Tombé dessus puis retombé dedans. Près de quinze ans que je l'avais soigneusement évité, rangé, classé, déminé par son confinement dans le silence. C'est qu'il avait pris une telle importance, dans ce temps-là ! D'autres de la même époque, et qui m'avaient été plus chers encore, ne présentaient plus le même danger, récemment. L'histoire avait avancé, des souvenirs fanés, et je m'en repassais de temps en temps. Dans ce journal, même, je m'étais ouvert des veines de ces temps, disant mon étonnement à pouvoir voir, avec You Tube, ce qui n'était autrefois que musique dans sa toute puissance. Car voir, vingt ans après, de la perte et du gain conjugués, me rendait, me rend perplexe, comme un que le vertige figerait au-dessus d'un vide effrayant et beau.
Mais pendant plus de deux ans, je n'avais plus vraiment écouté de musique. Ce que j'appelle écouter.
Depuis que j'ai réinstallé un service musical minimum — ampli, platine CD portable et enceintes à deux voies —, je sors des disques. Qui me déçoivent, ou qui ne me déçoivent pas trop. Mais rien d'extravagant. Hier, pendant l'entrain un peu retrouvé avec le Junk Collector de Tommy Guerrero, un toucher de guitare a brillé, fugace et suffisant à raviver le souvenir. Enfin, ce matin, somnambulesque résolution, j'ai sorti l'album Vini Reilly de Durutti Column (1989) et je l'ai mis dans l'appareil.
Pendant cette extraordinaire période de déracinement, d'angoisse et d'émerveillement mêlés que furent mes premières semaines au Japon, ce disque a été tous les matins celui qui démarrait à l'heure du réveil. Deux mois environ. Il a ainsi ouvert, coloré, déteint, s'est profondément enfoncé dans les souvenirs de cette arrivée, des premières images, rencontres, odeurs, et le réécouter peut me nuire grave — parce que c'était encore la jeunesse, parce que je vivais avec quelqu'un d'autre et parce que ces courants musicaux étaient ce qui me tenaient le plus arrimé à ma vie en France, choses diverses dont le souvenir me coûte. Finalement, ça s'est plutôt bien passé ; les sentiments musicaux n'étaient pas plombés par les tonnes de Berlol morts.
En voici le premier et le dernier morceaux.



Je n'ai heureusement pas eu (le loisir de pousser trop loin dans) le passé. Il a plu très fort, plusieurs fois. Vers midi, c'était la nuit. Mais pas dans mon cœur. Trois cours m'attendaient et je m'y suis bien donné. Puis David et moi avons fait passer un oral blanc pour quelques étudiantes qui passent un examen dimanche. Les deux tiers l'auront haut la main, pour les autres ça dépendra des questions posées et des examinateurs.

Crevé par tout ça, j'ai dîné en regardant Danny the Dog (Louis Leterrier, 2005), histoire d'un homme — instrumentalisé pour tuer et —  sauvé par la musique...