C'est fou comme une matinée passe vite quand on ne fait rien...

Après le déjeuner, T. et moi allons au centre de sport, à Shibuya. Avec Volodine à vélo, je transpire maintenant dans de la très haute dentelle. Voyez plutôt.

« On sait combien la quête anxieuse d'une identité a été centrale dans la pensée du IIe siècle, et avec quelle persistance le problème de nos origines a occupé le devant de la scène littéraire jusqu'à la dernière décennie du IIIe siècle. On sait que l'angoisse a constitué un phénomène permanent au cours de cette durable période de la Renaissance, qui souvent vacilla sous le chaos intellectuel, les incertitudes, les manipulations sanglantes, et faillit dans une mauvaise compréhension des mécanismes régissant la société. De nombreuses hypothèses de travail, erronées et pessimistes, se construisaient autour du thème obsessionnel de l'hérédité, compliquant la question sans la résoudre. Dans ce cadre est apparue une analyse psychiatrique des faits et gestes de Konrad Etzelkind.
On a voulu voir dans cette haute créature de l'ombre — responsable de la lutte contre les cellules déviantes — une victime des inquiétudes irrationnelles de l'époque. Non sans légèreté, on lui a attribué des motivations personnelles équivalentes à celles qui hantaient les collectifs littéraires qu'il devait mettre hors d'état de nuire. Plusieurs textes — à diffusion restreinte, certes — ont ainsi repris à propos de Konrad Etzelkind la thèse abracadabrante du « complexe d'orphelinage » ou de la « faille d'ascendance directe » (pour citer le jargon en vogue chez les ethno-psychologues du IIIe siècle) : à lire ces lignes, obscures, touffues, on obtient l'image d'un homme à l'esprit dérangé, qui n'aurait pu, par conséquent, accéder à d'importantes fonctions policières.» (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 53-54)

Il s'agit d'une fiction de méta-méta-discours concernant une civilisation autre que la nôtre, dans laquelle toute littérature est a priori subversive, surveillée par la police, déposée dans des archives qui ne publient jamais. Le ton, le style et le vocabulaire parodient des travaux universitaires, à quoi se surajoute un parfum de révision quelques siècles plus tard, le tout ne laissant qu'un minimum d'indices sur la nature exacte de cette civilisation où les concepts sont effroyablement proches des nôtres.
Cet extrait, comme pas mal de pages de Volodine où se rencontrent la littérature (toujours vivante, même sans les livres) et la société (post-exotique, avec résistants plus ou moins vivants), pastiche une histoire de la littérature dans laquelle des extraits de parodies d'œuvres sont incrustés. La mosaïque pastiche est le fait d'un narrateur très postérieur aux événements évoqués, qui se montre peu, tandis que les parodies proviennent de présumés auteurs anciens, tous assimilés à des groupements politiques subversifs, mais dont la force subversive est annulée par l'omniprésence de la police qui éradique — au mépris des lois sur la liberté d'opinion et de mouvement auxquelles nous pensons mais que les mondes imaginaires de Volodine ne semblent pas connaître (c'est une des constantes du post-exotisme).

Mais ces éléments encore épars et immatures d'une analyse du volodisme n'ont rien à voir avec le plaisir étrange, amer et poivré, que procure l'inquiétante étrangeté de cette lecture. Après le vélo au quatrième étages et quelques machines au troisième, pendant que T. faisait son kilomètre de crawl au deuxième, je me suis mis en maillot de bain pour aller patauger dans une piscine de détente, au sixième, et reprendre la lecture sur la terrasse ensoleillée et déserte. Là, vite séché par de forts coups de vent, queue du typhon qui passe au large, j'ai lu encore une dizaine de pages avant de m'allonger tout à fait, yeux fermés, sans dormir. Sous mes paupières closes, roulaient en tous sens des bouillonnements de nuages jaune canari et les indices de l'utopie familière que l'accumulation des mots avait fait naître. Les coups de vent qui secouaient le fauteuil de plastique me donnaient l'impression d'être en mer, allongé sur le pont d'un bateau, alors que les vrombissements de voitures et de motos me rappelaient la route en contrebas et m'arrimaient aux quartiers de Shibuya et de l'université de Tokyo, toute proche, où T. et moi avons déjà une longue histoire...
Si beaucoup de livres qui me plaisent me font réfléchir, peu me font rêver, surtout de cette façon.
La soirée baignera ensuite dans ce climat. Je ferai une grande salade pour le dîner et nous reprendrons nos lectures, Lokis en japonais, pour T., et Chronique du règne de Charles IX pour moi (bientôt la fin...).