Le danger étant de trop
Par Berlol, mercredi 20 juin 2007 à 23:59 :: General :: #675 :: rss
Onze heures vingt, je n'irai pas loin.
Après lecture du commentaire de Jenbamin au billet de samedi dernier, je me dis qu'en effet peu d'enseignants ou de conférenciers pensent eux-mêmes à s'enregistrer (alors que ce ne sont pas les appareils qui manquent). Certains diront — fielleux ou sans jugeote — qu'on ne le fait que par vanité ou narcissisme... Qu'il vaudrait mieux ne pas... Et je le pensais aussi, jusqu'à ce qu'un autre constat (et la jugeote) prenne le pas sur cette prévention. C'est qu'en fait, je ne lis pas exactement mes notes (et mes pires cours, il y a longtemps, furent ceux où j'avais tout écrit d'avance). De plus en plus, après avoir beaucoup lu, écouté, noté, les notes que je prends deviennent comme les accords ou les bribes de mélodies qu'un jazzman se promet d'insérer dans son improvisation.
Il y a longtemps, donc, en Sorbonne, comme on dit, je m'étais aperçu qu'il m'arrivait de dire en cours quelque chose à quoi je n'avais pas du tout pensé en préparant, que c'était venu soudainement, pas de nulle part mais que je ne pouvais plus, par la suite, retrouver précisément l'enchaînement des idées que j'avais moi-même suivi. C'était bien (à mon avis), mais c'était perdu. Comme si, d'entre les notes préparées et les pensées en formation, quelque chose se précipitait et se cristallisait du fait d'être mis dans le feu de la parole — une parole en scène, devant public, avec le risque de la parole hasardée, et le plaisir qui l'accompagne. Jusqu'à comprendre que c'était précisément ce risque de la parole hasardée, pour le plaisir qui en émanait, qui mettait mes neurones dans un état d'excitation, de fête et de concentration qu'aucune séance de travail solitaire ne savait provoquer.
Le danger étant de trop s'écouter, il faut un public exigeant.
Ce matin, je cherchais des petites phrases pour une dictée phonétique. Dans un manuel pédagogique. C'était niais. Et puis je me suis dit que deux vers ou un petit extrait de poème, bien choisi, ça ferait mieux l'affaire... J'ai cherché, et j'ai trouvé ! J'ai donc dicté, pour écriture uniquement en phonétique (ils savent le faire, maintenant), avec devoir de transcrire en français pour la semaine prochaine :
« Toute cette lumière, / C'est à toi comprends donc, et c'est toi qui l'éteins ! / Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.» (Sans tricher, de qui c'est ?)
Où l'on trouve des alternances é / è, ein / an / on, b / v et r / l, qui constituent l'essentiel des problèmes du français pour les Japonais... (Désolé, je n'ai pas de police phonétique pour le web.) Bien sûr, j'ai corrigé la phonétique au tableau et fais faire les exercices articulatoires (où l'on rit beaucoup). Rendez-vous la semaine prochaine.
Le gouvernement qu'on nous annonce est un vrai jeu de poker. Un homme portant cigare bat les cartes, abat les figures sur la table et lance que... les jeux sont faits. Et les Français aussi — comme des rats. Les gratte-papiers sont aux anges : la carpe et le lapin, les deux Noires de la politique mondiale, l'entraîneur en présélection, les vestes roses retournées, tout leur est pain bénit, tout leur tape dans l'œil. À peine quelques-uns pour dire qu'on attend l'action. Et la réaction. Je suis de ceux-là. Pas dupe. Et pas seul.
Ce soir, les Amitiés maléfiques, film d'Emmanuel Bourdieu (2006), prêté par un collègue. Je le recommande
chaudement si
on aime les jeunes gens dans l'instant de bascule entre leur formation
et leur choix de vie, si l'on aime voir tomber un dominant mythomane.
Paradoxalement, je le recommande moins pour ce qu'il montre du monde
littéraire : un mandarin un peu veule, un jeune
auteur vite récompensé, des filles godiches et
potiches. De l'université à la maison
d'édition, c'est tellement elliptique que ça en
devient invraisemblable.
« 1. S'IL FAIT TRÈS NOIR SUR LA CÔTE OUEST, DESCENDS LES CHALOUPES AVEC TES GRIFFES CHAUDES !
2. SI LA PLUIE TE RAVAGE LES YEUX, ATTENDS LE TREIZIÈME COUP DE MINUIT !
3. SI AUTOUR DE TOI TOUT LE MONDE S'EST PENDU
ARRACHE-TOI LA TÊTE AVEC LES DENTS ! » (Maria Soudaïeva, Slogans
, p. 81)
Or, il est déjà minuit vingt...
Après lecture du commentaire de Jenbamin au billet de samedi dernier, je me dis qu'en effet peu d'enseignants ou de conférenciers pensent eux-mêmes à s'enregistrer (alors que ce ne sont pas les appareils qui manquent). Certains diront — fielleux ou sans jugeote — qu'on ne le fait que par vanité ou narcissisme... Qu'il vaudrait mieux ne pas... Et je le pensais aussi, jusqu'à ce qu'un autre constat (et la jugeote) prenne le pas sur cette prévention. C'est qu'en fait, je ne lis pas exactement mes notes (et mes pires cours, il y a longtemps, furent ceux où j'avais tout écrit d'avance). De plus en plus, après avoir beaucoup lu, écouté, noté, les notes que je prends deviennent comme les accords ou les bribes de mélodies qu'un jazzman se promet d'insérer dans son improvisation.
Il y a longtemps, donc, en Sorbonne, comme on dit, je m'étais aperçu qu'il m'arrivait de dire en cours quelque chose à quoi je n'avais pas du tout pensé en préparant, que c'était venu soudainement, pas de nulle part mais que je ne pouvais plus, par la suite, retrouver précisément l'enchaînement des idées que j'avais moi-même suivi. C'était bien (à mon avis), mais c'était perdu. Comme si, d'entre les notes préparées et les pensées en formation, quelque chose se précipitait et se cristallisait du fait d'être mis dans le feu de la parole — une parole en scène, devant public, avec le risque de la parole hasardée, et le plaisir qui l'accompagne. Jusqu'à comprendre que c'était précisément ce risque de la parole hasardée, pour le plaisir qui en émanait, qui mettait mes neurones dans un état d'excitation, de fête et de concentration qu'aucune séance de travail solitaire ne savait provoquer.
Le danger étant de trop s'écouter, il faut un public exigeant.
Ce matin, je cherchais des petites phrases pour une dictée phonétique. Dans un manuel pédagogique. C'était niais. Et puis je me suis dit que deux vers ou un petit extrait de poème, bien choisi, ça ferait mieux l'affaire... J'ai cherché, et j'ai trouvé ! J'ai donc dicté, pour écriture uniquement en phonétique (ils savent le faire, maintenant), avec devoir de transcrire en français pour la semaine prochaine :
« Toute cette lumière, / C'est à toi comprends donc, et c'est toi qui l'éteins ! / Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.» (Sans tricher, de qui c'est ?)
Où l'on trouve des alternances é / è, ein / an / on, b / v et r / l, qui constituent l'essentiel des problèmes du français pour les Japonais... (Désolé, je n'ai pas de police phonétique pour le web.) Bien sûr, j'ai corrigé la phonétique au tableau et fais faire les exercices articulatoires (où l'on rit beaucoup). Rendez-vous la semaine prochaine.
Le gouvernement qu'on nous annonce est un vrai jeu de poker. Un homme portant cigare bat les cartes, abat les figures sur la table et lance que... les jeux sont faits. Et les Français aussi — comme des rats. Les gratte-papiers sont aux anges : la carpe et le lapin, les deux Noires de la politique mondiale, l'entraîneur en présélection, les vestes roses retournées, tout leur est pain bénit, tout leur tape dans l'œil. À peine quelques-uns pour dire qu'on attend l'action. Et la réaction. Je suis de ceux-là. Pas dupe. Et pas seul.
Ce soir, les Amitiés maléfiques, film d'Emmanuel Bourdieu (2006), prêté par un collègue. Je le recommande
« 1. S'IL FAIT TRÈS NOIR SUR LA CÔTE OUEST, DESCENDS LES CHALOUPES AVEC TES GRIFFES CHAUDES !
2. SI LA PLUIE TE RAVAGE LES YEUX, ATTENDS LE TREIZIÈME COUP DE MINUIT !
3. SI AUTOUR DE TOI TOUT LE MONDE S'EST PENDU
ARRACHE-TOI LA TÊTE AVEC LES DENTS ! » (Maria Soudaïeva, Slogans
Or, il est déjà minuit vingt...
Commentaires
1. Le mercredi 20 juin 2007 à 12:05, par jenbamin :
me plaît bien la métaphore du jazzman : moi c'est aussi comme ça que je l'envisage, souvent. Beaucoup de préparation, mais quasiment rien de fixé à l'écrit : sans cela on a la tentation d'être trop dense et on perd le contact avec les étudiants, je trouve. Bon et puis également : je suis (j'étais, plutôt) un peu jazzman, donc forcément. Je crois qu'en dehors de la question de la spontanéité, de mon côté j'ai besoin de la prise de risque, besoin de se mettre dans des situations parfois un peu limite. Idem pour préparer une intervention dans un colloque : on finit la veille au soir, on croit que c'est parce qu'on sort d'une période horriblement chargée et qu'on n'a pas pu préparer avant, mais en réalité si on avait eu une semaine de plus on n'aurait pas fini plus en avance : on aurait juste préparé plus. Pour mon machin sur Proust il y a deux jours, quinze minutes avant je ne savais pas exactement ce que je voulais dire (quelques points de repère, quand même), c'est l'accumulation d'une quantité de matériau largement supérieure à ce qui est nécessaire qui permet de l'organiser dans l'instant (et pour Proust, m'importait de rester fragmentaire, de lancer des pistes surtout : surtout ne pas prétendre à une belle explication bien ficelée et lisse, la Recherche ne mérite pas ça). Idem pour l'improvisation en jazz : des heures à bosser des gammes et des arpèges et des machins en tous genres, et de tout ça on n'utilise qu'une infime partie dans le cours d'un morceau. — N'empêche que doit encore me manquer un peu de « bouteille » pour réussir à tous les coups : m'arrive de sortir de cours moyennement content de moi (pas grave : on se rattrape la fois d'après).
2. Le jeudi 21 juin 2007 à 01:31, par brigetoun :
vraiment épatant "slogans"
pour les vers bien entendu je ne sais pas
pour enseigner et même parler en public, je passe. Sauf peut-être une version très dévoyée : amener son interlocuteur à prendre une décision, je n'ai grace à la chance et à mes capacités, jamais eu à faire passer quoi que ce soit oralement. Admirative devant la technique que cela demande.
pour le gouvernement, le bien caché sous les effets provocants ou séduisants : le petit noyeau de bons libéraux bien purs, aux places importantes
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.