Serait-ce la saison des pluies ? Avec un mois de retard.
Bah, qu'importe. J'ai ma journée à faire, avec les cours qu'on m'extorque pendant deux semaines.

Ce que ne dit pas le titre élégamment provocateur de Pierre Bayard.
C'est qu'avançant dans sa galerie d'œuvres commentées (une par chapitre) et pendant que l'on croit avoir affaire à un catalogue de conseils divers et de gentils paradoxes, il élabore en fait et sans le dire une véritable théorie de la lecture et de ses représentations, moins complexante que les précédentes, qu'elle soit de Constance ou d'ailleurs. Créant, reprenant ou détournant des concepts comme ceux de bibliothèque collective, bibliothèque intérieure et bibliothèque virtuelle, de livres-écrans, livres intérieurs et livres-fantômes, il propose de refonder l'approche de la réception des livres — lus ou non — en fonction de contraintes sociales lourdes, de positionnement momentané des commentateurs,  et de fantasmes personnels et structurants des lecteurs.
Et je ne parle pas d'élégance pour rien, car quand certains nous assènent des pavés de 600 pages bourrées jusqu'à la gueule d'argot de l'ingénierie sémantico-pragmatique (dans quoi j'ai donné, moi aussi), Pierre Bayard brode quelques points spéciaux à des dentelles prises sur des œuvres qu'il donne, de surcroît, envie de lire.

« Ainsi les livres dont nous parlons ne sont-ils pas seulement les livres réels qu'une imaginaire lecture intégrale retrouverait dans leur matérialité objective, mais aussi des livres-fantômes qui surgissent au croisement des virtualités inabouties de chaque livre et de nos inconscients, et dont le prolongement nourrit nos rêveries et nos conversations plus sûrement encore que les objets réels dont ils sont théoriquement issus.

On voit comment la discussion sur un livre ouvre un espace où les notions de vrai et de faux, contrairement à ce que croit l'esthète aux lunettes à montures dorées [de Je suis un chat, de Natsume Sôseki], perdent beaucoup de leur validité. Il est d'abord difficile de savoir avec précision si l'on a ou non lu un livre, tant la lecture est le lieu de l'évanescence. Il est ensuite à peu près impossible de savoir si les autres l'ont lu, ce qui impliquerait d'abord qu'ils puissent eux-mêmes répondre à cette question. Enfin, le contenu du texte est une notion floue, tant il est difficile d'affirmer avec certitude que quelque chose ne s'y trouve pas.
L'espace virtuel de la discussion sur les livres est donc marqué par une grande indécision, qui concerne aussi bien les acteurs de cette scène, inaptes à dire rigoureusement ce qu'ils ont lu, que l'objet mobile de leur discussion. Mais cette indécision ne présente pas que des inconvénients. Elle offre aussi des opportunités si les différents habitants de cette bibliothèque fugitive saisissent leur chance et en profitent pour la transformer en un authentique espace de fiction.» (Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, p. 140-141)

Dans l'actualité littéraire, on signale un faux. Il s'agit de La Légende de Novgorode, ouvrage mystérieusement apparu dans les années 1990 et attribué à Blaise Cendrars en 1907, allez hop ! Le ton des commentateurs diverge quelque peu, de l'Arrêt public délivre à l'Alamblog, mais le fait reste : la mystification a eu lieu et a profité essentiellement à... une maison d'édition au goût de phénomène optique, l'ouvrage n'étant pas dans son soi-disant catalogue mais bien disponible en librairie... Interview de l'auteur putatif, Kiril Kadiiski, qui s'en défend, dans Courrier International, de la thésarde sous pression depuis, Oxana Khlopina, et, ci-dessous (parce qu'on ne sait pas si ça restera en ligne...), l'article qui a mis le feu aux poudres, dans le Figaro littéraire du 28 juin.

« Un faux Cendrars au goût bulgare, par Raphaël Stainville

Une jeune universitaire, Oxana Khlopina, dénonce pour la première fois, preuve à l'appui, une imposture : le manuscrit de la Légende de Novgorode aurait été fabriqué par un érudit bulgare.
EN 1995, à Sofia, Kiril Kadiiski, poète bulgare, fin lettré, traducteur dans sa langue de Villon, Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, entre autres, et grand connaisseur de la littérature russe, découvre au hasard de ses lectures chez un bouquiniste un livre endommagé, presque en lambeaux, prisonnier dans un volume de Mikhaïl Artsybachev.
Sur la couverture noire, auteur, titre, éditeur en blanc sont mentionnés en russe : « Frédéric Sause(r), Légende de Novgorode, traduit du français par R. R. Sovonov - Moscou-Saint-Pétersbourg - 1907. » L'écrivain tient entre les mains le premier poème de celui qui n'était encore qu'apprenti bijoutier, mais qui devait bientôt prendre pour nom de plume Blaise Cendrars. Douze ans après cette découverte inouïe, une jeune universitaire, Oxana Khlopina, dénonce pour la première fois, preuve à l'appui, une imposture : La Légende de Novgorode est un faux, à ranger aux côtés de La Chasse spirituelle de Rimbaud.
L'histoire, il est vrai, était trop belle. Que l'on songe seulement. Pendant près de quatre-vingt-dix ans, La Légende de Novgorode, le premier poème de Blaise Cendras, que l'écrivain mentionnait toujours avec obstination en tête des bibliographies qu'il dressait lui-même, avec les mentions « épuisée » ou « hors commerce », restait obscurément introuvable. Lui-même avait toujours assuré qu'il ne possédait ni manuscrit ni aucun des quatorze exemplaires de ce premier livre que son ami R. R. édita à Moscou après l'avoir traduit en russe, « engloutissant ses dernières économies avant sa mort pour me faire une énorme surprise et m'encourager », écrira Cendrars dans Le Lotissement du ciel, dernier volume de ses Mémoires, sans lever le voile sur l'identité de ce vieil homme, savant linguiste qu'il avait rencontré lors de son premier séjour russe entre 1904 et 1907.
Les spécialistes, pour leur part, à force de recherches vaines et habitués qu'ils étaient aux tours de passe-passe de l'auteur de la Prose du Transsibérien et de Moravagine, tenaient alors cet ouvrage pour un mythe. Jusqu'à ce que l'improbable devienne pourtant réalité en 1995. L'ouvrage retrouvé à Sofia de seize pages imprimées en caractères cyrilliques sur un papier ocre clair, foncé par le temps, correspond aux descriptions les plus anciennes qu'en fit Cendrars.
Seule la date de l'édition diffère - 1909 dans les écrits du poète - et le nombre de page - 144. Des détails discutables. Trop ténus cependant pour remettre en cause ce « miracle ». L'émotion dissout les doutes. Miriam Cendrars, fille et biographe du génial poète, peut enfin vérifier l'existence de ce poème dont seul son père avait gardé la mémoire.

Une enquête romanesque

« "C'est alors seulement que j'étais un vrai poète./ Lorsque l'on a dix-sept ans — comme a dit Arthur Rimbaud — / on a que poésie et amour en tête..." Ainsi s'ouvre La Légende... dont tout le monde loue « l'étonnante modernité ». La BNF cherche à se porter acquéreur de La Légende de Novgorode mais demande, comme il est d'usage, des expertises. L'analyse du papier confirme qu'il est bien d'époque. Mais, avant que l'analyse de l'encre ne vienne dissiper les derniers doutes, un collectionneur suisse rafle la mise, pour, selon nos sources, plus de 50 000 dollars. Avant qu'il ne change de mains. Les chercheurs, privés de cet unique exemplaire connu de l'édition originale, sont déçus. Ils doivent se contenter du fac-similé accompagné de sa restitution inédite en français et publié chez Fata Morgana. D'autant que certains d'entre eux n'ont pas manqué de remarquer que ce long poème en prose, qui porte en germe des images, des pensées et des faits qui réapparaîtront au fil de l'œuvre encore à venir de l'écrivain suisse, aurait pu justement être établi à partir d'une parfaite connaissance de ses écrits futurs. La Légende de Novgorode mentionne notamment des éléments que Blaise Cendrars n'évoquera que très tardivement dans ses Mémoires.
C'est le point de départ de l'enquête romanesque, littéraire et quasi policière d'Oxana Khlopina, jeune universitaire russe de 28 ans, originaire de Novossibirsk, qui, pour les besoins de sa thèse de doctorat (Blaise Cendrars, une rhapsodie russe) qu'elle vient de soutenir à Nanterre sous la direction de Claude Leroy, est allée de Saint-Pétersbourg à Paris, en passant par la Suisse et la Bulgarie, chercher des pièces à conviction. Elle remarque ainsi que Blaise Cendrars, lorsqu'il évoquait ce poème, le décrivait comme une « épopée cocasse et héroïque » quand la simple lecture de la Légende de Novgorode fait apparaître des accents tragiques. Par ailleurs, le poème présente quelques incohérences, comme des anachronismes, à l'image de l'évocation de « l'hôtel d'Angleterre » de Saint-Pétersbourg, devenu universellement connu après la mort tragique de Sergueï Essenine dans l'une de ses chambres, écrivant avec son propre sang un poème d'adieu. Si cet hôtel de luxe existe bien depuis 1876, il ne prendra ce nom qu'en 1925.
Mais ce qui n'est que faisceau de présomptions va bientôt s'infléchir en preuves irréfutables à mesure que la chercheuse analyse de manière systématique l'orthographe et la grammaire de ce texte russe traduit du français en 1907. En effet, une réforme orthographique a eu lieu en 1917. « Cette réforme, souligne-t-elle, qui visait à une simplification de l'orthographe russe, revêtait un caractère hautement symbolique pour le nouveau régime bolchevique, introduisant notamment une rupture radicale dans la façon d'écrire, si bien que tout ce qui avait été publié auparavant devenait non seulement politiquement, mais également visuellement dépassé, donc de facto illisible.»

L'étrange Monsieur Kadiiski

Des lettres disparaissent, des terminaisons et des préfixes sont modifiés, de même que la grammaire évolue. Or le poème ne résiste pas à cet examen linguistique. Il ne peut avoir été écrit par un russophone avant 1917, ni même par un Russe ayant appris à lire avant la réforme. De toute évidence, c'est un faux, établi par quelqu'un qui possède, certes, une parfaite maîtrise du russe moderne et qui a connaissance des principales règles orthographiques d'avant 1917, mais dont les corrections systématiques apportées a posteriori au poème écrit en russe moderne sont lacunaires. Oxana Khlopina aurait pu s'en tenir à cette découverte, se satisfaire de cette démonstration simple, évidente et imparable, mais son travail avait comme un goût d'inachevé. Il lui fallait comprendre quand et comment cette mystification avait pu s'opérer. La clé de l'énigme s'étalait sous ses yeux, inscrite en lettre blanche sur fond noir. Intriguée par la police de caractères dans laquelle est écrit le titre sur la première page, la chercheuse reconnaît une police de caractères cyrilliques pour ordinateurs, dite Izhitsa.
Créée en 1988, elle était dans les années 1990 la seule police de caractères informatique à large diffusion capable de transcrire les caractères russes disparus après 1917. Vérifiant cette hypothèse à l'aide d'un ordinateur, Oxana Khlopina reproduit à l'identique la page du titre retrouvé en Bulgarie. Mais il ne peut s'agir d'une simple coïncidence s'agissant d'une version légèrement retouchée, agrandie dans sa hauteur et réduite dans sa largeur. Si bien que la date d'impression ne peut pas être 1907, comme l'analyse linguistique l'avait déjà démontré. Elle est même postérieure à 1988. L'étau se resserre. D'autant que la jeune femme trouve également sur le marché aux livres de Sofia, là même où fut découvert le poème de Cendrars, une collection de livres pour enfants dont la page de titre utilise la même police allongée de caractères Izhitsa.
Et pourtant, trop respectueuse de l'homme de lettres qu'elle ne rencontra qu'une fois à la Rotonde, toute timide alors et pétrie d'admiration, la jeune universitaire se refuse à livrer le nom de celui que tout accuse : une parfaite connaissance de la langue russe et de ses subtilités, des qualités de poète, une connaissance des techniques de l'édition, la Bulgarie : Kiril Kadiiski. Celui-là même qui découvrit le faux Cendrars. N'est-il pas ce grand connaisseur de la littérature russe qui traduisit Tioutchev, Bounine, Blok, Volochine et Pasternak ? N'est-il pas ce poète délicat, couronné notamment en 2002 du prix Max-Jacob étranger pour Les Cinq Saisons et autres poèmes ? Cet éditeur bricoleur qui fonda en Bulgarie sa propre maison, Nov Zlatorog ? Pour l'heure, celui qui, depuis 2003, dirige le Centre culturel bulgare en France, se montre bien embarrassé. « Je ne suis pas un expert de Cendrars, vous savez », s'excuse-t-il comme pour se disculper d'un acte qu'il n'aurait pu commettre. À voir. L'affaire Sauser ne fait que commencer. La légende de Novgorode court toujours.»