On ne sait pas par quoi on tient à un vieil acteur. On l'a vu dans tellement de films, dans tellement de rôles, tellement de moments de notre vie qu'il est tout cousu à nous, caché partout dans nos souvenirs. On ne l'a jamais eu en face de soi, on n'a rien en commun et il est pourtant comme un ami. Toujours à plat sur un écran, il a plus d'épaisseur que nos propres parents, quelquefois. Quand on le revoit jeune, on pense à sa jeunesse à soi, comme si on avait été à ses côtés. Et quand on le voit vieux, on se dit que c'est encore lui, qu'il est toujours aussi bon.
Et puis quand il est mort, d'un seul coup on se rend compte que c'est trop tard, qu'il n'y aura pas d'autres films, que l'occasion de boire un coup ensemble ne se présentera plus, qu'on ne saura jamais comment il était en dehors de ses rôles et de ses interviews. On bascule dans l'inconnu, on n'a jamais su qui il était.
En perdant Michel Serrault, j'essayais de comprendre le sentiment qui me l'avait rendu encore plus sympathique que beaucoup d'autres que j'aimais bien. J'ai à peine le temps d'essayer, d'écrire cela qu'un autre nom tombe, qu'un autre sentiment de tristesse explose dans un autre coin du ciel, comme un funèbre feu d'artifice.
Ingmar Bergman ne m'était pas sympathique, non, le mot ne convient pas, ce n'était pas le copain Serrault. De son air austère, sur des photos, un gamin comme moi n'avait pas envie. Plutôt que d'amitié ou de sympathie, ça serait de l'admiration hagarde. L'incompréhension devant le génie. Plus de dix de ses films, tout mélangés, me reviennent à l'esprit, font un bouquet de parfums de moi. J'étais étudiant et tout seul j'allais voir les Bergman — et pas les Fellini — dans les cycles du côté de Saint-Michel, Saint-Germain. J'avais peu d'amis et pas le temps d'en chercher qui partageassent ces goûts-là. Il n'y avait d'ailleurs pas des centaines de gens dans les salles. C'était beaucoup de films en noir et blanc. Monika, récemment revu, Les Fraises sauvages, Persona, Une Leçon d'amour, Le Silence, Sourires d'une nuit d'été ou Sonate d'automne eurent plus d'influence sur moi que Le septième Sceau, apprécié mais pas ressenti. Je ne vois qu'Hitchcock dont le noir et blanc ait autant impressionné ma pellicule intérieure. J'allais sans ordre, sans théorie, au feeling. L'anglais ou le suédois, je ne savais que lire les sous-titres.

Pas de liens, ce serait trop facile.

Du côté des vivants, on est passé entre les gouttes. On a continué le puzzle des vacances. Après les billets d'avion, les contacts, les dossiers universitaires, les travaux de recherche, la location de voiture, c'était au tour des billets de Narita Express que nous avons achetés en allant au sport, à Shibuya.
J'ai bien avancé mon Modiano, très dans le ton du jour...

« Le Paris où nous marchions tous les deux en ce temps-là était aussi estival et irréel que le complet phosphorescent de ce Scouffi. Nous flottions dans une nuit qu'embaumaient les troènes lorsque nous passions devant les grilles du parc Monceau. Très peu de voitures. Des feux rouges et des feux verts s'allumaient doucement pour rien et leurs signaux aux couleurs alternées étaient aussi doux et réguliers qu'un balancement de palmes.
Presque au bout de l'avenue Hoche, à gauche, avant la place de l'Étoile, les grandes fenêtres du premier étage de l'hôtel particulier qui avait appartenu à sir Basil Zaharoff étaient toujours allumées. Plus tard — ou à la même époque peut-être — je suis souvent monté au premier étage de cet hôtel particulier : des bureaux et toujours beaucoup de monde dans ces bureaux. Des groupes de gens parlaient, d'autres téléphonaient fébrilement. Un va-et-vient perpétuel. Et tous ces gens ne quittaient même pas leur pardessus. Pourquoi certaines choses du passé surgissent-elles avec une précision photographique ? » (Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, p. 160-161)