« — Braves gens ! s'écria Maurevel en élevant la voix et s'adressant aux chevau-légers, les huguenots veulent assassiner le roi et les catholiques ; il faut les prévenir : cette nuit nous allons les tuer tous pendant qu'ils sont endormis... et le roi vous accorde le pillage de leurs maisons !
Un cri de joie féroce partit de tous les rangs :
— Vive le roi ! mort aux huguenots !
— Silence dans les rangs ! s'écria le capitaine d'une voix tonnante. Seul ici j'ai le droit de commander à ces cavaliers. Camarades, ce que dit ce misérable ne peut être vrai, et, le roi l'eût-il ordonné, jamais mes chevau-légers ne voudraient tuer des gens qui ne se défendent pas.»
(Prosper Mérimée, Chronique du règne de Charles IX, p. 255, ou 270 du pdf)

Outre que c'est un point crucial du livre (préparatifs de la Saint-Barthélemy), ce qui m'intéresse est ici l'emploi risqué du mot prévenir. En réfléchissant, on aperçoit tout de suite qu'il ne s'agit pas d'avertir les protestants qu'on va les tuer pendant leur sommeil. Le cas échéant, il y aurait peu de chances qu'ils dorment. Il ne s'agit pas non plus de devancer les protestants, en étant les premiers à assassiner le roi et les catholiques — ce qui serait tout de même le sens logique du verbe au XVIe siècle, Dictionnaire de l'Académie de 1694 en faisant foi. On le comprend donc, même si ce n'est plus le sens premier aujourd'hui, dans le sens d'empêcher : les protestants veulent assassiner le roi et nous devons les en empêcher. Ni les avertir, ni le faire à leur place. Or ce sens d'empêcher, s'il est latent dans les définitions antérieures (devancer par une action l'action d'un autre), apparaît précisément dans la 4e édition (1762) et reste stable dans les suivantes.

Lecture de Mérimée, donc, correction de copies, déjeuner avec David au Downey. Re-correction de copies. Je quitte le bureau vers 17h30, vais à Motoyama en vélo pour prendre le métro. En face de la gare centrale, visite de Midland Square, la nouvelle fierté de Nagoya, avec sa tour de 46 étages. L'Auberge de L'Ill, restaurant chic et cher que Manu m'avait signalé, est au 42e, à réserver pour une grande occasion.
Puis, mon grand rayon de soleil, dîner avec Sophie dans un restaurant chinois. Sans tiers, nous avons enfin l'occasion de bavarder de ce qui nous passionne tous deux, nous le savons depuis l'an dernier, la grammaire, son enseignement, la linguistique dans le cadre de la pédagogie des langues étrangères, les différences d'approches et les blocages constatés chez les enseignants natifs et chez les enseignants étrangers. Si le groupe de salarymen de la table d'à côté croyait nous faire fuir de leurs gros rires d'imbibés, ils en ont été pour leurs frais et s'en sont allés bien avant nous. Faut dire aussi qu'on avait bien commandé — et que c'était très bon.
Marche digestive dans la tiédeur des rues lumineuses, jusqu'à Sakae.

Rigolade du soir, après le bain, c'est Sollers brossant un savoureux portrait de Sarkozius.
À la radio, les Français découvrent les futures franchises médicales : enfin un système équitable ! Yes ! Les malades vont payer pour les malades, eh eh ! Solidaires entre eux ! Les sains, qui n'ont rien à voir avec la maladie, n'ont pas à payer pour ça ! C'est d'ailleurs la même logique qui veut que les riches n'aient pas à payer pour ces salauds de pauvres. Ni les voyageurs pour ces enfoirés de planqués de fonctionnaires des transports. Briser les solidarités naturelles et citoyennes, ghettoïser chaque branche professionnelle, monter chacun contre chacun, mur contre mur, pour qu'il n'y ait plus de risque d'union sacrée contre le pouvoir (Cf. ce que disait Romain Goupil l'autre jour des vraies raisons pour lesquelles Sarkozy s'en est pris à 68).
Étrange solidarité qui discrimine et communautarise. Or c'est précisément du concentré de sarkozysme. C'est exactement ce qu'il a dit qu'il ferait — il avait prévenu. S'il y a des gens qui ont voté Sarko, qui sont malades et qui s'en mordent les doigts, eh bien tant pis, ils n'ont que ce qu'ils méritent, ils n'ont pas daigné prévenir les changements annoncés.
Franchise, un beau mot, dont on fait une belle saloperie, une servitude.