Bayard au-dessus de la pile
Par Berlol, vendredi 29 juin 2007 à 23:59 :: General :: #684 :: rss
« La déconstruction de la
philosophie telle que Derrida la pense suppose l'ébranlement
de toute unité apparente de la tradition, de toute
thématique du rassemblement en
général. De là deux propositions
possibles pour approcher la déconstruction.
Premièrement, si elle ne caractérise pas ce qui est,
la déconstruction caractérise ce qui arrive :
« La déconstruction a lieu partout
où ça a lieu, où il y a quelque
chose.» [in
« Lettre à un ami
japonais », Psyché,
Inventions de l'autre, Paris,
Galilée, 1987, p. 390]
Deuxièmement, la déconstruction suppose toujours plus
d'une langue : « Si j'avais
à risquer, Dieu m'en garde, déclare Derrida, une
seule définition de la déconstruction,
brève, elliptique, économique comme un mot
d'ordre, je dirais sans phrase : plus d'une langue.»
La déconstruction, c'est ce qui a lieu,
la déconstruction parle plus d'une langue [in Mémoires,
pour Paul de Man, Paris, Galilée, 1988, p. 38].
L'opération
de rupture transformatrice à l'œuvre en elle porte
sur la manière dont la tradition est originairement
structurée par une pluralité
irréductible d'événements et
d'idiomes. Il s'agit donc de rompre avec l'unité :
l'unité gréco-chrétienne chez Hegel,
l'unité du sens de l'être chez Heidegger,
unités que Derrida appelle des monolinguismes
et qu'il convient alors de transformer en ce qu'ils sont, des
multiplicités différenciées. Le
négatif, ici, est clairement au service de la disjonction,
de la dislocation d'une unité
formelle.» (Catherine
Malabou, La
plasticité au soir de l'écritureVoilà comment je me retape après la fatigue des cours et la déception d'un livre, sa rémanence. Et en suant et en pédalant, bien sûr, au centre de sport, ce matin. Dans mes livres, il y a des rythmes : ceux que je lis en quelques heures, très rares — et mauvais signe ; ceux que je lis en quelques jours ou semaines, le cas standard ; ceux que je lis en quelques mois. Pour ces derniers, c'est souvent parce que leur travail de fond est très lent chez moi. C'est une longue descente de quelques idées fortes, qui taraudent, de concepts difficiles, de poisons nécessaires, que j'ingurgite à petites doses. Le livre idéal serait celui que je lirais tout le temps et que je ne finirais jamais, dont ni la cohésion ni la diversité ne me lasseraient. Et tous les autres seraient inutiles.
Inversement, le livre qui me déçoit me fait l'effet d'une trahison, d'un crime presque. Contre ma personne, oui. C'est ce que je me disais en faisant une machine de linge puis en remontant au bureau (séance de présentation du futur voyage à Orléans, février 2008, puis déjeuner avec David et un autre collègue au Downey), avant d'en redescendre trempé par une soudaine et tiède ondée.
Sur la table, il y avait Pierre Bayard au-dessus de la pile des livres en attente (dociles), avec un Adorno, un Agamben, le Cassin, Laure Fardoulis, un autre Anna Moï, etc. Sans compter les pléiades Camus et Mérimée que je viens de remonter de la bibliothèque universitaire pour préparer recherches d'été et cours d'automne. Ça va donner, pendant les chaleurs. Mais vu le contexte, Bayard l'a emporté. Il se synchronise pour ici et pour chez Christine. En justifiant de ne pas lire des livres pour les connaître, il m'envoie dans les dents un corollaire que j'ai compris tout à l'heure, en sortant du shinkansen où j'en ai lu quarante pages : que c'est parce que j'ai lu un livre de Sylvie Germain que je n'irai ni la voir ni l'écouter vendredi prochain à l'Institut. Je me dis que c'est trop bête, que si je ne l'avais pas lue, j'y serais allé tranquillement, j'aurais écouté, enregistré même, peut-être même que j'aurais trouvé la prestation très bien, sans pour autant la lire après. Donc, tout à fait dans la droite ligne de ce que recommande Pierre Bayard. Que ne l'ai-je lu, lui, avant ? Et ce qu'il cite de Valéry faisant les hommages de Proust, d'Anatole France et de Bergson est acidement délicieux...
« La lecture est d'abord la non-lecture, et, même chez les grands lecteurs qui y consacrent leur existence, le geste de saisie et d'ouverture d'un livre masque toujours le geste inverse qui s'effectue en même temps et échappe de ce fait à l'attention : celui, involontaire, de non-saisie et de fermeture de tous les livres qui auraient pu, dans une organisation du monde différente, être choisis à la place de l'heureux élu.» (Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?
« Les communications et les correspondances, c'est bien cela que doit chercher à connaître l'homme cultivé, et non tel livre en particulier, de la même manière qu'un responsable du trafic ferroviaire doit être attentif aux relations entre les trains, c'est-à-dire à leurs croisements et leurs correspondances, et non au contenu individuel de tel ou tel convoi.
[...] Les personnes cultivées le savent — et surtout, pour leur malheur, les personnes non cultivées l'ignorent —, la culture est d'abord une affaire d'orientation. Être cultivé, ce n'est pas avoir lu tel ou tel livre, c'est savoir se repérer dans leur ensemble, donc savoir qu'ils forment un ensemble et être en mesure de situer chaque élément par rapport aux autres.» (Ibid., p. 26)
Dîner à deux en regardant Fair Play (Lionel Bailliu, 2006), un film où ça crie mais qu'on supporte parce qu'il exacerbe l'horreur des relations entre des cadres d'entreprise — ce pourrait être une maison d'éditions... Dans le roman Marge brute, lu très récemment, Laurent Quintreau avait choisi les flux de conscience pendant une réunion ; dans Fair Play
Commentaires
1. Le samedi 30 juin 2007 à 07:18, par brigetoun :
je sors d'une déception de ce genre avec "Chrétiens" de Jean Rolin cette nuit. Un goût pour le ton, un plaisir pour certaines tournures, un agacement extrème devant un parti pris un peu trop assumé et une incapacité à comprendre ceux qui lui étaient sympathiques et forcément manipulés ou manipulateurs s'ils n'entrent pas dans ses schémas.
2. Le samedi 30 juin 2007 à 07:36, par jenbamin :
Cher Monsieur,
suite à vos attaques honteuses et peu justifiées, l'Association pour la Défense des Livres se Lisant en Quelques Heures (alias ADLLQH), dans l'attente d'une probable prochaine action en justice à votre encontre, vous prie de prendre connaissance de son récent communiqué*. Des contacts ont été pris avec nos correspondants américains de la Foundation for Promotion of Fast-Fooding, Speed-Dating and Fast-Reading (a.k.a. FPFFSDFR) pour déterminer les suites à donner, si vous veniez à persister.
Très cordialement,
jenbamin, secrétaire général de l'ADLLQH.
*www.tache-aveugle.net/spi...
3. Le samedi 30 juin 2007 à 16:29, par Berlol :
"Chrétiens", oui, je l'avais feuilleté, et pas senti. Pas envie de mettre le nez là-dedans. Merci, Brigetoun, de me libérer de cela.
Monsieur de l'ADLLQH, Veuillez m'envoyer la bibliographie complète de vos membres. Que je les évite. Quant à votre communiqué, il est tout simplement...
Superbe ! excellemment tourné ! Quoiqu'un peu longuet, pour le coup... (nan, je blague)
Je retiendrai surtout, sur la lecture :
"On ne sait même pas si on craint plus de ne pas en ressortir indemne, ou au contraire d’en ressortir indemne."
Si l'on pouvait vous laisser des commentaires (lol !), j'aurais juste voulu discuter votre goût de la finitude. En bon obsessionnel de la Barthes Foudantion, je n'ai souvent pas besoin de finir un livre et je souffre à la dernière page de l'impression de fermer un ami.
Fermer un ami, voyez ce que vous me faites écrire !...
Allons ! C'est juillet ! Changeons d'écriture !
4. Le lundi 2 juillet 2007 à 15:06, par christine :
l'idiorythmie de Barthes appliquée à la lecture ! je me dis souvent que tu lis un peu lentement à mon goût, berlol : je ne pourrais pas comme toi découper un roman que j'aime en séquences de vélo (ce qui tombe bien car je ne fais pas de vélo!) et serais plutôt du genre à le finir au lieu de dormir (comme quand j'étais petite et lisais à la lampe de poche sous les draps) ... mais la Recherche au "pas de charge" je ne le sens pas non plus, jenbamin ... bref mon rythme est autre, mais vos deux analyses sont passionnantes
5. Le lundi 2 juillet 2007 à 15:11, par jenbamin :
Commentaires : mea culpa en effet. (Ceci dit, si ça peut m'éviter la visite des finkie-fans, c'est toujours ça de pris !) En théorie les visiteurs de mon site peuvent m'envoyer message par mail, mais en pratique, ils ne le font pas.
« Ressortir indemne » : bien d'accord avec toi, au milieu de toutes les autres c'est peut-être celle-là qui compte... Idée autour de laquelle je tourne depuis un moment, sans doute il faudra que je développe un peu un de ces quatre.
Et pour ce qui est de la finitude : mhmm, question compliquée... D'emblée, j'ai envie de te répondre en te citant l'exemple d'un des livres qui compte le plus pour moi, « En lisant en écrivant » de Gracq : peu de livres ont autant d'importance, et pourtant je n'ai encore jamais dépassé les deux tiers (les pages non massicotées l'attestent !). J'ai quelques autres exemples d'unfinished, mais c'est celui-là qui m'apparaît le plus. Ceci dit, en répondant ça, je botte en touche : parce que oui, en effet, c'est vrai que j'ai un grand souci de la finitude — et tout autant dans le cas de livres « fragmentaires » (Gracq justement). Peut-être c'est mon côté musicologue qui reprend le dessus : nous autres sommes, presque par essence j'ai envie de dire (non en fait, j'ai pas trop envie, je n'aime pas les « par essence »), des formalistes, et d'autant plus pour ceux qui ont des ascendances d'outre-Rhin (ascendances spirituelles, en l'occurrence : Adorno est ma référence principale), grande tradition « gestaltiste ». Et donc dans cette tradition : le sens, la cohérence se construisent dans la relation dialectique des parties au tout. On n'y accède pas en plein si on n'a pas la fin de l'histoire, quoi... Je reprends un des exemples cités dans mon billet pré-cité : est-ce qu'on n'en manque pas un gros bout, de L'homme atlantique de Duras, si on s'arrête à mi-chemin ? Je veux dire : non seulement, si on ne lit pas la fin on manque la fin, logique, mais aussi, si on manque la fin l'écriture du début retombe à plat (je parle bien de l'écritude, je n'en suis même pas à la « trame narrative », c'est trop évident). Je suis intimement persuadé, dans ce cas précis, qu'on ne peut pas pleinement adhérer à la langue de Duras (économie, apparente pauvreté ou naïveté, que certains lui reprochent parfois — à tort) si on ne comprend pas en quoi elle est entièrement déterminée par la relation à l'ensemble du texte (et réciproquement of course : le rapport du détail au tout n'est pas de subordination, évidemment).
Sauf erreur de ma part (je cause de mémoire), ça rejoint justement certains des points abordés par Pierre Bayard, avec le discours de Valéry sur Proust expliquant que pour lui rendre hommage, il ne faut surtout pas lire la Recherche en entier... Au-delà de la boutade : Valéry a parfaitement raison, bien sûr, sur le caractère fragmentaire de la Recherche, mais je pense que là où il a tort, c'est sur l'appréciation même de l'art fragmentaire. (J'essaye de ne pas être jargonnant ; un, deux, trois, allez : ) l'art fragmentaire abandonne ce qui le justifie si chacun des fragments, par un défaut d'intensité, s'abstient de vouloir se dépasser lui-même, s'abstient de viser au tout. C'est justement parce qu'il est le seul à poser sans fard la question de la totalité, que l'art fragmentaire est le seul à trouver grâce, aux yeux d'Adorno et de ses amis, au contraire de « l'art uni bourgeois » (c'est pas moi qui l'ait dit...) qui présente une apparence de totalité, fausse car masquant son échec. Bon je m'arrête là, sinon après je vais m'embarquer trop loin... Mais en tout cas l'art fragmentaire ne peut faire l'économie de se poser la question du tout (« fût-ce au stade de la négation déterminée », comme dirait l'autre), et la question du tout, oui, est essentielle pour moi. (C'est peut-être dans ce genre de discussion que je me rends compte à quel point mon approche du littéraire est conditionné par mon approche du musical... Rigolo. Ca me fait me poser plein de questions...)
Deux des trois ou quatre textes d'Adorno qui sont en ligne sur mon site évoquent justement cette question précise : celui sur « musique et langage » (extrait de Quasi una fantasia), et celui sur le « caractère de connaissance » de l'art moderne (un paragraphe de Philosophie de la nouvelle musique). Comme c'est pas pour faire ma pub, mais celle d'Adorno, je me permets d'ajouter les liens :
www.tache-aveugle.net/spi...
www.tache-aveugle.net/spi...
(ouh la la, bien long tout ça, pardon...)
6. Le lundi 2 juillet 2007 à 15:14, par jenbamin :
assez d'accord, christine : d'ores et déjà prévu de relire la Recherche avec un rythme plus normal, là les contraintes étaient un peu trop... contraignantes !
7. Le lundi 2 juillet 2007 à 19:18, par Berlol :
"je parle bien de l'écritude", intéressante coquille, qui fait néologisme.
Sur l'ensemble, je suis d'accord, en principe. Il se trouve ensuite que la brièveté parfois m'indispose, quand l'aspiration à une zenitude lapidaire tourne au ridicule du style des phrases constituées au hasard par un ordinateur qui se prendrait pour Baltasar Gracián.
Voir Florence Delay sur la briévitude littéraire et philosophoïde.
8. Le mardi 3 juillet 2007 à 04:24, par jenbamin :
pour se guérir des indispositions (11e lien Google pour la requête « Florence Delay séduction brève »), quelques uns qui manient l'ultra-bref sans tourner au ridicule (enfin je trouve) dans leur « écritude* » :
remue.net/prosexpr/prosex...
et sur le fond de l'affaire : oui, le lapidaire peut être absolument insupportable — avec cependant l'avantage qu'un livre insupportable court est plus vite reposé qu'un livre insupportable long (même si on a le droit de s'arrêter avant, encore heureux).
le mieux étant encore d'éviter les livres insupportables, il y en a suffisamment d'autres par ailleurs... (cf. Bayard : s'orienter sûrement dans ses lectures, avant même d'ouvrir la première page — avec néanmoins besoin parfois de prendre des risques.)
exercice : dresser liste des derniers livres insupportables lus — constater que leur proportion diminue avec le temps ? (on se laisse moins trahir, on prend ses précautions)
*vu l'heure à laquelle j'ai rédigé mon commentaire (et la fatigue du moment), si c'est la seule coquille je trouve ça plutôt héroïque, me connaissant ; et si en plus ça fait néologisme au passage...
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