'industrialisme et aux mœurs bourgeoises préfèrent d'un commun accord mettre sous clef (comme l'arsenic, précisément). Ne serait-ce pas cela que Flaubert voulait faire remonter derrière Emma ? Pour que la mort d'Emma serve, littérairement parlant, à quelque chose ? J'en veux pour preuve presque miraculeuse que des ouvrages de Rétif possiblement vus par Flaubert sont illustrés par un certain... Binet !
Voir, de Louis Binet, les belles illustrations des Contemporaines, du Paysan perverti, ou ses Hommes et Femmes aillés (on se souvient qu'Emma demandait des ailes...).
Le Binet de Flaubert est heureux de son art « ne servant à rien »... ou devenu inutile, ou attendant des époques plus propices.

Déjeuner au Saint-Martin avec T., ma pauvre chérie, qui doit dorénavant, depuis les résultats d'un test reçus cette semaine, surveiller son cholestérol.
Sieste bien méritée. Impossibilité d'aller au théâtre de Komaba comme je m'y étais engagé (places proposées aux enseignants de l'Institut).
Surprise d'avoir un commentaire de Pierre Pachet (plaisir d'offrir, joie de recevoir...), auquel je réponds, ainsi qu'en privé pour m'assurer qu'il peut bien télécharger les 9/10e de sa conférence enregistrés par mes soins (et il arrive souvent que personne d'autre n'enregistre, ou ne fasse savoir qu'il l'a fait). À défaut de se téléphoner, on va peut-être s'écrire.
Courses et dîner en regardant (pour la seconde fois, pour moi) 36, Quai des Orfèvres (O. Marchal, 2004).