Lever à 7 heures pour campagne militaire sur le front des copies. Je m'enferme au bureau, sans radio, sans musique, sans déjeuner, sans blogs ni courrier, un café toutes les heures et demie et les quatre paquets d'examens qui restaient y passent, suivis de la rédaction des feuilles de notes et le calcul des moyennes des tests hebdomadaires pour certains cours. Je finis vers 15h30, comme ça je suis tranquille pour lundi.
Admirant parfois les nuages, les ondées, les éclaircies, les coups de vent — et chasser les énervements des copies trop nulles. Un typhon arrive sur l'île de Kyushu, ici on a juste un temps d'octobre. Peu de gens passent dans les allées, pour ce que je vois de mes fenêtres.

Dans le train qui me ramène à Tokyo (attrapé avant que le typhon n'interrompe le trafic), je continue avec l'ordinateur portable la Chronique du règne de Charles IX de Mérimée. J'éprouve... Comment dire ?...
L'éducation que j'ai reçue m'a rendu indifférent aux croyances religieuses. Tolérant et respectueux des religions, admiratifs aussi de certains aspects culturels et artistiques de l'histoire des religions, certes, mais au fond très déçu que tant de gens s'accrochent à des chimères, et plus encore dégoûté que l'on veuille sacrifier sa vie, voire attenter à celle des autres pour des croyances qui ne servent à rien (puisque c'est ma conviction intime). De ce côté-là, je suis servi. Pas un jour sans l'information des massacres, des vengeances des uns sur les autres et des seconds sur les premiers, ici ou là sur la planète. Et l'on entend bien que les motifs religieux sont partout invoqués, même quand ils couvrent (mal) des choses, disons, plus terre-à-terre, sonnantes et trébuchantes, ou liquides comme le pétrole.
Alors, donc, à l'école, quand il a été question de la Saint-Barthélemy, ça ne m'a pas du tout intéressé. J'étais bien incapable d'en retenir la date ou le nom des protagonistes. Et il n'y avait pas qu'à cet événement-là que j'étais à la fois indifférent et imperméable.
C'est venu plus tard et à l'envers. Par la Seconde Guerre mondiale — et l'ahurissement quand j'ai compris ce qu'étaient les camps. Je ne parle pas d'hier, hein ! Cette prise de conscience-là, c'était quand j'avais treize ou quatorze ans, que l'on avait dû m'expliquer un peu et que j'ai commencé à lire pour en savoir plus. Avec le Rwanda et les livres Jean Hatzfeld (je saute des décennies), j'ai mieux compris qu'il pouvait y avoir une sorte de banalité génocidaire : ce travail, en quelque sorte pépère, de massacrer une communauté autre que la sienne et qui n'est plus considérée humaine. Et cela me paraissait être le fait de nos temps abjects, de nos moyens modernes.
Or, Mérimée évoque les préparatifs et le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). Et là où je veux en arriver, après ce détour, c'est que ce qu'il dit des préparatifs comme de la nuit du 24 août et des journées de massacres est tout à fait semblable aux récentes théorisations sur le génocide : préméditation, détermination, organisation, passage à l'acte collectif sans culpabilité. Pourtant Mérimée — même s'il n'est pas le plus crédible des historiens, ce n'est pas cela qui m'intéresse ici — écrit dans les années 1820, quand ni l'industrialisation, ni la colonisation, ni les guerres mondiales n'avaient encore donné naissance — et donc donné corps — au concept de génocide... Voilà qui donne à réfléchir. Y a-t-il anachronisme à employer ce terme pour des événements du XVIe siècle ? Y a-t-il eu de tous temps, chez l'homme et dans certaines conditions, une pulsion génocidaire ?

C'est d'ailleurs un 2 août que revint une certaine paix religieuse...

Après le dîner, TV5 programme Garde à vue (Claude Miller, 1981). L'avais-je vu ? Pas sûr. Ou alors oublié, comme le reste. Sobrement jouée, c'est une superbe peinture (sans aucune originalité cinématographique, cependant) de la décomposition d'une identité, d'une dignité par l'action répétée du soupçon sur la souffrance cachée. Il faut savoir que si une coïncidence fait de vous le coupable idéal, il faudra soulever des millions de tonnes de machines policières, judiciaires, administratives — ou qu'une autre coïncidence vous libère, hagard et dispersé en mille morceaux sur le pavé de l'aurore, sans aucune excuse. La situation n'est-elle pas encore pire depuis 1981 ?