Personne ne refroidit
Par Berlol, mardi 31 juillet 2007 à 23:02 :: General :: #716 :: rss
Je quitte T. assez tard dans la matinée, il n'y a pas de
cours,
seulement du travail au bureau, sans horaire fixe. Avec l'ordinateur
portable en mode pdf+mp3, entendez : lecture &
musique, le
train acquiert une encore plus grande vitesse — une vitesse
littéraire. La musique, c'est une
sélection de Orb, Air Liquide, Muslimgauze, de
l'électronique rythmée, sans lourdeur ni paroles
importunes. La lecture, c'est Mérimée, la Chronique
du règne de Charles IX, du XVIe
siècle au XIXe, mais assez à la façon
XVIIIe, un régal.
Il fait chaud, la fac est calme, il n'y a presque plus d'examens. Mon dernier à faire passer sera demain. Je commence les corrections, fais du courrier. Jusqu'à ce que David et moi nous décidions à aller jouer au ping-pong. Trois quarts d'heure assez habituels, plutôt pas mal, côté forme. Quand arrive un collègue de la fac d'économie, bon joueur, pas vu ici depuis des mois. David et moi en double contre lui, comme ça personne ne refroidit (façon de parler, la salle n'est pas climatisée...). Puis un quatrième arrive, qui jouera avec David pendant que je continuerai avec le collègue d'éco. Les coups me reviennent, les services, le smash de revers, les spoons, comme je les nomme (balles prises très bas, accélérées et montant haut, que l'adversaire croit voir sortir en rigolant et qui fusent sur le côté dès qu'elles touchent la table, leurs trajectoires tenant plus de l'ellipse que de la parabole).
Deux heures en tout. On a perdu au moins deux litres. On est cassé, on fait la course dans les escaliers, on a dix ans. De retour au bureau, on se vide une théière en écoutant les infos. Et là...
Ils
auraient eu un pacte secret, se seraient donné le mot. Le
mot de
passe : mourir. Sur
une date, un événement, un constat, la
surveillance vidéo, la malhonnêteté des
sports,
ou des choses plus éthérées encore,
nul ne pouvait le savoir. Ils auraient jugé leur
œuvre achevée, derrière eux,
inoubliable.
Collectors, rétrospectives, intégrales allaient
déjà leur train — et eux de trop,
carcasses devenues
intransportables quand tout voyage si vite. Sans qu'il fût
possible
de
dire comment ils avaient opéré, établi
leur plan
depuis des années
ou quelques jours seulement, il semblait qu'ils avaient
scellé cet accord de partir ensemble, fuir, se
faire la belle avec
les draps des écrans chéris. Beaux draps
qu'ils nous laissaient
remonter sans eux. Gens du XXe siècle,
ils souhaitaient
cependant déborder, voir de l'autre
côté, mettre
leurs dernières œuvres derrière la
ligne du XXIe
sans être plaqués par un cancer ou une
dépression. Ils y étaient parvenus.
Serrault, Bergman, Antonioni.
À l'heure où nous imprimons, la série n'est peut-être pas terminée. La seule certitude...
«Pedro, alors, lui avait dit brusquement :
— Je crois que j'ai trouvé un moyen pour quitter la France... Avec de l'argent, tout est possible...
Il se souvenait que de très minces flocons de neige — presque des gouttes de pluie — tourbillonnaient derrière les vitres de la fenêtre. Et cette neige qui tombait, la nuit du dehors, l'exiguïté de la chambre, lui causaient une impression d'étouffement. Est-ce qu'il était encore possible de fuir quelque part, même avec de l'argent ?
— Oui, murmurait Pedro... J'ai un moyen de passer au Portugal... Par la Suisse...
Le mot « Portugal » avait aussitôt évoqué pour lui l'océan vert, le soleil, une boisson orangée que l'on boit à l'aide d'une paille, sous un parasol. Et si un jour — s'était-il dit — nous nous retrouvions, ce « Pedro » et moi, en été, dans un café de Lisbonne ou d'Estoril ? » (Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, p. 172-173)
« Au centre de Lisbonne, au pied des hôtels de luxe, à deux pas du Ritz, s'étend un domaine de haute poésie que les touristes en général ignorent et que les Lisboètes évitent à cause de sa chaleur accablante : la estufa quente, une serre chaude où est savamment entretenue l'atmosphère d'étouffoir humide des pires zones équatoriales. Le lieu est désert, les voix s'y désagrègent, la pensée s'y désagrège sous la sueur, sous le silence de la végétation vigoureuse, aux verts multiples, sous le chuintement de l'eau qui coule en continu, partout, afin d'augmenter encore la moiteur.
Et lui : Mais ma jolie, ma toute-charmante, qu'est-ce que tu espères trouver là-bas comme climat, en Indonésie ou au Vietnam, là où tu choisiras de t'arrêter ? Là où tu t'arrêterais, si jamais je te laissais partir d'ici après-demain ? » (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 46-47)
Il fait chaud, la fac est calme, il n'y a presque plus d'examens. Mon dernier à faire passer sera demain. Je commence les corrections, fais du courrier. Jusqu'à ce que David et moi nous décidions à aller jouer au ping-pong. Trois quarts d'heure assez habituels, plutôt pas mal, côté forme. Quand arrive un collègue de la fac d'économie, bon joueur, pas vu ici depuis des mois. David et moi en double contre lui, comme ça personne ne refroidit (façon de parler, la salle n'est pas climatisée...). Puis un quatrième arrive, qui jouera avec David pendant que je continuerai avec le collègue d'éco. Les coups me reviennent, les services, le smash de revers, les spoons, comme je les nomme (balles prises très bas, accélérées et montant haut, que l'adversaire croit voir sortir en rigolant et qui fusent sur le côté dès qu'elles touchent la table, leurs trajectoires tenant plus de l'ellipse que de la parabole).
Deux heures en tout. On a perdu au moins deux litres. On est cassé, on fait la course dans les escaliers, on a dix ans. De retour au bureau, on se vide une théière en écoutant les infos. Et là...
Ils
auraient eu un pacte secret, se seraient donné le mot. Le
mot de
passe : mourir. Sur
une date, un événement, un constat, la
surveillance vidéo, la malhonnêteté des
sports,
ou des choses plus éthérées encore,
nul ne pouvait le savoir. Ils auraient jugé leur
œuvre achevée, derrière eux,
inoubliable.
Collectors, rétrospectives, intégrales allaient
déjà leur train — et eux de trop,
carcasses devenues
intransportables quand tout voyage si vite. Sans qu'il fût
possible
de
dire comment ils avaient opéré, établi
leur plan
depuis des années
ou quelques jours seulement, il semblait qu'ils avaient
scellé cet accord de partir ensemble, fuir, se
faire la belle avec
les draps des écrans chéris. Beaux draps
qu'ils nous laissaient
remonter sans eux. Gens du XXe siècle,
ils souhaitaient
cependant déborder, voir de l'autre
côté, mettre
leurs dernières œuvres derrière la
ligne du XXIe
sans être plaqués par un cancer ou une
dépression. Ils y étaient parvenus. Serrault, Bergman, Antonioni.
À l'heure où nous imprimons, la série n'est peut-être pas terminée. La seule certitude...
«Pedro, alors, lui avait dit brusquement :
— Je crois que j'ai trouvé un moyen pour quitter la France... Avec de l'argent, tout est possible...
Il se souvenait que de très minces flocons de neige — presque des gouttes de pluie — tourbillonnaient derrière les vitres de la fenêtre. Et cette neige qui tombait, la nuit du dehors, l'exiguïté de la chambre, lui causaient une impression d'étouffement. Est-ce qu'il était encore possible de fuir quelque part, même avec de l'argent ?
— Oui, murmurait Pedro... J'ai un moyen de passer au Portugal... Par la Suisse...
Le mot « Portugal » avait aussitôt évoqué pour lui l'océan vert, le soleil, une boisson orangée que l'on boit à l'aide d'une paille, sous un parasol. Et si un jour — s'était-il dit — nous nous retrouvions, ce « Pedro » et moi, en été, dans un café de Lisbonne ou d'Estoril ? » (Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, p. 172-173)
« Au centre de Lisbonne, au pied des hôtels de luxe, à deux pas du Ritz, s'étend un domaine de haute poésie que les touristes en général ignorent et que les Lisboètes évitent à cause de sa chaleur accablante : la estufa quente, une serre chaude où est savamment entretenue l'atmosphère d'étouffoir humide des pires zones équatoriales. Le lieu est désert, les voix s'y désagrègent, la pensée s'y désagrège sous la sueur, sous le silence de la végétation vigoureuse, aux verts multiples, sous le chuintement de l'eau qui coule en continu, partout, afin d'augmenter encore la moiteur.
Et lui : Mais ma jolie, ma toute-charmante, qu'est-ce que tu espères trouver là-bas comme climat, en Indonésie ou au Vietnam, là où tu choisiras de t'arrêter ? Là où tu t'arrêterais, si jamais je te laissais partir d'ici après-demain ? » (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 46-47)
Commentaires
1. Le mardi 31 juillet 2007 à 08:03, par brigetoun :
pour Antonioni c'est vraiment un cinéaste dont les films font partie de mon monde intérieur, et dans les dix minutes suivantes appris la mort la même nuit d'un peintre, notoriété moyenne, thèmes attachants et bonhomme qui touche de très près des gens que j'aime - ces jours sont par trop funêbres (jusqu'au paquet que je prenais dans les lettres que je classe qui s'est révélé être une collection de condoléances)
2. Le mercredi 1 août 2007 à 14:37, par Berlol :
Il est possible qu'Isidore Isou ait été des leurs... Son importance historique et sa disparition synchrone iraient dans ce sens. Mais les médias, déjà obstrués par de légitimes pleurs n'ont plus d'oreille...
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