Quand le réveil sonne, à six heures, je suis en train de discourir devant un policier que je somme de me dire ce qu'est un crime, façon rhétorique de contester sa vision globale de la chose, et donc son métier. Peut-être une trace de Garde à vue, à quoi du Volodine se serait mêlé... Trente minutes plus tard, je suis prêt et je pars sans manger (j'ai emporté de quoi me sustenter en chemin), où le devoir m'appelle.
Dans le train, je finis à l'écran la Chronique du règne de Charles IX, puis relis Mateo Falcone. Dans la première œuvre, un frère tue son frère, dans l'autre un père tue son fils. Hum, hum... Monsieur Freud, qu'est-ce qu'on fait dans des cas comme ça ?

Arrivée à la fac, pile poil pour la dernière réunion. Puis déjeuner avec les collègues.

Commande de livres (budget pour la bibliothèque). Pas eu le temps depuis avril. Comme je me l'étais promis, je commande en priorité les quatre volumes déjà parus des œuvres complètes de Michel Butor. Puis des commandes rejetées l'an dernier pour dépassement de budget, notamment des livres de Bernard Stiegler. Puis des œuvres nouvelles dont celles déjà parues de la collection Déplacements, au Seuil.
François, le résultat de ton travail d'éditeur sera donc aussi disponible ici !

Quelques courriers avec les étudiants de 3e année ; ils sont jusqu'au cou dans leur rapport de fin de semestre — et je tire le nœud coulant pour les achever... Ensuite, un peu de ménage dans mes étagères de pédagogie : je jette une bonne cinquantaine de ces manuels de français, pour la plupart insipides, que des binômes et des trinômes de profs pondent chaque année pour les apprenants japonais. Ce n'est pas vraiment le service de presse dont je rêvais...
Ce n'est pas tout à fait de leur faute, aux profs : des éditeurs viennent les solliciter, les convaincre que leur (re)nom et l'originalité de leur approche peuvent faire vendre quelques centaines d'exemplaires, et les voilà embarqués dans des centaines d'heures de travail, qu'il faut ensuite réviser à la baisse (de qualité) parce que l'éditeur veut quand même du conventionnel et que ça ressemble quand même, au final, à ce qui a déjà été fait...

Vers 19 heures, je retourne pédalire, anti-stress, anti-toxines et sédition volodinienne... Heureusement qu'il y a ça !

« Je vois deux raisons à l'absence de réaction de la fourmilière. Un, la page que j'ai citée plus haut n'avait connu aucune diffusion ; il devait paraître plus sage de la laisser moisir dans ses limbes. Deux, les maîtres de notre organisation sociale avaient été provoqués non par un réseau subversif, mais par un simple collectif littéraire. [...]
Dix-huit ans plus tard, quand le commandement unifié Siegfried Schulz se lance sur la piste que Katalina Raspe n'avait pas songé à débroussailler, le paysage s'était modifié. Au profond des cervelles spécialisées, on a médité, on a élaboré des plans. On a décidé d'offrir la terreur barbare aux intellectuels dont l'âme se dissipe. La terreur barbare refroidit les ardeurs scientifiques.» (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 83)

« Nous ne regardions pas du bon côté de l'horizon. Tous, nous avons pensé que le conte enfantin était un témoignage sur les hantises oubliées de la guerre noire, un chuchotement de l'inconscient collectif non détruit par les siècles, et nous l'avons toujours lu et étudié dans cet esprit.
Là gisait notre erreur. Il importait de voir dans le conte, avant tout, un témoignage sur des terres inaccessibles, sur l'intérieur mystérieux des communes éducatives et des ruches.
La société de la Renaissance ne dispose pas d'autres documents analysables en provenance des ruches, si l'on excepte les communiqués administratifs. Une fois ou deux par siècle, les instructeurs condescendent à nous soumettre des recueils de contes et légendes qu'eux-mêmes ont collecté. [...]
Or, si effectivement les contes restent une expression littéraire, il faut les prendre comme le résultat d'efforts poétiques fournis par les seuls instructeurs. Les contes sont des textes falsifiés, des textes mystificateurs, qui à l'analyse ne révéleront pas les secrets de la guerre noire, les secrets détenus par les enfants, mais tout au plus quelques détails sur l'âme des faussaires. [...]
En démontant l'art des faussaires, on finit par découvrir les mécanismes jusque-là insoupçonnés qui meuvent les sociétés d'instructeurs (mais ce terme ne leur convient pas, car ils n'éduquent personne), et ceci : l'absence totale d'enfants sur les territoires gigantesques qu'ils colonisent.

Les giclements de cervelle et les supplices les plus effrayants ont récompensé la clairvoyance de Katalina Raspe.» (Ibid., p. 90-91)
Ce qui n'est pas en italiques ci-dessus l'est dans le livre, et inversement : le narrateur inconnu cite des extraits d'œuvres. La fourmilière est clairement identifiée comme une métaphore de la ruche, mais la ruche est le terme normal pour désigner le lieu où sont élevés les enfants, dans cette société-là, séparément des adultes, de façon totalement étanche, jusqu'à ce qu'il apparaisse que tout cela pourrait être une fiction d'état, ce qui sera décrit plus tard comme une « manipulation à grande échelle des souvenirs collectifs » (p. 126). Dans quel but ? Dans quelle société ? Chez des humains de quelle forme ?...