« L'homme moderne s'imagine très différent de l'homme du passé. Il y a probablement là une illusion. Si nous rassemblons une douzaine d'amis dans un salon quelconque, nous nous apercevons tout de suite qu'il y a parmi eux quelques personnes qui vivent dans ce qu'ils appellent le présent, et qui sont assez fières de le faire. C'est-à-dire qu'ils participent le plus possible aux nouveautés technologiques de notre époque mais que leur pensée très souvent est encore enfoncée dans le XIXe siècle. Que quelques autres, plus idéologiques ou plus idéalistes, vivent dans le XXIe siècle, dans ce qu'ils s'imaginent devoir être un XXIe siècle qui ne sera peut-être pas du tout ce qu'ils se figurent. Et que pour le reste, beaucoup d'autres sont plongés dans un passé encore plus lointain, sans compter le nombre très considérable de gens qui vivent dans la préhistoire. Et ce ne sont pas toujours des gens qu'on trouve seulement dans des villages éloignés et perdus, on les rencontre dans beaucoup d'endroits où leur rôle est essentiel et souvent néfaste. Un militaire d'aujourd'hui poursuivant une campagne avec l'aide des moyens techniques les plus avancés ressemble très souvent à un conquérant ou à un guerrier de l'époque assyrienne.» (Marguerite Yourcenar dans un entretien de janvier 1971, rediffusé le 1er août dans la série Théma Archives de France Culture)

Quant à ces militaires qui vivent dans la préhistoire, je ne peux m'empêcher de penser au président de l'état considéré comme le plus moderne du monde actuel — et aux mécanismes modernes qui l'ont mené là. Mais alors que le point de vue de Yourcenar accuse et affaiblit logiquement les personnes qu'elle catégorise, il y a fort à parier que G. W. Bush et ses conseillers en communication revendiqueraient et valoriseraient cette vie dans le présent en même temps que « dans la préhistoire », ce dont la religion serait la première et intangible preuve. Ce qui signifie que le raisonnement de Yourcenar, tout beau qu'il soit et avec lequel je me trouvais d'accord, doit pécher par quelque côté. Ne serait-ce parce qu'elle se réfère implicitement à une vision linéairement progressiste du temps et du monde, à laquelle je resterais, moi aussi et malgré sa caducité, affectivement attaché ? Une conception du monde dans laquelle le progrès serait cette chose linéaire, théorique et normative qui mènerait toute une humanité idéale comme un seul homme vers les lendemains qui scintillent, et qui devrait, depuis qu'elle a éclos dans quelques cerveaux des XVIIIe et XIXe siècles, habiter et conduire les cerveaux des milliards d'autres êtres humains, à l'instar d'une mutation génétique par laquelle tous seraient devenus bons et intelligents, ou d'un système informatique dont la mise à jour aurait été mondiale, irréversible et sans faille.
Il s'agit bien d'implicite, de discours sous-jacent. Car loin de vouloir contredire Yourcenar, je reconnais partout — et en moi — cette illusion de se croire moderne alors qu'on est encore pétri de vieillards. Tout juste aurait-elle pu s'inclure dans le groupe car, à défaut de l'avoir fait, elle donne l'impression de se situer en surplomb, juge et seule à vivre dans le présent — ce qui la dessert dès l'entrée.

Vers midi, je monte voir où en est T. sur le balcon. Tout le réseau d'arrosage est installé. En admirant les plantes, nous entamons la discussion sur le sens de la vie, les années qui nous restent, les bons choix à faire pour ne pas les gâcher, en France ou au Japon ? Rien ne presse, juste y réfléchir, ne pas se laisser prendre au dépourvu. Les gouvernements, ici ou là-bas, de toute façon, vont contre nous : toujours moins de salaire, plus de taxes, moins de libertés, plus d'abrutissements. Nous n'avons pas d'enfant(s) et nous en félicitons, ce monde est trop pourri.
Alors, avant que je ne redescende pour préparer une sauce tomate, nous ouvrons la demi-bouteille de champagne qui traînait dans le réfrigérateur depuis des mois. Dans le calme olympien de ce dimanche, un bel apéritif.

Sortons vers 17 heures. Au Bic Camera de Yurakucho pour une petite bouilloire électrique de voyage. T. en aura besoin pour préparer régulièrement son médicament. Pain chez Viron, près la gare de Tokyo, dîner au restaurant chinois Ren Ren Ren, toujours excellent. Retour à pied.

Sur TV5, impressionnant Thalassa sur le Vietnam, les différentes populations qui vivent (ou survivent) de la mer et des fleuves. Et le bagne de Poulo Condor, visité par une de ses anciennes pensionnaires... Quelques extraits lus, j'y reconnais Riz noir d'Anna Moï. La femme que nous voyons à l'écran est donc une des deux sœurs dont Anna Moï romance (à peine) l'histoire dans les cages à tigre. Pourquoi ne le dit-on pas ? Bizarrement, l'ouvrage n'est mentionné ni dans le reportage ni dans le générique de fin.
Je découvre alors que ce reportage sur Poulo Condor pourrait dater de janvier 2004, date à laquelle le livre de Moï n'était pas encore paru. Cela permet-il de le citer éternellement sans rien en dire ?... Est-ce que Thalassa recycle comme ça souvent des reportages anciens sans préciser la date ou la rediffusion ? Plus... honnête, Francesca Isidori reçut Anna Moï dans la même année, et les références sont encore clairement affichées sur le site de France Culture (une émission que je n'avais pas enregistrée, hélas — le 8 juillet 2004, je n'ai enregistré qu'un Surpris par la nuit sur Jarry...).

Le 1er septembre, devrait sortir un livre de Lionel Ruffel intitulé Volodine post-exotique, chez Cécile Defaut, à Nantes. Quelqu'un en sait-il plus à ce sujet ?