Le livre n'est pas la littérature. Il se peut même que le livre tue la littérature. Et qu'un jour la littérature doive se débarrasser du livre pour survivre. S'entendre sur ce que signifie le mot littérature, par exemple en écoutant ou en lisant Jacques Rancière dans les derniers Mardis littéraires en date (l'actualité est quand même souvent dans le JLR, en effet, Alain — ces hasards m'étonnent toujours, comme Pierre Pachet dans Tout arrive de jeudi...). Si c'est du Ruquier et consorts qui promeut le livre, la littérature a tout intérêt à s'en détacher. La confusion savamment entretenue entre un support, certes pratique, certes anobli par les ans, et des contenus de toutes sortes, parmi lesquels la littérature, a pour unique visée le maintien économique d'une filière de production. Et les derniers colloques à la mode sur les nouveaux supports servent à rassurer les industriels en leur montrant comment demain gagner autant voire plus d'argent avec le numérique, littérature comprise (en levrette).
Dans cinquante ans, on comprendra ce que je veux dire. Pour l'instant, même mes meilleurs amis sont des amis du livre dans la filière telle qu'elle est...

On voit par ces hasards (y ajouter Jean-Yves Tadié qui parle de Walter Scott alors que j'en commentais l'importance pour Flaubert et Emma, L'Étranger de Camus en feuilleton la semaine prochaine alors que je viens de le programmer pour le cours de l'Institut à l'automne, et la psychanalyse aux Vendredis de la philosophie alors que...) que le colloque des esprits, comme les salons littéraires, seront toujours plus volatils, iront de support en support pour fuir les troupeaux de gros sabotiers toujours en train de faire du fric avec la culture, l'art et la connaissance.

Prenons un taxi pour traverser Tokyo sous un orage bruyant et aller rendre visite à Marguerite et son époux, dans l'hôtel où ils logent jusqu'à mercredi, le Grand Hyatt de Roppongi, d'où ils nous font découvrir le paysage urbain quand le ciel se dégage un peu. Puis déjeuner à l'Atelier Robuchon, quelques étages plus bas, où l'on voit que la bonne cuisine peut aller de pair avec le bon service (en référence à lundi dernier, aux Caves Taillevent). La décoration du restaurant est d'ailleurs une des plus belles que je connaisse, beaucoup de couleurs naturelles, légumineuses principalement, et aucune vulgarité, aucun tape-à-l'œil.
J'essaie le foie gras et la daurade, T. le gaspacho et le bar, nos amis saumon fumé et bar aussi, personne n'est déçu. Abordons des sujets très personnels, grâce à l'intercession de Flaubert, l'empoisonnement et le suicide, pour nous-mêmes, et de Marie Bonaparte, les traumatismes de l'enfance, leur remontée à la conscience ou pas, même sans entrer dans les détails, c'est déjà beaucoup dire.
Prenons ensuite un taxi à quatre pour retraverser Tokyo maintenant ensoleillé et aller, dans Kagurazaka, chez notre marchand de thé, où nos amis souhaitent acquérir en bonne quantité avant de rentrer en France de celui qu'on leur avait offert l'an dernier. Le patron nous offre trois tournées de dégustation, que l'on sente comme les goûts diffèrent.
La lumière est maintenant exceptionnelle, presque blanche comme en hiver. Elle découpe les passants dans la rue fermée à la circulation, comme tous les dimanches.
Sur ces images, nous nous séparons en bas de la rue, avec promesse de s'écrire. La revoyure sera pour septembre...

Plus tard, en fin d'après-midi, je reprends Princesse Marie (Benoît Jacquot, avec Catherine Deneuve, 2003), emprunté à l'Institut, dont j'avais vu moins d'une heure ce matin, et qui m'avait déjà captivé. T. se joint à moi durant la seconde partie, quand Marie Bonaparte fait tout ce qu'elle peut pour convaincre Sigmund Freud de quitter Vienne avant que les nazis ne l'exterminent. Elle y réussit. Il mourra quelques temps plus tard, à Londres, homme libre.
Donc, comme on parlait hier d'Emma Bovary et de libération de la femme, via Rétif et Sade, me voici découvrant l'histoire de Marie Bonaparte — que je ne connaissais pas, non, sinon de nom —, dans ce téléfilm d'une exceptionnelle qualité (de celle du Bouvard et Pécuchet ou de la Controverse de Valladolid). Voulant comprendre sa frigidité, la voilà embarquée dans la psychanalyse dans les années 1920, puis mettant sa fortune à contribution pour en faire la promotion, devenant analyste à son tour, traduisant Freud alors considéré comme un charlatan. Une délicieuse leçon de vie. Des intermèdes musicaux chargés d'images d'actualité expriment la montée progressive du nazisme.