144. Je vois, te dis-je, je mets mes yeux dans tout ce gris. Au-dessus des frondaisons paniquées, secouées, il n'y a que du gris, des gris qui se chevauchent — et se déchirent et passent, et d'autres qui les suivent. Dès trois heures, tous les verts sont ternis par les gris. Nuées intempestives qui s'épanchent durant cinq jours. Signaux rouges aux médias, jusqu'en France, pas banal. Je te vois, belle trajectoire, et demain dès l'aube... je sortirai, caparaçonné et botté — comme aujourd'hui, croyant travailler pour demain... jusqu'à recevoir la décision officielle : plus d'Open Campus, plus de cours à préparer !

Dans l'après-midi, au bureau d'où je vois la pluie tomber mieux qu'à la maison — c'est mon défilé à moi. Je pioche au hasard parmi les films pas encore vus. C'est La Chambre des officiers (Dupeyron, 2001). N'ayant rien lu sur le film, je ne m'attendais pas du tout à une histoire de gueules cassées, c'est très émouvant.

Dans le faux silence de la pluie continue et dans la nuit qui tombe, une petite lampe pour finir deux livres, deux Pierre. Et m(')éditer.

« Bien sûr, on a consenti à s'équiper, à s'engager dans ce nouvel âge de fer. On a même surmonté l'opiniâtre sédentarité paysanne à laquelle la littérature avait donné quelques titres de noblesse — « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » « Cultivons notre jardin ! » « La terre et les morts » — pour se tailler un empire colonial. Mais ce fut sans la conviction lyrique, la participation d'un peuple acquis aux procédés de l'échange impersonnel sur le marché, au calcul rationnel des chances pacifiques de gain pécuniaire. On a vu longtemps, encore, d'un côté, les représentants des deux cents familles sur les marches du Palais Brongniart, en fin de séance, à Paris, de l'autre, une nation de petits exploitants et de boutiquiers, d'artisans et de rentiers menant une existence un peu étriquée mais savoureuse et satisfaite, jalouse et nuancée dans le cadre harmonieux des terroirs. En témoignent non seulement les livres de Colette, la Bourguignonne, ou d'Alain-Fournier, l'enfant de la Sologne, mais tout ce que Proust a tiré d'Illiers-Combray, les pages que la propriété viticole languedocienne dictait, il y a peu encore, à Claude Simon.
Si l'éveil de la littérature française, à la Renaissance, et son rayonnement à l'époque classique et au siècle des Lumières sont tributaires de l'État centralisé, son éclat persistant, aux XIXe et XXe siècles, vient, en partie, du retard économique tenace, plus ou moins délibéré, d'un pays où ce genre de réussite n'a jamais été un article de foi, l'argent la mesure de toute chose.» (Pierre Bergounioux, La Fin du monde en avançant, p. 51-53)

« À la limite, la critique atteint sa forme idéale quand elle n'a plus aucun support avec une œuvre. Le paradoxe wildien consiste à faire de la critique une activité intransitive et sans support, ou plutôt à en déplacer radicalement le support. Pour dire les choses autrement, son objet n'est pas une œuvre — n'importe laquelle peut faire l'affaire comme n'importe quelle bourgeoise de province chez Flaubert —, mais le critique lui-même :
"Je m'amuse toujours de la sotte vanité de tant d'écrivains et artistes contemporains, qui semblent convaincus que le rôle primordial du critique est de parler de leurs médiocres œuvres." [Oscar Wilde, "La critique est un art", in Œuvres, La Pochotèque, 2000, p. 814]
[...] Le paradoxe de la lecture est que le chemin vers soi-même passe par le livre, mais doit demeurer un passage. C'est à une traversée des livres que procède le bon lecteur, qui sait que chacun d'eux est porteur d'une partie de lui-même et peut lui en ouvrir la voie, s'il a la sagesse de ne pas s'y arrêter.
[...] Au-delà de la possibilité de découverte de soi, le discours sur les livres non lus nous place au cœur du processus créatif, puisqu'il nous reconduit à son origine. Car il donne à voir le sujet naissant de la création, en faisant vivre à celui qui le pratique ce moment inaugural de séparation de soi-même et des livres où le lecteur, se libérant enfin du poids de la parole des autres, trouve en soi la force d'inventer son propre texte et de devenir écrivain.» (Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, p. 152-155)

Rien qu'avec les liens sur Combray et les Œuvres d'Oscar Wilde, on devrait en avoir pour des semaines...