Journal LittéRéticulaire

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vendredi 31 août 2007

Des basquets, une Histoire amoureuse des Gaules

Durant nos déplacements d'hier et d'aujourd'hui dans Paris, T. et moi avons constaté des changements plus nombreux et plus radicaux que lors des voyages des années précédentes. Tout d'abord le nombre de vélos, dont une majorité de Vélib, qui donne un nouvel aspect général à la ville. Avec également le fait que l'activité autour d'une borne de Vélib modifie la vie d'une rue. Et le trafic automobile qui s'en trouve globalement ralenti, sans doute dans l'ensemble de la ville.
Aussi, qui n'a rien à voir, rue Monge, rue Mouffetard et du côté de la rue de Buci, un grand nombre de changements d'enseignes. Avec la tendance, pour les restaurants et les magasins de vêtements, à une élévation du niveau de qualité (au moins en apparence) et donc de la gamme de prix. Ce qui doit avoir pour conséquences d'attirer une autre clientèle et de rejeter je ne sais où la clientèle plus modeste qui fréquentait ces différents quartiers.

Nous réorganisons nos bagages pour le départ de demain. Le climat d'ici n'est pas celui de Corse (hélas). Et celui de Normandie sera sans doute plus frais, voire pluvieux. Déjeunons au Café la Bûcherie, sur les quais, juste à côté de la librairie Shakespeare & Co. Cuite ou crue, la viande est bonne, de même que le gratin dauphinois. Nous passons chez Gibert Jeune pour quelques plans et guides, puis chez Kusmi pour du thé. Nous asseyons une demi-heure au Luxembourg, pendant la très moyenne musique du kiosque, pour un moment de lecture.
En voiture, nous allons à Choisy-le-Roi pour voir ma grand-mère et les nouveaux aménagements que ma sœur a effectués dans l'appartement familial, notamment la cuisine qui avait été faite il y a plus de vingt ans. Pas mal de changements aussi dans Choisy, surtout des nouveaux bâtiments et des implantations d'entreprises. Et puis les travaux de réaménagement du Transval, le bus rapide, après, nous dit ma grand-mère, les nombreux accidents survenus lorsque les gens pressés d'attraper leur bus traversent sans regarder. Nous sommes étonnés et heureux de la vitalité de ma grand-mère, qui aura bientôt 88 ans, un chiffre sacré en Chine. Mais elle regrette toujours son chien, mort l'année dernière. Elle voudrait en avoir un autre même si ça ne serait pas pareil... Traversée de la Seine en voiture pour aller chercher quelques-unes de mes affaires entreposées chez elle (des basquets, une Histoire amoureuse des Gaules de Bussy-Rabutin, etc.).

Retour à Paris pour soirée tranquille, rangement (encore) et lecture. Après que j'ai eu durant de nombreux mois des difficultés pour envoyer mon courrier depuis Tokyo (à cause du port SMTP, problème récemment réglé, on s'en souvient), c'est au tour de T. de ne pas parvenir à envoyer un mail important d'ici. Nous modifions donc de même le port SMTP mais... ça ne marche toujours pas. Autre chose, sans doute. Il faudra attendre (peut-être) le retour de Michel.

jeudi 30 août 2007

Valises rebouclées

Dernier lever devant ce gigantesque paysage de montagne et de mer.
Nos valises rebouclées, Michel nous ramène à l'aéroport de Bastia-Poretta, d'où notre avion décolle à 13h45. Ce qui fait qu'à 15h45, nous quittons Orly Ouest dans une Peugeot 407 de location pour gagner la place Monge.
Notre première sortie sera pour de brèves courses vers le bas de la rue Mouffetard (pain, jus d'orange, etc.). Puis, pendant que T. se change (pour avoir plus de place dans sa valise, elle a pris l'avion avec ses chaussures de randonnée), je fais un saut à la librairie La Boucherie pour le Volodine et le Salvayre.
Dîner au Foyer du Vietnam (T. avait envie de quelque chose d'asiatique, pour changer  Jean-Paul, notre ami libraire, nous dit que c'est maintenant très couru, ce restaurant).

J'ai gardé des coupures des journaux lus dans l'avion, ça concerne la rentrée littéraire, mais pas le temps de les recopier. Je préviendrai quand les billets seront à jour...

Dans Libération du 30 août, on demande à l'éditeur P.O.L. si l'enfant mort est en train de devenir un tabou fictionnel. Il répond : « Je ne le pense pas, mais je sens que ça le devient. Et c'est grave. Camille Laurens écrit que si le roman de Marie Darrieussecq avait été écrit à la troisième personne, ça n'aurait pas été gênant. De quel droit écrit-elle cela ? On assiste à cette perversion : on ajoute à la puissance de la littérature la légitimité du vécu. Prise entre l'authentique absolu de la poésie et l'authentifiable de l'autofiction, la fiction est mal partie.»

Ou : comment faire d'un cas isolé une tendance, et d'une tendance un état général. Avec comme titre : La légitimité du vécu : une perversion. Du grand, grand n'importe quoi...

mercredi 29 août 2007

Succès des poissons pour la soupe

T. et moi en voiture à Saint-Florent. Courses diverses.

Après le déjeuner, dernière séance de plage à Nonza. Titine ayant fini L'Élégance du hérisson dans la nuit (qui fut peut-être la plus chaude de l'été), j'en reprends la lecture sur la plage. Pendant ce temps, Michel nous pêche avec succès des poissons pour la soupe de ce soir (pour tous mais surtout parce que T. adore ça).

Citations et photos seront ajoutées ultérieurement.

mardi 28 août 2007

Quelque chose de terriblement romanesque

Revenus hier soir avec la presse locale, nous le savions : Sarkozy vient aujourd'hui à Bastia et Saint-Florent (pour ce qui est dans notre rayon d'action). Ne surtout pas aller par là.
Plan de base, donc : départ avant 10 heures en direction de Nonza. T., Michel et moi descendons à Olmeta, entre les hameaux de Celle et de Poggio, à 295 mètres d'altitude, pour une randonnée de deux heures sous le cagnard. Traversée de Nonza, village partiellement fortifié, aux rues très étroites et pourtant visité par de nombreux cars de Japonais il y a quelques années, nous apprend T., à cause du film Le Grand Bleu.
Rejoignons ensuite Titine et sa fille dans une crique d'eau très claire, juste en contrebas d'un couvent en ruines (près du lieu-dit Bocca Bona). Remarquable grotte juste sous le couvent. On imagine des aristocrates cachés, des fuites en barque... Quelque chose de terriblement romanesque.

Déjeuner à la maison (l'huile d'olive est très très bonne). Repos. Rangement. Lecture.

Dîner à 5 au Relais de Saleccia, à l'entrée (du désert) des Agriates.

lundi 27 août 2007

Objectif menhir et huile d'olive

Lecture matinale. L'entretien avec Jean-Yves Mollier dans le Télérama de la semaine. C'est exactement sur ma crête de pensée (Cf. syndrome du chapelier), loin de la défense du commerce de l'édition contemporaine et plus encore des ragots de la rentrée littéraire (Laurens VS Darrieussecq, Bégaudeau descendu par Assouline, etc.).

« Ne sommes-nous pas à l'orée d'un cycle irréversible : le texte s'échappe du livre et le livre s'échappe de la bibliothèque ? Dans un siècle, y aura-t-il encore des livres ?
Un siècle, c'est la bonne échéance pour cette question. Dans dix ou vingt ans, le livre existera évidemment encore. L'imprimé avait fait reculer le manuscrit et l'écran plat fera reculer le livre sur papier. Mais rien ne nous dit que le support du livre sera l'écran plat. La technique va tellement vite que de nouveaux supports peuvent apparaître. Si l'on est capable de commercialiser à prix très bas un codex qui contiendra, avec le principe du téléchargement, toutes les bibliothèques du monde, alors on aura des livres dans sa bibliothèque, et ce codex avec une autre bibliothèque. Il faut accueillir tout cela avec beaucoup d'optimisme. La question du support reste toutefois primordiale. Roger Chartier a bien montré qu'on ne lit jamais deux fois le même livre sur deux supports différents. [...] » (Jean-Yves Mollier, Télérama, n°3006, p. 11)

Des cousins de Titine (5 personnes) viennent de Carticasi, dans le centre montagneux de la Corse, pour déjeuner — occasion de retrouvailles entre deux branches d'une famille qui n'étaient pas proches.
Avec la pêche de Michel d'hier, T. prépare une soupe de poisson au miso dont les hôtes seront éblouis. Titine s'occupe d'un fiadone et des deux poulets au four. De mon côté, j'épluche haricots verts et pommes de terre, pour les cuire et les sauter à l'ail.
Tout va comme sur des roulettes. Jusqu'à 17 heures, heure à laquelle nous étions convenus, T., Michel et moi, de partir en randonnée, laissant Titine seule avec les siens.

Sortons chaussés serré direction Patrimonio, objectif menhir et huile d'olive. D'abord par la route, mais cherchant un chemin, pour descendre, sur la droite, vers le couchant. Trouvons une sorte de sentier qui va vers une crête, au-dessus des vignes. Pas balisé, juste de temps en temps des petits cairns de pierres plates et des cartouches de fusils de chasse. Progressons joyeusement de quelques centaines de mètres en trente minutes, entre varappe et romarin, jusqu'à ce que Michel pronostique un cul-de-sac. Demi-tour et reprise de la route jusqu'au chemin pris l'autre jour. Pause devant l'église, dos et sac-à-dos trempés. Découverte du menhir, que Michel connaissait déjà. Trouvons même la résidence de la presseuse d'huile (notre Mac Guffin depuis quelques jours, depuis que nous l'avons vue dans le guide Nustrale, n°10), mais pas de magasin. Michel téléphone à Titine, descendue à Saint-Florent en voiture avec sa fille après le départ des cousins, pour que nous nous retrouvions près d'une épicerie, nommée par convention chez Mme Rondpointzi.
Marchons jusqu'à ce rond-point et, dans cette épicerie... je trouve l'huile d'olive recherchée, l'Aliva Marina. J'en prends une boîte de 250 cl. Nous la goûterons plus tard, mais ce que nous pouvons déjà dire, c'est qu'elle a intérêt à être très bonne. À près de 40 euros le litre ! Ça nous amène même à nous interroger sur le mode de sélection des produits dans ce Guide des produits corses... À moins que ce soit la marge de la Rondpointzi...

Après le dîner, forcément léger, nous reprenons lecture de Barbery et là, Ô miracle, bien qu'on n'échappe pas à quelques leçons de philo à deux balles, il se passe quelque chose. Et même deux choses, la convergence approche. Un, l'arrivée d'un Japonais dans l'immeuble. Deux, la découverte d'un livre de chez Vrin dans le cabas de la concierge...

dimanche 26 août 2007

Paquets de mer toniques

Ce qui n'a pu se faire avant-hier, d'une part parce que T. et moi y avions renoncé  — ce n'était pas le bon moment —, d'autre part parce que le mauvais temps l'avait empêché, est remis au programme d'aujourd'hui : la journée en bateau, vers les plages inaccessibles en voiture : Loto, Saleccia, etc.

Préparation hâtive (ça se ressentira, hélas, au moment du pique-nique, sans pain, sans fruits, sans gâteaux secs) pour être tous les cinq chez le loueur (Dominique Plaisance, à Saint-Florent) vers 9h30. Michel y demande son bateau et reçoit avec deux autres clients un petit cours (ou rappel) sur les manœuvres de sécurité et les zones dangereuses, carte légendée à l'appui.
Nous embarquons à 10 heures sur un Bombard de 4,70 mètres, avec moteur de 25 chevaux (154 euros la journée, hors carburant). Les boudins pneumatiques sur lesquels on s'asseoit sont équipés de cordes pour se tenir et toutes nos affaires sont au centre, sur et autour du gros sac de sécurité contenant les gilets et tout le matériel obligatoire. En dehors de ça, il n'y a guère de place et le bateau n'est pas couvert...
On commence par l'un des exercices les plus difficiles : sortir du port (au moins pour un capitaine débutant). Ce sera sans problème. Vitesse de 3 nœuds dans les 300 mètres des côtes. Et après, à nous la haute mer ! À nous l'accélération qui relève la proue (où je me tiens pour faire contrepoids et de la photo), le vent qui emmêle bien les cheveux, les paquets de mer toniques quand arrivent jusqu'à nous les sillages des yachts rapides !
Doublons la plage du Loto sans nous y arrêter. Trop de monde, des gens qui viennent par la navette. Descendons à Saleccia. Jeter l'ancre, laisser filer jusqu'où on a pied, débarquer les sacs sur la tête pour ne pas les mouiller. Comme dans les films. On déjeune, avec ce qu'on a, donc (œufs durs, tomates, saucisson, compotes), et sans parasol. Trois-quart d'heure après, on rembarque. Et là, gros problème : on ne sait pas remonter sans échelle... Il faut s'entraîner à sautiller en tenant les cordages puis se lancer pour poser son ventre sur le boudin, tel un phoque. Ensuite pousser sur les bras pour basculer à l'intérieur. Tout le monde n'y arrive pas. Je ne donne pas de noms...
Deux criques plus loin, nous descendons, T. et moi, pour le farniente dans la Cala di Fecciajo, lieu paradisiaque où l'eau est tiède et très peu profonde. Pendant que je dors sur le sable, en écoutant vaguement une radio italienne, Michel va pêcher vers la Punta di Mignola. Et Titine et J. sont restées sur le bateau à rissoler. Ils nous reprennent vers 16h30 (à l'heure des méduses).

Retour vers 18 heures, tous bien cuits.
Suis juste bon à préparer une ratatouille régénérante. On dîne après le coucher du soleil (ici encore au-dessus de la maison des Barricini, hi, hi...). Et qu'on se rince les maillots de bain au karcher. Et qu'on se boit des litres d'eau. Et qu'on se met des poignées de crèmes hydratantes. Et de la Biafine.
Pour finir de nous achever, tisanes en lisant L'Élégance du hérisson. Arrivés à la page 132, quatre endormis vermillons autour de la table. Ça ira pour aujourd'hui...

samedi 25 août 2007

Troisième soirée sans élégance d'hérisson

Travail sur Mérimée, ça avance, je vois le bout d'un tunnel.
Préparation de soupe de poisson avec Michel. Puis de pâtes Colomba à la tomate, très arabbiata (les trous du poivre de Cayenne étaient trop gros...). T. filme le tout.

Vers trois heures, le beau temps fixement revenu, on part en voiture pour Bastia, à quatre, sans Michel.
Titine nous montre la maison où elle a vécu toute petite et où elle est revenue souvent en vacances. À la boutique de produits corses qu'elle préfère, U Muntagnolu, elle fait des provisions gargantuesques. Le vendeur est très professionnel, connaît parfaitement sa marchandise. Mais T. et moi pensons aussi au poids des valises et nous limitons à quelques pots de pâté, de miel, une saucisse, une liqueur de cédrat, des nougats. J'en oublie peut-être...

Promenade dans les rues. J. nous recommande la librairie Album (si elle a un autre nom, ça ne se voit pas) où le Volodine n'est pas encore arrivé... De dépit, on se rabat sur deux BD et un livre de cuisine (Casabianca, une aventure de Corsu, de Rückstühl, chez DCL éditions, 2007, Petru Santu, Chjama é rispondi..., de Federzoni, chez Alain Piazzola, 2005, et Mes quarante Recettes à la farine de châtaigne, de Maud Paghjola, aux Éditions Lacour, 2003).
Plus loin, Télérama pour les deux films de Bergman (Monika, 1953, et Cris et Chuchotements, 1972), déjà vus mais bons à garder.
Rendez-vous au Café de la Paix, place Saint-Nicolas (où se trouve d'ailleurs la tourelle du sous-marin Casabianca qui participa à la libération de la Corse, en 1942-43).

Dîner avec les amis d'hier et d'avant-hier parce que leur billet de bateau, suite à une erreur, est en fait pour demain, alors que leur location est finie depuis ce matin dix heures. Avec leurs deux enfants, c'est un peu compliqué, mais ils ont trouvé une chambre pour ce soir à Patrimonio. Du coup, c'est la troisième soirée sans élégance d'hérisson. Et en plus, je n'arrive pas à écrire tant mes yeux se ferment après onze heures. L'air marin, dit-on...

vendredi 24 août 2007

Entraîner le ressort et l'équilibre

Vendredi 24 août 2007. Entraîner le ressort et l'équilibre.

Sur le site de Verdier, je lis avec tristesse le compte-rendu du vandalisme au Banquet du livre de Lagrasse. Je persiste à penser que l'article du Figaro — et ce besoin d'histoires « un peu croustillantes » — était de trop.

Ce matin, T. et moi annulons notre participation à une sortie en mer avec nos amis et ceux qui nous ont reçus hier soir. Malgré l'attrait des plages inaccessibles par la route, besoin de repos et de continuer le travail sur Mérimée, pour moi, crainte du soleil direct pendant trop d'heures pour T. — et non la peur d'éprouver le tout nouveau permis bateau de Michel...
Le temps n'est pas brillant, la météo l'annonce beau en matinée et nuageux ensuite. Ils partent comme prévu, à trois. Les amis doivent les rejoindre au port de Saint-Florent, chez le loueur. Peu après, il pleut. Et des nuages partout. Ce n'est pas juste un orage. Je me mets au travail, sans finir le JLR d'hier. T. se repose, lit, regarde la pluie. Quand c'est l'heure théorique qu'il sortent du port, je vais sur la terrasse avec mon imperméable et braque les jumelles vers la baie. Rien. Un petit voilier qui part, sans doute pour aller chercher du soleil ailleurs. La pluie a forci. Notre annulation se trouve pleinement justifiée mais pour la raison contraire de celle donnée par T.

Avant le déjeuner, ils reviennent, n'ont pas loué de bateau, juste fait quelques courses. J'ai réussi à travailler près de trois heures. On déjeune. Puis le temps se lève, bientôt beau fixe, mais pas de vent. S'ils avaient pu savoir...
Nouveau programme. Michel ira pêcher. On fait la sieste. Préparation pour la plage. Pas de randonnée, il faut laisser reposer les chevilles.
Peu après quatre heures, en route pour la plage de Nonza. Bien installé sur ces petits galets, j'écoute un peu de radio avec le i-river, juste assez pour entendre que Cécilia refuse de se rendre à la commission parlementaire qui voulait l'entendre (le régime népotique et discrétionnaire continue à révéler son vrai visage), puis je lis Mérimée dans la Pléiade.

Ensuite, je pars seul, avec l'appareil-photo en bandoulière, dans les rochers de la côte, sautiller comme quand j'avais quinze ans, entraîner le ressort et l'équilibre, et faire des clichés de géologue amateur. Je croise un couple de nudistes blonds. Lui pêche avec de longues cannes très modernes, elle snorkle un peu. Plus loin, des murs de roche, avec des prises intéressantes. J'arrive à monter et à redescendre sans problème. Baignade dans creux entre les rochers, formant baignoires naturelles.

Le soir, nous recevons les amis qui nous recevaient hier. C'est leur dernier soir. Ils reprennent le bateau demain et rentreront chez eux à La Rochelle. Michel s'occupe de griller dans la cheminée les merguez, les chipolatas et les saucisses au figatellu (foie, spécialité corse).
Pas de salon de lecture ni de blog ce soir non plus — on est très occupés, en vacances.

jeudi 23 août 2007

Vaguelettes en contrebas

Descente à Bastia avec T., Titine et sa fille J., pendant l'orage (en voiture). Plus précisément, au Géant Casino de Furiani, pour de conséquentes courses. Dans la galerie commerciale, on commence par un petit café, puis boutique de sport. J'essaie plusieurs modèles de chaussures de montagnes jusqu'à ce que je trouve celles qui sont maintenant les miennes pour de nombreuses années, des Meindl montantes du plus bel effet, avec une mousse qui s'adapte, sous l'effet de la chaleur, à la forme du pied. Je les garde.

Dans l'après-midi, fabrication de gâteaux avec Titine, un fiadone et, pendant que le four est chaud, un pain d'épices. Très réussis.

Puis T. et moi partons avec Michel qui va pêcher. Il nous dépose à la sortie de Nonza, à Novachielli et nous montons pour notre première randonnée non accompagnée, et test des nouvelles chaussures. Il nous faudra deux heures, comme prévu, pour monter à la Bocca di Sellola (397 mètres), entrevoir de l'autre côté l'étonnante vallée fermée de Martinasche et redescendre sur la plage de Baracataggio. Pendant ce temps, Michel a eu de bien meilleurs poissons que l'autre jour (quatre, je crois). Rapide baignade pour abaisser la température des corps.

Retour et toilette afin de se rendre chez des amis de Michel et Titine qui nous invitent tous à dîner chez eux, à la Marine de Farinole. Plat de résistance : des côtelettes d'agneau au barbecue.

Lune éclairant les vaguelettes en contrebas, ciel très étoilé. C'est bien la première fois, depuis que nous sommes ici. Mais pas de salon littéraire.

mercredi 22 août 2007

Au milieu d'une botte de penseurs

Petite vie tranquille au milieu du paysage.
Ici, sur la terrasse, comme marchant dans un sentier du maquis, nous me faisons penser aux tableaux de Poussin, leurs vastes espaces sauvages de verdure, de forêts, de montagnes, dans lesquels de minuscules personnages progressent à vitesse réduite dans une hypothétique direction.

Toujours dans le Nouvel Observateur du 16 au 22 août :
« Deux choses [...] me frappent.
La première, c'est que lorsque le créateur ou le chercheur a été un théoricien essentiellement, ses disciples sont restés homogènes et continuent son travail. C'est particulièrement frappant pour les élèves de Foucault. Au contraire quand le créateur a été avant tout un écrivain, même s'il a cherché à théoriser ce qu'il faisait, et c'est le cas de Barthes, les disciples se sont évaporés. Cela a donné selon les cas, soit une fidélité affectueuse mais condescendante, soit un retournement pur et simple, soit la révélation que, sortis de ce qu'ils répétaient, ils étaient idiots.
La seconde remarque que je ferai, c'est que certains journalistes créent maintenant la confusion en qualifiant de "philosophe" quiconque émet une idée générale ou une opinion quelconque. Moyennant quoi, à les lire, on voit des philosophes partout, à propos d'écrits qui ne sont en rien philosophiques. Dire cela n'est pas une insulte, c'est viser une remise en place. Par exemple on peut écrire sur un philosophe en racontant sa vie, comment il s'est trouvé mesuré aux événements et présenter ses idées : ce n'est pas un travail absurde, c'est faire de l'Histoire de la pensée, mais ce n'est pas faire de la philosophie.» (François Wahl, "Les Voyages de la pensée" in Les Débats de l'Obs, p. 54)

J'ajouterai même que la confusion entretenue vise avant tout à discréditer globalement la philosophie, de même que la littérature et d'autres arts, par la même méthode des faux créateurs qui occupent médiatiquement le terrain. Le but ultime étant de pouvoir faire disparaître ces disciplines dangereuses derrière des rideaux de simulacres. Et après, allez chercher une épingle de philosophie au milieu d'une botte de penseurs de foin !
C'est d'ailleurs dans l'air du temps. Les propos sur le travail, pas la pensée de notre actuelle ministre de l'économie ont clairement montré la ligne générale du bonapartisme sarkozien.

Après la sieste, sentier jusqu'à la plage avec Michel (une demi-heure). J'ai mis mes chaussures bleues parce que celles que je croyais bonnes pour la marche ne l'étaient pas tant que ça. On va devoir y remédier. Baignade rapide — elle n'est pas chaude et il y a des vagues qui nous mettent plein d'algues dans le maillot. Tout le monde s'accorde d'ailleurs sur le fait que ce temps couvert n'est pas normal pour la Corse en août...
Marche à pied d'une heure jusqu'au prochain dépôt de pain (à Patrimonio). Le long de la route, pas très agréable avec des voitures qui poussent des pointes à 110-120.
On remonte, enfin tranquilles, par des chemins entre les vignobles, puis sur une route où passent très peu de voitures. On croise un coureur à pied qui nous double puis redescend et un bel âne dans un pré. Arrivée pile au coucher du soleil, pour mettre les pieds sous la table — une table chargée de courgettes farcies à la brousse...

Lecture de Barbery. Nous sommes d'accord sur le fait que c'est agréable, instructif et même parfois amusant. Nous sentons cependant qu'il y a plus une organisation textuelle autour de quelques préceptes à illustrer, des concepts philosophiques à mettre en scène qu'une véritable — et impérieuse pour l'auteur — création littéraire.

« On frappe doucement à la porte de la loge. C'est Manuela, à laquelle on vient de donner son congé pour la journée.
— Le Maître est mourant, me dit-elle sans que je puisse déterminer ce qu'elle mêle d'ironie à la reprise du lamento de Chabrot. Vous n'êtes pas occupée, nous prendrions du thé maintenant ?
Cette désinvolture dans la concordance des temps, cet usage du conditionnel à la forme interrogative sans inversion du verbe, cette liberté que Manuela prend avec la syntaxe parce qu'elle n'est qu'une pauvre Portugaise contrainte à la langue de l'exil, ont le même parfum de désuétude que les formules contrôlées de Chabrot.» (Muriel Barbery, L'Élégance du hérisson, p. 90)

mardi 21 août 2007

On s'occupe, on mange du nougat

Pas très beau temps, ce matin. Il pleuvra même une bonne partie de la journée. Petit déjeuner à l'intérieur mais lecture sur la terrasse. Dans le Nouvel Observateur du 16 au 22 août (prélevé dans l'avion), nécessaire article de Bruno Birolli, intitulé Japon : assez de repentance ! (p. 30-33). Il résume parfaitement l'attitude de la classe politique actuelle et la rattache à son exacte origine, le militarisme nationaliste des années 1930. Mais il souligne surtout le danger d'une active réécriture de l'histoire qui a pour but de blanchir le Japon de ses crimes, ce qui semble être, plus que le bonheur du peuple japonais, l'objectif principal de la clique que dirige logiquement Shinzo Abe :
« [...] à travers sa famille Abe [...] incarne une sorte de continuité entre le Japon militariste d'avant-1945 et celui d'aujourd'hui. Petit-fils de Kinosuke Kichi, ministre de l'Armement jusqu'en 1945, il est aussi le petit-neveu du ministre des Affaires étrangères Yosuke Matsuoka, signataire de l'alliance avec l'Allemagne nazie. Depuis 1978, l'"âme" de Matsuoka est à Yasukuni. Il est l'un des 14 criminels de guerre "divinisés" après avoir été condamnés à mort ou à la prison à vie au procès de Tokyo.» (p. 32)
Après ça, les articles d'effroi de ceux qui découvrent que Wikipédia est aussi un lieu de réécriture permanente des histoires individuelles et collectives me font bien rire. Au lieu de s'attaquer au principe d'une encyclopédie collaborative au prétexte que des imbéciles ont accès à sa rédaction, il serait plus instructif d'apercevoir l'évolution de ce nouvel encyclopédisme vers la possibilité d'avoir enfin une histoire qui ne soit pas écrite par les scribes des dominants, dans quelque domaine que ce soit.
D'où l'intérêt aussi — de ma retraite à 40k, je lis encore — des articles de François Bon quand il historicise sur le thème de l'internet littéraire, cette fois pour traiter de Facebook. Deux amis m'ont invité sur cette plateforme ces dernières semaines. Je m'y suis rendu, inscrit et en ai parcouru rapidement les méandres. Irrité sans cesse d'être dans une coquille américaine, de devoir cliquer sur les liens d'une terminologie débile, et déçu de voir qu'il s'agissait surtout de faire tapisserie, je n'y ai plus guère remis les pieds. Je ne demande qu'à changer d'avis, mais il faudra plus que du trop à la mode réseau social pour me convaincre...

Alors que je fignolais le billet d'hier — comme hier, en somme — arrive l'heure d'aller faire des courses à Saint-Florent. Même quand il pleut, ce centre ville si kitsch, car on ne peut pas le dire beau, devient une horreur tant voitures et motos prennent de place, mobilisent en permanence l'attention, pourrissent déplacements et conversations. Je voterais volontiers pour une transformation en zone piétone, et comme d'habitude les commerçants ne seraient pas d'accord.

C'est vrai que c'est dommage qu'il pleuve en Corse, mais d'un autre côté, ça nous permet de nous reposer, de reconstituer nos réserves énergétiques avec des siestes et des bons petits plats. Certaines font du yoga, un autre gratte la rouille d'un portique de hamac. On lit. On s'occupe, on mange du nougat. Jusqu'à ce qu'un soleil piteux se jette dans l'eau.
Le soir, T. prépare un dîner japonais avec divers ingrédients amenés à cet effet. Le reste de pêche de Michel sert au bouillon de base. Il y aura de l'omelette à la japonaise, de la soupe aux grains de sésame et des sobas au nori. La fille de nos amis, J., mange absolument tout avec les baguettes d'entraînement que nous lui avons rapportées (baguettes liées par une articulation, anneaux pour deux doigts et cran de position du pouce), même des corn flakes...

Les deux tours de table de lecture amènent notre salon littéraire à la page 85 de L'Élégance du hérisson. On trouve que ça patine un peu, l'histoire ne démarre pas vite, on alterne de la marginalité de la concierge à la marginalité de la surdouée. La convergence semble approcher.

lundi 20 août 2007

L'éventail des épineux nous attaque

Alors que je fignolais le billet d'hier, Michel nous propose d'aller à Bastia à pied, et Titine de nous y reprendre en voiture. Rien que ça. Par la montagne, bien sûr. Pas par la route. Bon, d'accord ! On va s'équiper : chaussures de montagne, pantalons longs, et, dans les sac à dos, carte d'état-major, jumelles, appareil-photo, victuailles, couteaux et deux litres d'eau par personne.
Michel ouvre la marche, sécateur en main, pour réduire un peu l'envahissement des ronces. T. le suit, en grande forme, et je ferme. Outre les mûriers, qui restent à leur place de buisson et nous offrent gracieusement leurs fruits, agréables compléments vitaminiques, l'éventail des épineux nous attaque à toute hauteur. Certains s'en prennent aux chevilles (d'où la nécessité des pantalons longs), d'autres aux avants-bras, qui sont nus et s'en souviendront, certains sont même à hauteur d'yeux ou de cheveux (d'où l'importance de ne pas être à moins de deux mètres de la personne qui précède).
Le col, nommé Bocca di San Leonardo, se trouve à 855 mètres, six cents mètres au-dessus du hameau d'où nous sommes partis. C'est le chemin qu'empruntaient autrefois les cultivateurs qui allaient chaque semaine vendre des produits à Bastia. Ils passaient à dos de mulet et fusil à la main, nous explique Michel, tandis que les femmes chargées marchaient à côté. En ce temps-là, le sentier était mieux entretenu et on n'y perdait pas la moitié de son temps et de sa bonne humeur à se dépêtrer des ronces.
Après l'altitude de 500 mètres, le vent et la brume nous escortent, d'Ouest en Est, et sèchent nos vêtements trempés par la sueur et la végétation mouillée de l'averse de la nuit. Pendant un long moment, nous ne voyons plus ni d'un côté ni de l'autre et nous nous demandons si le froid ne va pas nous mettre en péril. Abrités entre les rochers d'un creux du chemin, nous reprenons forces et courage : pain, saucisse, jambon, puis nougat, pomme et orange. Dans la vie moderne, nous avons rarement l'occasion d'éprouver l'efficacité énergétique directe de la nourriture. Aujourd'hui, oui.
Après, cette pause, c'est la descente, on va faire travailler d'autres muscles et ce n'est pas forcément le plus facile, sauf qu'il n'y a plus de ronces. Et comme mes chaussures ne sont pas exactement des chaussures de montagne, à la différence de T. et de Michel, je souffre un peu et compense par plus de travail des cuisses et des
On voit Bastia de très haut, très longtemps. C'est d'abord une très petite chose, avec une encoche dans l'eau, où d'infimes bateaux s'amarrent. La très petite chose commence à prendre du relief à partir de la glacière de Boca Pruna, à 590 mètres, où l'on croise quelques vaches en liberté — c'est d'ailleurs tout ce que l'on aura croisé en près de six heures de marche. Il y a maintenant un net étagement entre Guaitella, près de nous, l'Annonciade, petite colline isolée au-dessus du centre-ville, et le port où entrent d'énormes bateaux nommés Moby, ce qui me rappelle intempestivement le chanteur descendant de Melville. On n'est qu'à quelques centaines de mètres de Pietranera, nom du village de Colomba que Mérimée ne situe pas au bord de la mer. Sans doute avait-il plutôt besoin de la force talismanique de cette pierre noire pour la fille au mauvais œil, de même couleur, que d'un village côtier.
C'est une autre Colomba qui nous attend sur la place Saint-Nicolas en sirotant son eau gazeuze. Heureusement que Titine était bien au rendez-vous car il nous serait impossible de refaire le chemin inverse !

Mes pieds ont repris forme humaine. Visite rapide du magasin Mattei, maison-mère, fondée en 1872, de la marque du Cap Corse, apéritif au quinquina. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un commerce fondé vétuste, paraît-il classé pour sa devanture et ses grandes étagères au trois-quart vides. Ça sent l'arnaque à plein nez, seuls la patronne qui trône à sa caisse et quelques bastiais arriérés doivent encore considérer cela comme le dernier chic de la ville.
On y renouvelle juste un petit stock de nougat.

Revigorant rôti de veau aux myrtes (Titine en met partout où c'est possible) et lecture tournante de Barbery précèdent un rapide coucher à 22h30, incapable même de la moindre connexion. Je m'endors sans savoir où sont mes membres.

dimanche 19 août 2007

Qui à la poêle feront nos délices

Sept heures sonnent à la cloche du hameau. À l'Est, le soleil blanchit les montagnes autour de Saint-Florent. Il n'arrivera ici que dans une heure, on l'aura d'abord vu passer par un quartier de la plage, un flanc de colline — et il sera là. La découverte du paysage, le premier matin, quand tout le monde dort encore, est une aventure rare et précieuse.

Dans la matinée, Michel me donne les coordonnées de connexion par téléphone. Je fignole les deux billets en retard, les trois photos et je démarre la procédure téléphonique. Nous voici (T. est dans la pièce et peut entendre les bruits de modem) instantanément renvoyés dans un passé déjà lointain, d'avant l'ADSL et la fibre optique, quand on entendait l'appareil chercher la fréquence d'accrochage, crachoter puis se taire pour laisser passer les données. Le protocole établi, ça pulse à... 40k. Le chargement des pages de blog prend le chemin des écoliers, les sentiers de montagnes, vaut mieux ne pas en mettre dans plusieurs fenêtres. Je parviens tout de même en une trentaine de minutes à rouvrir les commentaires, effacer trois brouettes de pourriels, lire le sympathique message de JCB et, bien sûr, poster les deux billets.
Je lis aussi, rapidement, que Marc Pautrel ne parvient pas (encore) à lire un livre sur écran. Je n'y arrivais pas non plus, autrefois, mais j'ai découvert pourquoi (en ce qui me concerne). Ce n'est pas un problème d'yeux mais de mains. Devant un écran d'ordinateur, il nous est presque insupportable de rester à ne rien faire et, malgré la qualité de l'écran, de l'éclairage, l'adaptation de la taille des caractères, le cerveau et les mains veulent sans cesse faire quelque chose, cliquer, regarder ou ouvrir une autre fenêtre, etc. Parvenir au plaisir de la lecture à l'écran nécessite de brider toute autre activité, comme si l'ordinateur ne servait qu'à ça.

Courses à Saint-Florent. Comme un petit Saint-Tropez. J'y retrouve les mêmes dégaines, les mêmes prétentions, les mêmes bronzages outrés, les mêmes peaux flétries, la même candeur factice. La circulation automobile y est assez démente. Allez, ne nous emballons pas. Prenons de quoi faire un gaspacho, des salades, un bon rôti de veau, un fromage de brebis, de la brousse. Et remontons dans nos montagnes.
Il y aura plus tard un épineux questionnement sur le fait que brousse est la traduction de bruccio, mais qu'en fait la brousse de Marseille est au lait de vache tandis que le bruccio est au lait de brebis. Dans nos courses, l'étiquette de cette brousse de Saint-Florent précise qu'il s'agit de lait de vache, mais caillé au lacto-sérum de brebis...

Après la sieste, plage de Nonza, à une demi-heure de route en lacets. Michel pose son gros sac dans les rochers, s'équipe et part sous les eaux pour nous chercher du poisson au harpon (en une heure et demie, il ne ramènera que quatre pièces de quinze ou vingt centimètres, mais qui à la poêle feront nos délices). Nous (T., Titine, Jeanne et moi), on s'installe à la petite plage nord, au milieu de pas trop de monde, se baigne dans une eau beaucoup plus calme qu'hier, belle même, mais fraîche, puis sèche, bronze. Titine nous présente des amis. En fait, je connaissais déjà B., rencontrée voici plus de quinze ans, mais ne la reconnaissais pas (ma pauvre mémoire...). Après une petite heure de farniente, je me chausse en bleu, resserre les lanières et m'en vais jouer au cabri dans les rochers, appareil-photo en bandoulière.

Ce fut presque une boutade, hier, mais que nous réalisons ce soir, après le dîner, en sirotant des tisanes. Nous commençons, à quatre, la lecture à voix haute, chacun son tour un chapitre de L'Élégance de Hérisson. Pour cette fois, nous abattons trente-cinq pages. Avis mitigés. Le cerveau de praire nous plaît à tous.

« Comme il est peu courant qu'une concierge s'émoustille devant Mort à Venise et que, de la loge, s'échappe du Malher, je tapai dans l'épargne conjugale, si durement amassée, et acquis un autre poste que j'installai dans ma cachette. Tandis que, garante de ma clandestinité, la télévision de la loge beuglait sans que je l'entende des insanités pour cerveaux de praires, je me pâmais, les larmes aux yeux, devant les miracles de l'Art.» (Muriel Barbery, L'Élégance du hérisson, p. 17-18)

samedi 18 août 2007

Premiers pas sur le sol corse

Dormir assis n'a jamais été mon fort. Je me lève donc de temps en temps, boit un verre d'eau, me rassied. T., elle, dort à poings fermés, sa voisine aussi. Rafle d'une bonne partie des magazines disponibles, pour lecture ultérieure. Arrivée à Roissy vers 4h15 du matin. Débarquement et retrait des valises, qui sont là et intactes. Pour aller à Orly, notre calcul est vite fait. Même si c'est plus cher, mieux vaut prendre un taxi qui n'aura aucun mal à faire le trajet sur des autoroutes désertes avant cinq heures du matin que d'attendre le premier car Air France à 7 heures pour arriver dans un aéroport déjà en pleine activité et y refaire la queue.
Et en effet, Orly Ouest à 5h15, c'est réellement désert. Il faut attendre 6 heures l'ouverture de la boutique Paul pour avoir du café, un flan et une tartelette aux pommes, retrouver les attitudes et les conversations des gens. Une nouvelle journée qui commence. Malgré la fatigue qui commence à se faire sentir, c'est très agréable. Après, c'est un peu long, tout de même, d'attendre jusqu'à 7h50 pour l'enregistrement des bagages, puis encore une heure pour l'embarquement. On a fait toutes les boutiques d'Orly Ouest, et juste acheté L'Élégance du hérisson de Muriel Barbery, parce que le sujet intéresse aussi T.

Le vol de 9h20 pour Bastia se passe lui aussi sans problème. On reconnaît bien les Alpes, puis la Côte d'Azur, la mer assez moutonnée, venteuse peut-être. Titine nous attend à la sortie du tarmac, beaucoup de monde dans le hall, le vol précédent ayant eu du retard. Mais finalement les valises sont là en dix ou douze minutes. Nos premiers pas sur le sol corse.

Pizza maison façon Michel sur la terrasse, avec une première bière corse. Découverte du paysage disponible de la terrasse. Euh... on comprend mieux pourquoi nos amis viennent ici...

Plus tard, après installation et sieste, descente sur une petite plage, toute encaissée. Gros rouleaux. On ne se baigne guère (la fatigue, le déjeuner récent et au moins dix degrés de moins qu'à Tokyo constituent de sérieux dangers).
Sociologie d'une plage corse (ressemble tout de même à beaucoup d'autres). Caleçon plein de particules d'algues. Celles collées sur la peau blanchissent en séchant. Les autres auront beaucoup de mal à être décollées, même sous la douche (à la maison, parce que de douche sur la plage, il n'y avait point, au grand dam de T., habituée des plages japonaises équipées).

Marche en montagne et en pantalon long, dans un sentier de pierres et d'épineux, vers les ruines d'un couvent. Jumelles, appareil-photo, pour moi, caméra vidéo pour T., sécateur pour Michel. Deux beaux chiens (qui ne sont pas à nous) nous accompagnent durant toute la randonnée. Je photographie aussi des bouses qui pourraient être de ces vaches qui contribuent à garder des chemins praticables. Ici, les cultures en terrasses ont été abandonnées. N'en restent que les murets.
D'un promontoire, large panorama. La baie de Saint-Florent, à gauche, et à droite, dans l'inondation de soleil, la Punta Mortella, la Punta di Curza.

Après le dîner, on papote, on baille. J'essaie de prendre quelques notes. Mais les paupières s'y opposent avec insistance. Je cède et l'on disparaît dans un bon lit avant onze heures.

vendredi 17 août 2007

Si le vol est sans turbulences

Derniers préparatifs pour un voyage qui durera, de porte à porte, presque 24 heures...
Taxi jusqu'à la gare de Tokyo, avec nos deux grosses valises de 20 kg chacune, pour prendre le Narita Express de 17h33. Comme si je n'avais pas eu cinq minutes de libre depuis une semaine, j'attends souvent ce moment où on est bien secoué dans le train pour remplir la fiche d'embarquement-désembarquement obligatoire... Il faut y inscrire mes numéros de passeport, de carte de résident permanent, de vol de départ et de retour, et donc sortir les documents parce que je ne les connais pas par cœur, les poser sur la tablette, les ranger. Etc. Quand c'est fini, je sais que je suis vraiment parti. Pour T., ce sera dans l'avion, à l'approche du territoire français, lorsqu'il y aura distribution des cartes d'identification (moment moins secoué, si le vol est sans turbulences).
Tout se passe bien à l'aéroport, il n'y a pas beaucoup de monde. Et pas mal de boutiques déjà fermées. Ça évite des tentations (service minimum, un parfum et quelques cosmétiques).
Le vol Air France du soir vient de Nouméa, il stoppe deux heures à Tokyo pour nous prendre. Le menu est correct et le service très agréable. Je regarde deux films avant de m'endormir (petits films français moyens, oublié les titres mais je les retrouverai, un avec Judith Godrèche, l'autre avec Audrey Tautou, Ah, oui, Ensemble, c'est tout).

jeudi 16 août 2007

Valise pour trois périodes

Nous étions encore au lit, vers 7 heures du matin, quand la terre a tremblé. Pas très fort. Était-ce le même séisme qu'au Pérou ? Sans doute pas. Mais c'est tout de même étrange.

On dit qu'il y a 85.000 sosies d'Elvis... Trente ans après sa mort, les métastases continuent. (Métastars ?)
Les stars sont-elles vraiment différentes des héros ?

Encore rivé au bureau par un boulet lourd comme les œuvres complètes de Mérimée... Et je lime.

Longue pause pour préparer ma valise. Tout comme T., je m'interroge sur les affaires à emporter. Assez casse-tête, la valise pour trois périodes aussi différentes que la Corse, la Normandie et Paris.

Demain, pas dès l'aube, je fermerai les commentaires. Voyez-vous, je ne sais quand je posterai.
Si dieu me prête vie (le vieux style !), ce sera d'une autre île, plus petite. Mais costaude, paraît-il.

mercredi 15 août 2007

Toujours au détriment des mêmes

15 août, déjà ! Ce matin, Koizumi, qui n'est plus premier ministre depuis belle lurette, est allé au sanctuaire Yasukuni honorer les morts dont des criminels de guerre, suivi d'en haut par quelques hélicoptères moyennement motivés. C'est moins médiatisé que quand il était premier ministre... Alors que c'est les vacances, les médias rapportent qu'un étudiant s'est suicidé à cause de brimades. Je n'en sais guère plus sinon que les brimades, hijime, euphémisme qui (re)couvre le spectre entier des harcèlements, sont ici une sorte de sport national — et de tabou. Côté sport, le sumo — qui n'est pas un sport si l'on est vraiment japonais — en prend un coup dans l'aile, mais il va se rebiffer. L'actuel yokozuna Asashoryu (champion de tournoi consacré demi-dieu), qui a attiré l'attention sur lui en allant jouer au football alors qu'il était absent d'un tournoi de sumo pour blessure, est en fait devenu un potentat qui réinvestit dans sa Mongolie natale, via sa famille et au risque de déstabiliser l'économie locale, tout l'argent qu'il gagne au Japon, principalement en contrats publicitaires. Qui croira qu'il fait vraiment une dépression nerveuse ? Ceci dit, il y a de quoi. La presse japonaise a commencé à remuer le caca, avec un bâton de couleur un peu nationaliste, bien entendu. Vous pensez ! Attenter au caractère sacro-saint du sumo, c'est lourd de conséquences...
15 août, c'est aussi, en tout petit dans les informations japonaises, le jour de la reddition, en 1945, quand l'empereur, personne autrement sacrée, fit entendre sa voix à la radio. Plus que ses mots, le fait même de pouvoir l'entendre était un traumatisme national, à l'échelle des bombes atomiques. C'est sur le refoulement de ces terreurs subies coup sur coup que s'est bâti le Japon actuel. D'où l'hypocrisie érigée en système que nous dénoncions  avant-hier soir.

Côté JLR. La religiosité vulgaire que je dénonçais en 2004 comme en 2006 se perpétue en lourdes processions (au point que le pélerin n'a même plus le temps de voir brûler son cierge). En 2005, après avoir fait ma communication à Cerisy, je découvrais le fil à couper le web (RSS) et j'ignorais encore le blog spamming. Pour sûr, on reverra bientôt mes chaussures bleues.

Avant-hier, j'ai décrit ce qui m'apparaît de plus en plus, à y réfléchir, comme un formidable coup de web : alors que les médias traditionnels peinent à diffuser l'information en temps réel et correctement, c'est parfois l'activité des internautes, par la visibilité de leurs requêtes, qui peut m'informer sur l'actualité d'auteurs qui m'intéressent. Exemple, ce matin, — vous me direz que je coupe des cheveux en quatre — d'une information qui n'est pas diffusée correctement : quand je regarde la page d'archives de Quartiers d'été, pour avoir un rapide coup d'œil sur le programme, je ne vois qu'un titre, correspondant à un invité. Or l'émission a souvent deux invités ou plus... Ainsi avant-hier c'était « Charlie Buffet », titre en archives, et, sur la page du jour, on lit que les invités sont Charlie Buffet... ET Philippe Vasset. Et c'est systématique : la revendication bretonne du 9 cache la présence de Mehdi Charef, le 8 c'est Pékin qui cache Claude Chabrol, la communauté homosexuelle cache Pierre Henry le 3, le 31 juillet le service minimum ne permet pas de savoir que Claude Miller est invité, et ainsi de suite. À chaque fois, une hiérarchie des invités fait que le second, qui parle environ quatre fois moins longtemps que l'invité principal, ne peut être inscrit dans le titre repris en page d'archive, et cette hiérarchie est toujours au détriment des mêmes : les cinéastes et les écrivains. L'émission Quartiers d'été a donc fait ses choix, priorité matinale à l'actualité sociale et politique, comme dans les journaux télévisés ou sur France Inter, c'est une stratégie de grattage d'audience où la création culturelle — pourtant mission principale de France Culture — a toujours le rôle de bouche-trou. Et qu'on ne se plaigne pas car l'invité secondaire, parfois nommé invité culture (ici, Annette Messager... qui a quand même plus d'importance que Philippe Delmas ! Non ?), pourrait aussi bien disparaître, tout simplement...

Vénus d'Ille, Vénus d'Ille... Canigou... Perpignan... Roussillon... Fallait que j'aille y voir de plus près ! Le GéoPortail vient justement d'ouvrir la visualisation en 3D. Bluffant ! Ainsi je le vois bien, l'archéologue parisien, descendre du Canigou vers Ille-sur-Têt, avec Perpignan à l'horizon...

Dîner (ma sortie du jour) à 4, encore au Saint-Martin, par facilité. Mais c'est vrai que je serais volontiers allé ailleurs ce soir. Pourtant c'était très bon, comme d'habitude.
De retour à la maison, je survole les Thibault sur TV5 en lisant des blogs. Mais je ne suis motivé ni par les uns ni par les autres. Vaut mieux que j'aille me coucher.

mardi 14 août 2007

Change de siècle en lisant

Journée boulot (Mérimée), sans sport ni sortie. Pas par punition mais nécessité boucler travail.
Quelques distractions, tout de même, si l'on peut appeler ça comme ça. L'enregistrement des émissions du week-end sur les années 1964 et 1965. À signaler : la troisième heure de 1964 est une très très intéressante émission avec René Étiemble au Japon, tandis qu'une partie de 1965 est consacrée à Georges Perec, interrogé peu après la parution des Choses. Le voici.


Dans le bain, je change de siècle en lisant quelques pages de Volodine, et le soir, de pays, avec Cible émouvante (P. Salvadori, 1993) sur TV5 ; pas un chef-d'œuvre mais une ambiance, une étrangeté du thème, d'excellent acteurs.

« [...] nous découvrîmes que l'ensemble de la chair sociale était pourri, que tout puait jusqu'à la moelle, que le corps immense de l'Occident était bon à détruire, non pas à reconstruire sur des bases plus saines mais bel et bien à détruire, et soudain nous nous aperçûmes que la fibre prolétaire sur laquelle nous avions fondé nos espoirs et nos théories, que même le tissu prolétaire était irrécupérable, et, tandis que nous nous attaquions aux grandes articulations de la guerre américaine et que nous tentions de casser les dents des grandes machineries orchestrées par le capital industriel, nous sentions cette pestilence généralisée rejaillir sans cesse sur nous depuis les intérieurs feutrés où se terrait la populace [...] » (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 152)

« P.-S. Mon ami M. de P. vient de m’écrire de Perpignan que la statue n’existe plus. Après la mort de son mari, le premier soin de madame de Peyrehorade fut de la faire fondre en cloche, et sous cette nouvelle forme elle sert à l’église d’Ille. Mais, ajoute M. de P., il semble qu’un mauvais sort poursuive ceux qui possèdent ce bronze. Depuis que cette cloche sonne à Ille, les vignes ont gelé deux fois.» (Prosper Mérimée, La Vénus d'Ille, 1837)

lundi 13 août 2007

Aux futurs auteurs de requêtes

Deux (bonnes) surprises du réseau.
1. Voilà des mois que je ne peux pas utiliser un logiciel de courrier en étant connecté ici, sur un compte qui n'est pas celui de mon serveur (je suis obligé d'utiliser l'interface web de mon serveur, ce qui n'est pas très pratique). J'avais tout essayé, ou en tout cas beaucoup de choses, demandé à Manu, à Bikun, etc., sans succès. Jusqu'à ce matin où T. avait demandé à un ingénieur de Biglobe de venir voir de quoi il s'agissait. Il a écouté l'exposé du problème (2 petites minutes), demandé à voir le logiciel que je voulais utiliser (Thunderbird) et les panneaux connexion, POP et SMTP (1 minute). Mais je voyais qu'il avait déjà compris, que c'était pour lui d'une décevante simplicité : il a mis le port 587 au lieu du port 25 (ce qui a pris 5 secondes). Après quoi on a fait un test (envoi d'un courrier) pendant qu'il expliquait que le port 587 avait été mis en place l'an dernier pour protéger les hôtes de Biglobe qui ne sont pas membres tout en bloquant l'envoi de spam. Le message de test est parti sans problème, revenu puisqu'il m'était adressé. CQFD.
2. Dans l'après-midi, je regarde les récentes connexions sur le JLR et je vois qu'il y a recrudescence soudaine (une dizaine en moins de deux heures) d'entrées par requête « Philippe Vasset » sur Google. Je me dis que c'est bizarre, qu'il va peut-être sortir un livre, qu'on a dû parler de lui quelque part... par exemple, pourquoi pas, sur France Culture, endroit le plus logique. J'ouvre alors le programme et la page des Quartiers d'été de ce matin et — pas un pli ! ni une ni deux ! — Philippe Vasset y était invité ce matin-même pour la sortie d'Un Livre blanc (Fayard) — ce qui me permet de l'aller écouter. Cela veut donc dire que les noms d'écrivains accumulés dans le JLR depuis bientôt quatre ans peuvent (me) servir de senseur médiatique. Plus rapide que les fils RSS, plus sûr que la presse, ou les sites d'éditeurs (pdf de Fayard qui attire aussi mon attention sur Thierry Beinstingel, CV roman, et Jean-Philippe Domecq, Cette Rue).
L'écoute des 18 minutes de Vasset — que je peux maintenant offrir aux futurs auteurs de requêtes, leur évitant ainsi de se fader les 90 premières minutes de l'émission...— permet également de découvrir le site unsiteblanc.com qui accompagne le livre et dans lequel lez zones blanches des cartes sont interactives...


Le soir, dîner prévu au Saint-Martin avec le professeur Kiriu, notre collègue balzacien qui voulait nous donner ses photos numériques de la réception à l'hôtel Agnès en mai, ce pourquoi j'ai apporté l'ordinateur portable. Déjà assis près de lui, le collègue de Keio vu samedi et qui nous avait dit ne sans doute pas pouvoir venir. En avant pour le quadrille ! Les photos commentées permettent de démarrer doucement la conversation, qui roulera plus tard, entre salade niçoise, agneau, lapin, daurade, purée, nougat glacé, sur Balzac, Sand, Hugo, Mérimée et quelques autres, puis, le vin aidant et par exemple, sur des collègues spécialistes d'auteurs difficiles qui ont ainsi la liberté d'en dire à peu près n'importe quoi, sur un président français au degré zéro de la culture, sur le blocage du système japonais par le trop d'hypocrisie de sa classe dirigeante, et autres propos d'épris de boisson...

dimanche 12 août 2007

Dessert dès l'entrée

« L'homme moderne s'imagine très différent de l'homme du passé. Il y a probablement là une illusion. Si nous rassemblons une douzaine d'amis dans un salon quelconque, nous nous apercevons tout de suite qu'il y a parmi eux quelques personnes qui vivent dans ce qu'ils appellent le présent, et qui sont assez fières de le faire. C'est-à-dire qu'ils participent le plus possible aux nouveautés technologiques de notre époque mais que leur pensée très souvent est encore enfoncée dans le XIXe siècle. Que quelques autres, plus idéologiques ou plus idéalistes, vivent dans le XXIe siècle, dans ce qu'ils s'imaginent devoir être un XXIe siècle qui ne sera peut-être pas du tout ce qu'ils se figurent. Et que pour le reste, beaucoup d'autres sont plongés dans un passé encore plus lointain, sans compter le nombre très considérable de gens qui vivent dans la préhistoire. Et ce ne sont pas toujours des gens qu'on trouve seulement dans des villages éloignés et perdus, on les rencontre dans beaucoup d'endroits où leur rôle est essentiel et souvent néfaste. Un militaire d'aujourd'hui poursuivant une campagne avec l'aide des moyens techniques les plus avancés ressemble très souvent à un conquérant ou à un guerrier de l'époque assyrienne.» (Marguerite Yourcenar dans un entretien de janvier 1971, rediffusé le 1er août dans la série Théma Archives de France Culture)

Quant à ces militaires qui vivent dans la préhistoire, je ne peux m'empêcher de penser au président de l'état considéré comme le plus moderne du monde actuel — et aux mécanismes modernes qui l'ont mené là. Mais alors que le point de vue de Yourcenar accuse et affaiblit logiquement les personnes qu'elle catégorise, il y a fort à parier que G. W. Bush et ses conseillers en communication revendiqueraient et valoriseraient cette vie dans le présent en même temps que « dans la préhistoire », ce dont la religion serait la première et intangible preuve. Ce qui signifie que le raisonnement de Yourcenar, tout beau qu'il soit et avec lequel je me trouvais d'accord, doit pécher par quelque côté. Ne serait-ce parce qu'elle se réfère implicitement à une vision linéairement progressiste du temps et du monde, à laquelle je resterais, moi aussi et malgré sa caducité, affectivement attaché ? Une conception du monde dans laquelle le progrès serait cette chose linéaire, théorique et normative qui mènerait toute une humanité idéale comme un seul homme vers les lendemains qui scintillent, et qui devrait, depuis qu'elle a éclos dans quelques cerveaux des XVIIIe et XIXe siècles, habiter et conduire les cerveaux des milliards d'autres êtres humains, à l'instar d'une mutation génétique par laquelle tous seraient devenus bons et intelligents, ou d'un système informatique dont la mise à jour aurait été mondiale, irréversible et sans faille.
Il s'agit bien d'implicite, de discours sous-jacent. Car loin de vouloir contredire Yourcenar, je reconnais partout — et en moi — cette illusion de se croire moderne alors qu'on est encore pétri de vieillards. Tout juste aurait-elle pu s'inclure dans le groupe car, à défaut de l'avoir fait, elle donne l'impression de se situer en surplomb, juge et seule à vivre dans le présent — ce qui la dessert dès l'entrée.

Vers midi, je monte voir où en est T. sur le balcon. Tout le réseau d'arrosage est installé. En admirant les plantes, nous entamons la discussion sur le sens de la vie, les années qui nous restent, les bons choix à faire pour ne pas les gâcher, en France ou au Japon ? Rien ne presse, juste y réfléchir, ne pas se laisser prendre au dépourvu. Les gouvernements, ici ou là-bas, de toute façon, vont contre nous : toujours moins de salaire, plus de taxes, moins de libertés, plus d'abrutissements. Nous n'avons pas d'enfant(s) et nous en félicitons, ce monde est trop pourri.
Alors, avant que je ne redescende pour préparer une sauce tomate, nous ouvrons la demi-bouteille de champagne qui traînait dans le réfrigérateur depuis des mois. Dans le calme olympien de ce dimanche, un bel apéritif.

Sortons vers 17 heures. Au Bic Camera de Yurakucho pour une petite bouilloire électrique de voyage. T. en aura besoin pour préparer régulièrement son médicament. Pain chez Viron, près la gare de Tokyo, dîner au restaurant chinois Ren Ren Ren, toujours excellent. Retour à pied.

Sur TV5, impressionnant Thalassa sur le Vietnam, les différentes populations qui vivent (ou survivent) de la mer et des fleuves. Et le bagne de Poulo Condor, visité par une de ses anciennes pensionnaires... Quelques extraits lus, j'y reconnais Riz noir d'Anna Moï. La femme que nous voyons à l'écran est donc une des deux sœurs dont Anna Moï romance (à peine) l'histoire dans les cages à tigre. Pourquoi ne le dit-on pas ? Bizarrement, l'ouvrage n'est mentionné ni dans le reportage ni dans le générique de fin.
Je découvre alors que ce reportage sur Poulo Condor pourrait dater de janvier 2004, date à laquelle le livre de Moï n'était pas encore paru. Cela permet-il de le citer éternellement sans rien en dire ?... Est-ce que Thalassa recycle comme ça souvent des reportages anciens sans préciser la date ou la rediffusion ? Plus... honnête, Francesca Isidori reçut Anna Moï dans la même année, et les références sont encore clairement affichées sur le site de France Culture (une émission que je n'avais pas enregistrée, hélas — le 8 juillet 2004, je n'ai enregistré qu'un Surpris par la nuit sur Jarry...).

Le 1er septembre, devrait sortir un livre de Lionel Ruffel intitulé Volodine post-exotique, chez Cécile Defaut, à Nantes. Quelqu'un en sait-il plus à ce sujet ?

samedi 11 août 2007

Vers les mêmes souterrains que nous

Encore une journée mériméenne, matinée et soirée, en tout cas. Avec quelques interruptions de courrier, blogs, etc. Déjeuner au Saint-Martin, où T. et moi sommes les deux seuls clients jusqu'à la moitié du repas, au moment où arrive un collègue japonais dont nous parlions quelques minutes auparavant avec Yukie — pour dire que ça faisait plusieurs mois qu'on ne l'avait pas vu. Belle coïncidence, et démenti à nos craintes sur sa santé...
Gelée de lapin, terrine de sardine et d'aubergine, salade niçoise et frites composent, une fois n'est pas coutume, notre menu.

En fin d'après-midi (travail à la maison pendant que le soleil darde), nous allons à Toyosu, polder très moderne du port de Tokyo où T. sait pouvoir trouver les fils d'arrosage supplémentaires dont nous avons besoin pour que notre système automatique serve tous les pots du balcon pendant notre absence. Dans le métro, nous remarquons de plus en plus de personnes des deux sexes vêtues de yukatas, costume traditionnel que les jeunes japonais portent souvent pour aller au feu d'artifice, sortie estivale très codée. Pas de doute, ils vont tous et toutes à... Toyosu, pour le feu d'artifice de la baie de Tokyo qui a donc lieu ce soir. Nous nous retrouvons dans une foule compacte et bruyante, pas désagréable, au demeurant, sauf que nous n'avons absolument pas prévu d'aller voir un feu d'artifice.
Dégagés de l'emprise du nombre, nous gagnons l'hypermarché Vivahome consacré à la maison, bricolage, jardinage, etc., le genre de magasin inventé pour que les banlieues deviennent des paradis — et que plus personne ne pense à faire de la politique (par exemple). Nous y trouvons en effet le plus grand choix possible de tuyaux, de coudes, de colliers, de goutte-à-goutte, bref, tout ce qu'il faut pour l'arrosage de parcs, forêts ou vergers. Nous ignorions même qu'un tel magasin pouvait se trouver si près du centre ; on n'est jamais qu'à trois stations de Ginza !
Sauf qu'il n'y a pas l'embout servant cinq capillaires dont nous avons besoin. Un vendeur sympathique consent toutefois à ouvrir la boîte d'un ensemble d'arrosage similaire au nôtre pour nous vendre séparément l'embout de dix. Ça doit être notre jour de chance (si c'est ça, la chance...).
On reprend le métro vers 19 heures, avant que le feu d'artifice ne s'achève — on voit au loin un bouquet de trois fusées. Avant surtout que la foule, maintenant suante, parfumée aux yakitoris et aux nouilles sautées, ne reflue vers les mêmes souterrains que nous...

Et pour nous changer de la grasse bêtise et du Figaro, un superbe article du Monde, de Michel Braudeau sur Jean-Jacques Pauvert... sur Sade.

Jean-Jacques Pauvert : l'obsédé de l'édition, in Le Monde du 10 août 2007
Sur la côte du Lavandou, entre la rade de Toulon et le golfe de Saint-Tropez, où fleurissent dès les beaux jours pompiers et pyromanes, un allègre octogénaire, sage comme celui de Jean de La Fontaine, continue de planter et repiquer les pensées et les roses de sa longue carrière d'incendiaire. Editeur atypique au sein d'une profession feutrée, il a enflammé bien des esprits, s'y est parfois brûlé les doigts et s'est fait arroser plus souvent qu'à son tour, mais sa légende est tracée, la voie ne se refermera pas, aucun juge n'éteindra son nom dans les lettres françaises. A 81 ans, Jean-Jacques Pauvert a tout osé, beaucoup gagné, autant perdu, c'est la règle d'un métier où le talent compose avec la chance, et il ne renie aucune de ses audaces.
Enfant, il est nul en tout, sauf en rédaction, et c'est par une étrange intuition que son professeur de français, José Lupin, suggère son renvoi du lycée de Sceaux : l'élève Pauvert, peu conformiste mais doué, a mieux à faire que suivre des études. Comme les temps sont durs à la fin 1941, son père, lui-même journaliste lettré, présente son fils à Gaston Gallimard. Rencontre capitale. Début 1942, Jean-Jacques entre comme commis dans la librairie du boulevard Raspail sans autre bagage qu'une immense curiosité. Il a 15 ans. "J'ai toujours eu un faible pour Gaston Gallimard. J'étais mal payé, une tradition maison, mais je trouvais ça normal. Et la boutique d'alors n'était pas du tout la même."
Dans le premier tome de ses Mémoires, La Traversée du livre (Viviane Hamy, 2004), il décrit cette librairie pittoresque sous l'Occupation, où il croise les gloires de la NRF, Camus, Queneau, Paulhan, et arrondit ses fins de mois par un discret trafic d'éditions originales ou de livres érotiques. L'hiver 1942-1943, il dévore ainsi Le Con d'Irène d'Aragon, Histoire de l'œil de Bataille et trois volumes des Cent vingt journées de Sodome de Sade.
Si son goût de la bibliophilie ne dure pas, son intérêt pour le second rayon ne le lâchera guère. Et, surtout, le désir de transmettre, de partager ses enthousiasmes. A 19 ans, il envisage de lancer une revue, Le Palimugre, et ressort sous cette enseigne, en décembre 1945, un essai de Sartre sur L'Étranger de Camus, déjà paru dans Les Cahiers du Sud. Pauvert, frappé par le brillant article, refuse de le voir disparaître sous cette forme éphémère. Il faut le sauver par un livre.
Soixante ans plus tard, il s'interrogera sur ce mouvement instinctif : "Est-ce que ce n'est pas pour comprendre vraiment quelque chose que je veux le mettre au jour, le donner à lire ?" Il écrit sans hésiter à Sartre pour obtenir son autorisation. "J'ai pu lui reprocher certains défauts par la suite, mais jamais sa générosité ni sa totale indifférence aux questions matérielles." Le philosophe lui répond aussitôt en effet : "Quelle bonne idée ! Faites-en ce que vous voulez..."
Encouragé dans son désir de "donner à lire", il décide à 20 ans de franchir le Rubicon comme éditeur et annonce qu'il va publier l'œuvre intégrale de Sade. "Un grand romancier", puisqu'Apollinaire et Paulhan ont écrit sur lui. Dans les couloirs de la NRF, on ne parle que de lui : "Un grand moraliste." Il entend le nom du marquis circuler comme un furet entre Nadeau, Blanchot et Simone de Beauvoir. Mais, en fait, qui l'a vraiment lu, cet embastillé dont les livres ne sont nulle part en vente ?
Tous ses amis crient au casse-cou : il encourt la prison, Sade est interdit. "Interdit ?" Pauvert prend le risque et publie, de 1947 à 1949, Histoire de Juliette sous son nom. Les critiques se taisent, les libraires le boudent, il persévère. Bientôt on l'accuse, à droite, de démoraliser la jeunesse, à gauche, de contaminer les femmes du peuple par les vices des bourgeoises. Traîné en justice, suspendu de ses droits civiques, mais défendu par le meilleur avocat de l'époque, Me Maurice Garçon, expert des lois sur la censure, il achève néanmoins son entreprise en 1955 et gagne ses procès en appel.
En 1958, le tribunal déclare que "Sade est un écrivain digne de ce nom" : le marquis est reconnu grâce à un ex-cancre de Lakanal. "Pourtant, j'ai beau relire Sade, je ne sais toujours pas ce que c'est. Une œuvre extraordinaire comme il n'en existe nulle part ailleurs qu'en France. Rien à voir avec les libertins du XVIIIe. Un aérolithe, un "bloc d'abîme", selon Annie Le Brun. C'est elle qui le comprend le mieux."
Jean-Jacques Pauvert fera passer ainsi d'autres météores : Le Bleu du ciel de Bataille, Le Voleur de Georges Darien, sans compter la fameuse Histoire d'O, dont Paulhan lui confia en 1954 le manuscrit, signé Pauline Réage, en l'assurant simplement qu'il n'était pas de lui. Ce chef-d'œuvre impeccable de l'érotisme — écrit par une femme, pour une fois — est torpillé sur-le-champ par la presse bien-pensante, du Nouvel Observateur à L'Express. Pauvert mettra vingt ans à écouler le tirage, avant que l'on n'apprenne l'identité de l'auteure, la très discrète Dominique Aury, maîtresse de Paulhan et secrétaire de sa revue distinguée. Propulsée au rang de best-seller mondial par le cinéma, Histoire d'O fera la "une" de L'Express en 1975.
Si le dernier chantier ouvert par Pauvert dans ce domaine particulier fut sa monumentale Anthologie historique des lectures érotiques (insistons sur le mot de "lectures"), chez Stock, on ne saurait oublier qu'avec le pourcentage qu'il possédait des droits de Papillon en 1969 — n'aimant pas l'auteur, il céda l'ouvrage à Robert Laffont — et le Goncourt de L'Épervier de Maheux en 1972 il devint un "gros éditeur". Il préféra dilapider ses bénéfices en rééditant le Littré en sept tomes étroits et hauts, offrir à Jean-François Revel une collection pamphlétaire, Libertés, habiller de jaquettes rouges les œuvres peu commerciales de Raymond Roussel : "Invendables, et alors ? Au moins, on a pu le lire, enfin."
L'ancien jeune homme, en amoureux constant de l'amour, des mots, de la vie, ne déplore aujourd'hui que le poids de l'âge et les misères du corps qui l'accompagnent. Trop élégant pour s'en plaindre, il travaille à la suite de ses Mémoires, l'après-1968. "J'en ai écrit 600 pages, mais cela ne me satisfait pas. Je cite beaucoup de gens vivants, c'est délicat. Alors, je me distrais en rédigeant un texte sur l'érotisme destiné à l'Encyclopædia Universalis, pour remplacer celui d'Étiemble, qui était lamentable, il en convenait lui-même. Mais la notion d'érotisme s'est diluée de nos jours, n'a plus de signification précise. Jetez donc un œil à mon petit essai sur la censure..." Si l'ouvrage est épuisé, son auteur ne l'est pas.

vendredi 10 août 2007

Punir de dangereux débauchés...

« J’étais dans une fin d’après-midi de poussière, de sueur et d’écureuils agités, je sentais le savon noir. Mais j’avais un mouchoir, quelques billets, mes papiers, le monde ouvert qui me prenait tout entière dans une odeur de raisins ensoleillés.» Ainsi finit Majeure, le beau texte d'Emmanuelle Pagano, répondant, pour lecture, à une commande de Christian Jacomino. Nous n'avons pas tous le plaisir de la voir...

Par quel chemin l'ai-je trouvé ? Mince ! Je ne sais plus... Toujours est-il que la commande est passée et il est probable que certains étudiants — ils iront d'eux — s'amuseront dans quelques temps avec certaines pages du Précis de conjugaisons ordinaires paru l'an dernier aux Éditions Xavier Barral.

Et pour finir la distraction matinale avant de me mettre au boulot, rien de tel qu'un petit article de la sociale, histoire de penser la vilénie du capitalisme contemporain (à défaut d'en faire partie...). Cette morale vicieuse, bien manipulée, pourrait même donner raison aux