lundi 16 juillet 2007
Laisse les maisons grises et va-t'en
Par Berlol, lundi 16 juillet 2007 à 15:32 :: General
« [...] Pas facile de se sentir heureux
Quand on se lève de bon matin
Aller prendre son train
Fais ta valise
Laisse les maisons grises et va-t'en
Vole vole vole
Va dans un pays où y a du soleil tout le temps
Vole vole vole vers de nouveaux continents
Vole vole vole je te le répète ici tu perds ton temps
Et regarde où va le vent
[...]
T'es plus tranquille si tu vis comme un vieux et c'est bien
C'est bien plus drôle de tomber amoureux
D'une fille ou d'un pays
Qui te rendra heureux [...]»
C'est comme si, dès 1979, l'année où
j'allais passer le bac, Véronique Sanson avait
tracé mon parcours avec Celui qui n'essaie pas (ne se trompe qu'une
seule fois). Non pas
révélé mon destin (je n'y croyais pas)
mais bel et bien provoqué l'aventure. Car je
l'écoutais beaucoup, à cette époque,
disons entre 15 et 20 ans. Cette chanson, j'ai dû
l'écouter mille fois. Je pensais qu'elle pensait
à elle-même, à son voyage en
Amérique, son aventure personnelle, comme souvent dans les
chansons populaires. Encore que le masculin vieux,
amoureux, heureux,
s'adressait plutôt... à moi. J'ignorais que
j'étais en train d'inscrire un programme dans mes cellules,
un programme qui s'activerait dès que l'occasion se
présenterait, soit... une bonne dizaine d'années
plus tard.
Mais qu'est-ce qui s'est passé, après, dans la carrière de Véronique Sanson ? Quelle mouche l'a piquée, de se croire rockeuse ou crooneuse ? De se mettre à chanter avec la grosse voix ? Comme si elle avait oublié le sens de ses propres paroles, par exemple quand elle chantait « Caresse-moi... », avec un toucher de voix qui donnait des frissons, qui était d'une justesse poétique totale, avec sa retenue, indépassable, dans un sens — avec Julien Clerc, c'était parfait —, et quelques années après, dans la furie de la scène elle se met à le crier, avec ce qui était à mes yeux une sorte de vulgarité, de rapport à la foule d'où la poésie s'était envolée.
Bien sûr, elle pouvait légitimement faire ce genre de show, rock ou jazz, ou gospel, si ça lui plaisait, mais avec de nouvelles chansons, faites pour ça, paroles et musiques adaptées, ce qu'elle fit en partie (et qui lui fera perdre progressivement sa voix).
Alors aussi pour Celui qui n'essaie pas... Ici, en 1979, juste, plein de variations, de tempos, malgré le dérangement. Et puis ici, en 1981, avec orchestre lourd et trop cadencé (pressé ?), paroles hachées.
Dit comme ça, je n'y serais pas allé.
« On donne aux mots une deuxième dimension, élaborée inconsciemment à partir de sédiments : livres lus et poésies récitées, événements subis, émotions éprouvées, paroxysmes climatiques vécus, traditions prisées ou non — sables, graviers, limons en proportions inégales selon le parcours de chaque vie dans des territoires inconnus. Chaque terre est une terre étrangère car les écrivains en brouillent les collines, les vallées et les falaises avec leur mémoire personnelle, imparfaite et décalée.
Pour ma part, je me suis toujours sentie en terra incognita. Je ne me sens propriétaire d'aucun espace : tout est à conquérir, chaque herbe, chaque poussière. La pratique de langues multiples et l'adhésion aux cultures respectives neutralisent le sentiment d'appartenance : on se transforme en étranger universel. On est soi et l'autre.» (Anna Moï, Espéranto, désespéranto / La francophonie sans les Français, Paris, Gallimard, 2006, p. 16-17)
Pédalant sur mon petit vélo statique, transpirant, ces lignes m'ont fait repenser à Bergounioux, sur les écrivains français, leur côté réac et terroir, parfois... À pourquoi je viens de passer dix ans presque de silence sur Claude Simon, d'épochè sur son œuvre pour éviter un mauvais jugement. Il avait été pour moi l'auteur qui incarnait la liberté littéraire, l'expérimentation formelle avec contestation politique embarquée (embedded), mieux que tous les autres. J'étais un fan, j'avançais en même temps dans l'université et la recherche. Aussi quand j'ai vu débarquer les études sur Simon et la terre, Simon et la famille, et qu'ils n'avaient pas tort, dans un sens, j'ai eu besoin de remonter tout en haut de mes montagnes d'illusion. Et partir s'est présenté, ce que j'ai fait.
Ayant bien fait mon chemin (mais pas ici, le violon est faux, ni là, c'est la cata...), continué à accumuler des livres et des études, je vais peut-être enfin pouvoir revenir vers Claude Simon...
« [...] la voix de Sabine parut se déchirer soudain, se tordre, s'élevant dans un cri, une protestation désespérée, furieuse (et même hargneuse, indignée, butée), disant : « Je ne veux pas mourir ! », le vieil homme se contentant sans doute de la regarder sans rien dire, car au bout d'un instant la voix — la protestation, le défi — s'éleva de nouveau, quoique plus faible [...] » (Claude Simon, L'Herbe, Minuit, 1958, p. 175)
Pathétique rage — et peur — de se voir vieillir...
(Et je vous jure que j'ai du chagrin...)
Ah ! Superbe Répliques, samedi dernier. À écouter en sirotant un jus de fruit. Critiques et désaccords ne m'ont jamais empêché de reconnaître des qualités à Alain Finkielkraut, et en particulier celle d'avoir souvent des invités intéressants. Cette fois, il a demandé à Pierre Encrevé et à Bernard Cerquiglini comment se portait la langue de France. À quoi ils ont tout de suite répondu que le français n'était pas seulement la langue de France. Le ton était donné mais la bonne humeur ne les quitta point, jusqu'à la fin, malgré les accusations, déboutées l'une après l'autre, du pessimiste de service, qui sait admirer sans jamais être convaincu. Fienkielkraut a même essayé une sorte de compliment à la langue de Sarkozy ! Savoureux...
Il y a aussi un moment où la qualité de savoir recevoir s'inverse. C'est quand, à des résultats probants et des analyses claires de la part de personnes reconnues, on reste, s'étant d'abord présenté comme amateur, imperméable à tout, continuant à défendre des idées fixes sans rien accepter de celles des autres, tout en leur faisant des compliments. Est-ce se montrer homme du monde ? Est-ce être grand seigneur ? Non, cela s'appelle l'hypocrisie.
Quand on se lève de bon matin
Aller prendre son train
Fais ta valise
Laisse les maisons grises et va-t'en
Vole vole vole
Va dans un pays où y a du soleil tout le temps
Vole vole vole vers de nouveaux continents
Vole vole vole je te le répète ici tu perds ton temps
Et regarde où va le vent
[...]
T'es plus tranquille si tu vis comme un vieux et c'est bien
C'est bien plus drôle de tomber amoureux
D'une fille ou d'un pays
Qui te rendra heureux [...]»
C'est comme si, dès 1979, l'année où
j'allais passer le bac, Véronique Sanson avait
tracé mon parcours avec Celui qui n'essaie pas (ne se trompe qu'une
seule fois). Non pas
révélé mon destin (je n'y croyais pas)
mais bel et bien provoqué l'aventure. Car je
l'écoutais beaucoup, à cette époque,
disons entre 15 et 20 ans. Cette chanson, j'ai dû
l'écouter mille fois. Je pensais qu'elle pensait
à elle-même, à son voyage en
Amérique, son aventure personnelle, comme souvent dans les
chansons populaires. Encore que le masculin vieux,
amoureux, heureux,
s'adressait plutôt... à moi. J'ignorais que
j'étais en train d'inscrire un programme dans mes cellules,
un programme qui s'activerait dès que l'occasion se
présenterait, soit... une bonne dizaine d'années
plus tard.Mais qu'est-ce qui s'est passé, après, dans la carrière de Véronique Sanson ? Quelle mouche l'a piquée, de se croire rockeuse ou crooneuse ? De se mettre à chanter avec la grosse voix ? Comme si elle avait oublié le sens de ses propres paroles, par exemple quand elle chantait « Caresse-moi... », avec un toucher de voix qui donnait des frissons, qui était d'une justesse poétique totale, avec sa retenue, indépassable, dans un sens — avec Julien Clerc, c'était parfait —, et quelques années après, dans la furie de la scène elle se met à le crier, avec ce qui était à mes yeux une sorte de vulgarité, de rapport à la foule d'où la poésie s'était envolée.
Bien sûr, elle pouvait légitimement faire ce genre de show, rock ou jazz, ou gospel, si ça lui plaisait, mais avec de nouvelles chansons, faites pour ça, paroles et musiques adaptées, ce qu'elle fit en partie (et qui lui fera perdre progressivement sa voix).
Alors aussi pour Celui qui n'essaie pas... Ici, en 1979, juste, plein de variations, de tempos, malgré le dérangement. Et puis ici, en 1981, avec orchestre lourd et trop cadencé (pressé ?), paroles hachées.
Dit comme ça, je n'y serais pas allé.
« On donne aux mots une deuxième dimension, élaborée inconsciemment à partir de sédiments : livres lus et poésies récitées, événements subis, émotions éprouvées, paroxysmes climatiques vécus, traditions prisées ou non — sables, graviers, limons en proportions inégales selon le parcours de chaque vie dans des territoires inconnus. Chaque terre est une terre étrangère car les écrivains en brouillent les collines, les vallées et les falaises avec leur mémoire personnelle, imparfaite et décalée.
Pour ma part, je me suis toujours sentie en terra incognita. Je ne me sens propriétaire d'aucun espace : tout est à conquérir, chaque herbe, chaque poussière. La pratique de langues multiples et l'adhésion aux cultures respectives neutralisent le sentiment d'appartenance : on se transforme en étranger universel. On est soi et l'autre.» (Anna Moï, Espéranto, désespéranto / La francophonie sans les Français, Paris, Gallimard, 2006, p. 16-17)
Pédalant sur mon petit vélo statique, transpirant, ces lignes m'ont fait repenser à Bergounioux, sur les écrivains français, leur côté réac et terroir, parfois... À pourquoi je viens de passer dix ans presque de silence sur Claude Simon, d'épochè sur son œuvre pour éviter un mauvais jugement. Il avait été pour moi l'auteur qui incarnait la liberté littéraire, l'expérimentation formelle avec contestation politique embarquée (embedded), mieux que tous les autres. J'étais un fan, j'avançais en même temps dans l'université et la recherche. Aussi quand j'ai vu débarquer les études sur Simon et la terre, Simon et la famille, et qu'ils n'avaient pas tort, dans un sens, j'ai eu besoin de remonter tout en haut de mes montagnes d'illusion. Et partir s'est présenté, ce que j'ai fait.
Ayant bien fait mon chemin (mais pas ici, le violon est faux, ni là, c'est la cata...), continué à accumuler des livres et des études, je vais peut-être enfin pouvoir revenir vers Claude Simon...
« [...] la voix de Sabine parut se déchirer soudain, se tordre, s'élevant dans un cri, une protestation désespérée, furieuse (et même hargneuse, indignée, butée), disant : « Je ne veux pas mourir ! », le vieil homme se contentant sans doute de la regarder sans rien dire, car au bout d'un instant la voix — la protestation, le défi — s'éleva de nouveau, quoique plus faible [...] » (Claude Simon, L'Herbe, Minuit, 1958, p. 175)
Pathétique rage — et peur — de se voir vieillir...
(Et je vous jure que j'ai du chagrin...)
Ah ! Superbe Répliques, samedi dernier. À écouter en sirotant un jus de fruit. Critiques et désaccords ne m'ont jamais empêché de reconnaître des qualités à Alain Finkielkraut, et en particulier celle d'avoir souvent des invités intéressants. Cette fois, il a demandé à Pierre Encrevé et à Bernard Cerquiglini comment se portait la langue de France. À quoi ils ont tout de suite répondu que le français n'était pas seulement la langue de France. Le ton était donné mais la bonne humeur ne les quitta point, jusqu'à la fin, malgré les accusations, déboutées l'une après l'autre, du pessimiste de service, qui sait admirer sans jamais être convaincu. Fienkielkraut a même essayé une sorte de compliment à la langue de Sarkozy ! Savoureux...
Il y a aussi un moment où la qualité de savoir recevoir s'inverse. C'est quand, à des résultats probants et des analyses claires de la part de personnes reconnues, on reste, s'étant d'abord présenté comme amateur, imperméable à tout, continuant à défendre des idées fixes sans rien accepter de celles des autres, tout en leur faisant des compliments. Est-ce se montrer homme du monde ? Est-ce être grand seigneur ? Non, cela s'appelle l'hypocrisie.