dimanche 22 juillet 2007
Contre l'eau pour avancer
Par Berlol, dimanche 22 juillet 2007 à 23:48 :: General
Pas toujours évident de choisir un
dévédé...
Romain Goupil : « On a été élevé en classe, dans des lycées, dans des lycées non mixtes, sur une structuration verticale, c'est-à-dire [qu']on doit obéir. Obéir avec des notes, de 1 à 20, avec des classements, avec "passer en classe supérieure", on est formaté comme enfant depuis tout môme pour obéir, pour cette obéissance. Et là, tout d'un coup, autour d'une crise, parce qu'il y avait des milliers et des milliers de mômes dans la rue, ils disent "bah, on peut peut-être — ensemble — discuter", c'est-à-dire un fonctionnement horizontal. Et là, c'est parti d'une crise, mais 68 est le départ d'un truc qui existe encore maintenant, de remettre en cause. Et c'est pour ça qu'il y a eu le Discours de Bercy, et c'est pour ça qu'il y a eu les prises de position contre 68 : on ne tolère pas, ou toute une partie de l'appareil d'État, du gouvernement, des structures de force ne tolèrent pas que les individus puissent, à l'image de ce qui s'est passé en 68, s'exprimer par eux-mêmes, critiquer, avoir qu'une voix vaille une voix, et qu'on n'a pas besoin de représentants, de types qui soient nos chefs, nos petits chefs, nos représentants et après qui ne rendent plus de compte pendant cinq ans, dix ans ou quinze ans. Donc, il y a quelque chose autour de 68 qui, bien sûr, n'est pas encore entièrement abouti. Il se trompe complètement sur son Discours de Bercy. Non seulement la critique de 68 est absurde, et c'est un retour en arrière, quand il dit il faut tourner la page de 68...
Frédéric Mitterrand : — Mais qui, il ?... (rires)
Romain Goupil : — Je pense à Sarkozy qui pendant vingt minutes va intervenir sur la critique de 68, sur les valeurs d'obéissance, d'ordre, de travail, qu'on a remis en cause toutes les valeurs... Mais ce qu'il ne comprend pas, c'est qu'on ne les a pas encore remises suffisamment en cause. Il y a quelque chose au niveau de ce qui se passe, en général, qui est une fracture complète entre tout ce qui a été les années précédentes sur l'obéissance et la verticalité, et maintenant un fonctionnement tout d'un coup horizontal où on aurait peut-être les moyens de prendre notre vie en compte un par un ou en tenant compte de la vie des autres, quelque chose qui, effectivement, va tout à fait contre le fonctionnement classique et habituel qui leur vaut places, honneurs et puissance. C'est absurde, ce fonctionnement, c'est ce qui a été remis en cause en 68, contre nous-mêmes, contre les organisations gauchistes et les petits chefs et les leaders, que j'étais, bien sûr. Mais il y a quelque chose dans 68 qui, encore heureusement, est toujours présent dans la société française et c'est pas d'un petit discours qu'ils vont balayer ça, j'espère, en tout cas.»
Romain Goupil : « J'ai bossé longtemps avec lui. Il est fou et tu pourrais trouver trois phrases plus loin ou dans un autre extrait le contraire de ce qu'il vient d'affirmer...
Frédéric Mitterrand : — Il cherche tout le temps, en fait...
Romain Goupil : — Il cherche et il ne veut pas trouver. Sauf qu'avec l'image et dans son travail, par des fulgurances incroyables, il trouve pour tout le monde, ou il trouve pour nous, il a trouvé à travers ses films, il a trouvé dans des..., au niveau du montage, des fulgurances, même d'images ou d''associations d'images, dans Soigne ta droite, dans Forever, dans plein de films qu'on n'aime pas dans leur totalité. Mais il a un fonctionnement tout à fait poétique, donc faut pas l'écouter...
Frédéric Mitterrand : — Politique ou poétique ?
Romain Goupil : — Poétique, poétique ! Sur la politique, non. Sur la politique, c'est absolument affligeant et tout à fait contradictoire. Et sur les discours, c'est tout à fait affligeant que les gens prennent à la lettre ce qu'il explique, sur une citation, alors que la citation suivante va être exactement le contraire, ou même que dans les films, il va se contredire lui-même, bien entendu. Et c'est ça, où le personnage est magnifique. Mais le prendre comme maître à penser, comme boussole ou comme petit guide rouge de la Nouvelle Vague est absurde. Quand vous voyez, Tout va bien est une sombre merde grave dans l'histoire du cinéma [...]
Frédéric Mitterrand : — Vous êtes fâchés ?
Romain Goupil : — Non. Disons qu'on s'est séparés à la suite de son non-engagement sur Sarajevo. À un moment donné, c'est bien beau de donner des conseils, de dire à tout le monde ce qu'il faut faire. Quand se passe une situation qu'était celle d'urgence absolue, d'une ville assiégée, comme l'était Sarajevo en 1993. Ils demandaient, ils exigeaient, enfin exigeaient..., ils demandaient qu'il soit solidaire et qu'il soit présent à Sarajevo. Il n'y a pas été, ça été le jour où, de cette décision-là, tous ses discours m'ont semblé vains et sans grand intérêt. En me disant, "bah, c'est bien la peine de faire des leçons sur le comportement des uns et des autres pendant la Seconde Guerre Mondiale", si au moment où un des sièges les plus épouvantables, les plus effroyables, et qui allait annoncer d'autres choses terrifiantes dans nos histoires tout à fait contemporaines, qui vont être Kigali, ça ne sert à rien de donner des conseils, ça ne sert à rien de faire des discours si à un moment donné on n'est pas capable de s'engager très précisément aux côtés de ceux qu'on veut défendre et qu'on prend comme prétexte des choses qu'on va renier ou annuler par sa propre pratique.»
Romain Goupil : « La façon dont il faut cogner un truc contre un autre pour créer de l'incertitude et de la pensée... Donc, ma pensée est tout à fait trotskyste. C'est dans Histoire de la Révolution russe, il donne cet exemple, il dit [que] si les gens, les hommes, à la préhistoire, ils n'avaient pas été paresseux, ils n'auraient jamais inventé la roue, et on aurait continué à pousser d'énormes... Donc, la paresse, c'est le moteur de l'Histoire. C'est-à-dire être paresseux et ne rien foutre, c'est ça qui crée l'avancée. Donc, je me revendique comme ex-trotskyste et comme trotskyste de toujours, le plus branleur et le plus paresseux, c'est ça qui va créer. Et non pas travailler plus, valeur travail au centre de la campagne, et tout ce que j'ai pu entendre comme sottises. Bien sûr que le travail est une abomination. La passion, la création, le fait d'avoir envie de faire des choses, même pas spécialement dans la création, je voulais pas dire la création, l'écriture, et tout, bien sûr que ça c'est des activités humaines, mais le travail, absurde et tout, on a lutté, à travers le marxisme, contre cette idée d'exploiter l'homme par l'homme pour le bénéfice de quelques-uns, je reste sur ce fonctionnement.»
Trois instants, donc, de l'émission Ça me dit, l'après-midi d'hier. Et toujours cette superbe gouaille, cette parole séduisante et — à mes oreilles — souvent juste de Romain Goupil. Et dire que je n'ai toujours pas retrouvé, ça doit faire trois ans maintenant, mon coffret de trois dévédés de ses films ! À qui l'avais-je donc prêté ? Je crois que je vais le racheter...
Écoutant cela, j'étais en train de constituer un corpus mériméen, de faire les liens pour relier tous les documents en vérifiant la bibliographie. Etc.
(Pour Sarkozy à Bercy, c'est par exemple ici.)
Dans l'après-midi, T. et moi allons au centre de sport. Elle y a un cours de natation. Pour moi un peu de vélo avec Rue des boutiques obscures, vraie joie de retrouver cette écriture fluide et imprécise de Modiano
,
puis à la piscine aussi, nager et marcher. Mais beaucoup de
monde dans les lignes, et des crawleurs éclabousseurs, des
qui
croient que la force s'exerce verticalement contre l'eau pour avancer...
Puis un peu de terrasse au soleil (très voilé), sauna, bain chaud, bain froid, la totale, quoi.
On rentre pile pour que je puisse jouir de Furia à Bahia pour OSS 117 (Hunebelle, 1965) qui passe sur TV5 Monde. Jouir dans la parodie et le décalage, bien sûr. Demongeot n'est pas de mon goût. Où l'on trouve aussi en filigrane une critique de ces faux libérateurs de peuples, vrais tyrans en herbe. Goupil a eu aussi des mots très justes contre Che Guevara, d'ailleurs. Quelle stupidité, utile sans doute au capitalisme, que cette icône qu'on en a fait. Lire aussi le très beau Pura Vida
, de Patrick
Deville, sur William Walker.
Romain Goupil : « On a été élevé en classe, dans des lycées, dans des lycées non mixtes, sur une structuration verticale, c'est-à-dire [qu']on doit obéir. Obéir avec des notes, de 1 à 20, avec des classements, avec "passer en classe supérieure", on est formaté comme enfant depuis tout môme pour obéir, pour cette obéissance. Et là, tout d'un coup, autour d'une crise, parce qu'il y avait des milliers et des milliers de mômes dans la rue, ils disent "bah, on peut peut-être — ensemble — discuter", c'est-à-dire un fonctionnement horizontal. Et là, c'est parti d'une crise, mais 68 est le départ d'un truc qui existe encore maintenant, de remettre en cause. Et c'est pour ça qu'il y a eu le Discours de Bercy, et c'est pour ça qu'il y a eu les prises de position contre 68 : on ne tolère pas, ou toute une partie de l'appareil d'État, du gouvernement, des structures de force ne tolèrent pas que les individus puissent, à l'image de ce qui s'est passé en 68, s'exprimer par eux-mêmes, critiquer, avoir qu'une voix vaille une voix, et qu'on n'a pas besoin de représentants, de types qui soient nos chefs, nos petits chefs, nos représentants et après qui ne rendent plus de compte pendant cinq ans, dix ans ou quinze ans. Donc, il y a quelque chose autour de 68 qui, bien sûr, n'est pas encore entièrement abouti. Il se trompe complètement sur son Discours de Bercy. Non seulement la critique de 68 est absurde, et c'est un retour en arrière, quand il dit il faut tourner la page de 68...
Frédéric Mitterrand : — Mais qui, il ?... (rires)
Romain Goupil : — Je pense à Sarkozy qui pendant vingt minutes va intervenir sur la critique de 68, sur les valeurs d'obéissance, d'ordre, de travail, qu'on a remis en cause toutes les valeurs... Mais ce qu'il ne comprend pas, c'est qu'on ne les a pas encore remises suffisamment en cause. Il y a quelque chose au niveau de ce qui se passe, en général, qui est une fracture complète entre tout ce qui a été les années précédentes sur l'obéissance et la verticalité, et maintenant un fonctionnement tout d'un coup horizontal où on aurait peut-être les moyens de prendre notre vie en compte un par un ou en tenant compte de la vie des autres, quelque chose qui, effectivement, va tout à fait contre le fonctionnement classique et habituel qui leur vaut places, honneurs et puissance. C'est absurde, ce fonctionnement, c'est ce qui a été remis en cause en 68, contre nous-mêmes, contre les organisations gauchistes et les petits chefs et les leaders, que j'étais, bien sûr. Mais il y a quelque chose dans 68 qui, encore heureusement, est toujours présent dans la société française et c'est pas d'un petit discours qu'ils vont balayer ça, j'espère, en tout cas.»
Romain Goupil : « J'ai bossé longtemps avec lui. Il est fou et tu pourrais trouver trois phrases plus loin ou dans un autre extrait le contraire de ce qu'il vient d'affirmer...
Frédéric Mitterrand : — Il cherche tout le temps, en fait...
Romain Goupil : — Il cherche et il ne veut pas trouver. Sauf qu'avec l'image et dans son travail, par des fulgurances incroyables, il trouve pour tout le monde, ou il trouve pour nous, il a trouvé à travers ses films, il a trouvé dans des..., au niveau du montage, des fulgurances, même d'images ou d''associations d'images, dans Soigne ta droite, dans Forever, dans plein de films qu'on n'aime pas dans leur totalité. Mais il a un fonctionnement tout à fait poétique, donc faut pas l'écouter...
Frédéric Mitterrand : — Politique ou poétique ?
Romain Goupil : — Poétique, poétique ! Sur la politique, non. Sur la politique, c'est absolument affligeant et tout à fait contradictoire. Et sur les discours, c'est tout à fait affligeant que les gens prennent à la lettre ce qu'il explique, sur une citation, alors que la citation suivante va être exactement le contraire, ou même que dans les films, il va se contredire lui-même, bien entendu. Et c'est ça, où le personnage est magnifique. Mais le prendre comme maître à penser, comme boussole ou comme petit guide rouge de la Nouvelle Vague est absurde. Quand vous voyez, Tout va bien est une sombre merde grave dans l'histoire du cinéma [...]
Frédéric Mitterrand : — Vous êtes fâchés ?
Romain Goupil : — Non. Disons qu'on s'est séparés à la suite de son non-engagement sur Sarajevo. À un moment donné, c'est bien beau de donner des conseils, de dire à tout le monde ce qu'il faut faire. Quand se passe une situation qu'était celle d'urgence absolue, d'une ville assiégée, comme l'était Sarajevo en 1993. Ils demandaient, ils exigeaient, enfin exigeaient..., ils demandaient qu'il soit solidaire et qu'il soit présent à Sarajevo. Il n'y a pas été, ça été le jour où, de cette décision-là, tous ses discours m'ont semblé vains et sans grand intérêt. En me disant, "bah, c'est bien la peine de faire des leçons sur le comportement des uns et des autres pendant la Seconde Guerre Mondiale", si au moment où un des sièges les plus épouvantables, les plus effroyables, et qui allait annoncer d'autres choses terrifiantes dans nos histoires tout à fait contemporaines, qui vont être Kigali, ça ne sert à rien de donner des conseils, ça ne sert à rien de faire des discours si à un moment donné on n'est pas capable de s'engager très précisément aux côtés de ceux qu'on veut défendre et qu'on prend comme prétexte des choses qu'on va renier ou annuler par sa propre pratique.»
Romain Goupil : « La façon dont il faut cogner un truc contre un autre pour créer de l'incertitude et de la pensée... Donc, ma pensée est tout à fait trotskyste. C'est dans Histoire de la Révolution russe, il donne cet exemple, il dit [que] si les gens, les hommes, à la préhistoire, ils n'avaient pas été paresseux, ils n'auraient jamais inventé la roue, et on aurait continué à pousser d'énormes... Donc, la paresse, c'est le moteur de l'Histoire. C'est-à-dire être paresseux et ne rien foutre, c'est ça qui crée l'avancée. Donc, je me revendique comme ex-trotskyste et comme trotskyste de toujours, le plus branleur et le plus paresseux, c'est ça qui va créer. Et non pas travailler plus, valeur travail au centre de la campagne, et tout ce que j'ai pu entendre comme sottises. Bien sûr que le travail est une abomination. La passion, la création, le fait d'avoir envie de faire des choses, même pas spécialement dans la création, je voulais pas dire la création, l'écriture, et tout, bien sûr que ça c'est des activités humaines, mais le travail, absurde et tout, on a lutté, à travers le marxisme, contre cette idée d'exploiter l'homme par l'homme pour le bénéfice de quelques-uns, je reste sur ce fonctionnement.»
Trois instants, donc, de l'émission Ça me dit, l'après-midi d'hier. Et toujours cette superbe gouaille, cette parole séduisante et — à mes oreilles — souvent juste de Romain Goupil. Et dire que je n'ai toujours pas retrouvé, ça doit faire trois ans maintenant, mon coffret de trois dévédés de ses films ! À qui l'avais-je donc prêté ? Je crois que je vais le racheter...
Écoutant cela, j'étais en train de constituer un corpus mériméen, de faire les liens pour relier tous les documents en vérifiant la bibliographie. Etc.
(Pour Sarkozy à Bercy, c'est par exemple ici.)
Dans l'après-midi, T. et moi allons au centre de sport. Elle y a un cours de natation. Pour moi un peu de vélo avec Rue des boutiques obscures, vraie joie de retrouver cette écriture fluide et imprécise de Modiano
Puis un peu de terrasse au soleil (très voilé), sauna, bain chaud, bain froid, la totale, quoi.
On rentre pile pour que je puisse jouir de Furia à Bahia pour OSS 117 (Hunebelle, 1965) qui passe sur TV5 Monde. Jouir dans la parodie et le décalage, bien sûr. Demongeot n'est pas de mon goût. Où l'on trouve aussi en filigrane une critique de ces faux libérateurs de peuples, vrais tyrans en herbe. Goupil a eu aussi des mots très justes contre Che Guevara, d'ailleurs. Quelle stupidité, utile sans doute au capitalisme, que cette icône qu'on en a fait. Lire aussi le très beau Pura Vida