Encore une journée mériméenne, matinée et soirée, en tout cas. Avec quelques interruptions de courrier, blogs, etc. Déjeuner au Saint-Martin, où T. et moi sommes les deux seuls clients jusqu'à la moitié du repas, au moment où arrive un collègue japonais dont nous parlions quelques minutes auparavant avec Yukie — pour dire que ça faisait plusieurs mois qu'on ne l'avait pas vu. Belle coïncidence, et démenti à nos craintes sur sa santé...
Gelée de lapin, terrine de sardine et d'aubergine, salade niçoise et frites composent, une fois n'est pas coutume, notre menu.

En fin d'après-midi (travail à la maison pendant que le soleil darde), nous allons à Toyosu, polder très moderne du port de Tokyo où T. sait pouvoir trouver les fils d'arrosage supplémentaires dont nous avons besoin pour que notre système automatique serve tous les pots du balcon pendant notre absence. Dans le métro, nous remarquons de plus en plus de personnes des deux sexes vêtues de yukatas, costume traditionnel que les jeunes japonais portent souvent pour aller au feu d'artifice, sortie estivale très codée. Pas de doute, ils vont tous et toutes à... Toyosu, pour le feu d'artifice de la baie de Tokyo qui a donc lieu ce soir. Nous nous retrouvons dans une foule compacte et bruyante, pas désagréable, au demeurant, sauf que nous n'avons absolument pas prévu d'aller voir un feu d'artifice.
Dégagés de l'emprise du nombre, nous gagnons l'hypermarché Vivahome consacré à la maison, bricolage, jardinage, etc., le genre de magasin inventé pour que les banlieues deviennent des paradis — et que plus personne ne pense à faire de la politique (par exemple). Nous y trouvons en effet le plus grand choix possible de tuyaux, de coudes, de colliers, de goutte-à-goutte, bref, tout ce qu'il faut pour l'arrosage de parcs, forêts ou vergers. Nous ignorions même qu'un tel magasin pouvait se trouver si près du centre ; on n'est jamais qu'à trois stations de Ginza !
Sauf qu'il n'y a pas l'embout servant cinq capillaires dont nous avons besoin. Un vendeur sympathique consent toutefois à ouvrir la boîte d'un ensemble d'arrosage similaire au nôtre pour nous vendre séparément l'embout de dix. Ça doit être notre jour de chance (si c'est ça, la chance...).
On reprend le métro vers 19 heures, avant que le feu d'artifice ne s'achève — on voit au loin un bouquet de trois fusées. Avant surtout que la foule, maintenant suante, parfumée aux yakitoris et aux nouilles sautées, ne reflue vers les mêmes souterrains que nous...

Et pour nous changer de la grasse bêtise et du Figaro, un superbe article du Monde, de Michel Braudeau sur Jean-Jacques Pauvert... sur Sade.

Jean-Jacques Pauvert : l'obsédé de l'édition, in Le Monde du 10 août 2007
Sur la côte du Lavandou, entre la rade de Toulon et le golfe de Saint-Tropez, où fleurissent dès les beaux jours pompiers et pyromanes, un allègre octogénaire, sage comme celui de Jean de La Fontaine, continue de planter et repiquer les pensées et les roses de sa longue carrière d'incendiaire. Editeur atypique au sein d'une profession feutrée, il a enflammé bien des esprits, s'y est parfois brûlé les doigts et s'est fait arroser plus souvent qu'à son tour, mais sa légende est tracée, la voie ne se refermera pas, aucun juge n'éteindra son nom dans les lettres françaises. A 81 ans, Jean-Jacques Pauvert a tout osé, beaucoup gagné, autant perdu, c'est la règle d'un métier où le talent compose avec la chance, et il ne renie aucune de ses audaces.
Enfant, il est nul en tout, sauf en rédaction, et c'est par une étrange intuition que son professeur de français, José Lupin, suggère son renvoi du lycée de Sceaux : l'élève Pauvert, peu conformiste mais doué, a mieux à faire que suivre des études. Comme les temps sont durs à la fin 1941, son père, lui-même journaliste lettré, présente son fils à Gaston Gallimard. Rencontre capitale. Début 1942, Jean-Jacques entre comme commis dans la librairie du boulevard Raspail sans autre bagage qu'une immense curiosité. Il a 15 ans. "J'ai toujours eu un faible pour Gaston Gallimard. J'étais mal payé, une tradition maison, mais je trouvais ça normal. Et la boutique d'alors n'était pas du tout la même."
Dans le premier tome de ses Mémoires, La Traversée du livre (Viviane Hamy, 2004), il décrit cette librairie pittoresque sous l'Occupation, où il croise les gloires de la NRF, Camus, Queneau, Paulhan, et arrondit ses fins de mois par un discret trafic d'éditions originales ou de livres érotiques. L'hiver 1942-1943, il dévore ainsi Le Con d'Irène d'Aragon, Histoire de l'œil de Bataille et trois volumes des Cent vingt journées de Sodome de Sade.
Si son goût de la bibliophilie ne dure pas, son intérêt pour le second rayon ne le lâchera guère. Et, surtout, le désir de transmettre, de partager ses enthousiasmes. A 19 ans, il envisage de lancer une revue, Le Palimugre, et ressort sous cette enseigne, en décembre 1945, un essai de Sartre sur L'Étranger de Camus, déjà paru dans Les Cahiers du Sud. Pauvert, frappé par le brillant article, refuse de le voir disparaître sous cette forme éphémère. Il faut le sauver par un livre.
Soixante ans plus tard, il s'interrogera sur ce mouvement instinctif : "Est-ce que ce n'est pas pour comprendre vraiment quelque chose que je veux le mettre au jour, le donner à lire ?" Il écrit sans hésiter à Sartre pour obtenir son autorisation. "J'ai pu lui reprocher certains défauts par la suite, mais jamais sa générosité ni sa totale indifférence aux questions matérielles." Le philosophe lui répond aussitôt en effet : "Quelle bonne idée ! Faites-en ce que vous voulez..."
Encouragé dans son désir de "donner à lire", il décide à 20 ans de franchir le Rubicon comme éditeur et annonce qu'il va publier l'œuvre intégrale de Sade. "Un grand romancier", puisqu'Apollinaire et Paulhan ont écrit sur lui. Dans les couloirs de la NRF, on ne parle que de lui : "Un grand moraliste." Il entend le nom du marquis circuler comme un furet entre Nadeau, Blanchot et Simone de Beauvoir. Mais, en fait, qui l'a vraiment lu, cet embastillé dont les livres ne sont nulle part en vente ?
Tous ses amis crient au casse-cou : il encourt la prison, Sade est interdit. "Interdit ?" Pauvert prend le risque et publie, de 1947 à 1949, Histoire de Juliette sous son nom. Les critiques se taisent, les libraires le boudent, il persévère. Bientôt on l'accuse, à droite, de démoraliser la jeunesse, à gauche, de contaminer les femmes du peuple par les vices des bourgeoises. Traîné en justice, suspendu de ses droits civiques, mais défendu par le meilleur avocat de l'époque, Me Maurice Garçon, expert des lois sur la censure, il achève néanmoins son entreprise en 1955 et gagne ses procès en appel.
En 1958, le tribunal déclare que "Sade est un écrivain digne de ce nom" : le marquis est reconnu grâce à un ex-cancre de Lakanal. "Pourtant, j'ai beau relire Sade, je ne sais toujours pas ce que c'est. Une œuvre extraordinaire comme il n'en existe nulle part ailleurs qu'en France. Rien à voir avec les libertins du XVIIIe. Un aérolithe, un "bloc d'abîme", selon Annie Le Brun. C'est elle qui le comprend le mieux."
Jean-Jacques Pauvert fera passer ainsi d'autres météores : Le Bleu du ciel de Bataille, Le Voleur de Georges Darien, sans compter la fameuse Histoire d'O, dont Paulhan lui confia en 1954 le manuscrit, signé Pauline Réage, en l'assurant simplement qu'il n'était pas de lui. Ce chef-d'œuvre impeccable de l'érotisme — écrit par une femme, pour une fois — est torpillé sur-le-champ par la presse bien-pensante, du Nouvel Observateur à L'Express. Pauvert mettra vingt ans à écouler le tirage, avant que l'on n'apprenne l'identité de l'auteure, la très discrète Dominique Aury, maîtresse de Paulhan et secrétaire de sa revue distinguée. Propulsée au rang de best-seller mondial par le cinéma, Histoire d'O fera la "une" de L'Express en 1975.
Si le dernier chantier ouvert par Pauvert dans ce domaine particulier fut sa monumentale Anthologie historique des lectures érotiques (insistons sur le mot de "lectures"), chez Stock, on ne saurait oublier qu'avec le pourcentage qu'il possédait des droits de Papillon en 1969 — n'aimant pas l'auteur, il céda l'ouvrage à Robert Laffont — et le Goncourt de L'Épervier de Maheux en 1972 il devint un "gros éditeur". Il préféra dilapider ses bénéfices en rééditant le Littré en sept tomes étroits et hauts, offrir à Jean-François Revel une collection pamphlétaire, Libertés, habiller de jaquettes rouges les œuvres peu commerciales de Raymond Roussel : "Invendables, et alors ? Au moins, on a pu le lire, enfin."
L'ancien jeune homme, en amoureux constant de l'amour, des mots, de la vie, ne déplore aujourd'hui que le poids de l'âge et les misères du corps qui l'accompagnent. Trop élégant pour s'en plaindre, il travaille à la suite de ses Mémoires, l'après-1968. "J'en ai écrit 600 pages, mais cela ne me satisfait pas. Je cite beaucoup de gens vivants, c'est délicat. Alors, je me distrais en rédigeant un texte sur l'érotisme destiné à l'Encyclopædia Universalis, pour remplacer celui d'Étiemble, qui était lamentable, il en convenait lui-même. Mais la notion d'érotisme s'est diluée de nos jours, n'a plus de signification précise. Jetez donc un œil à mon petit essai sur la censure..." Si l'ouvrage est épuisé, son auteur ne l'est pas.