Sept heures sonnent à la cloche du hameau. À l'Est, le soleil blanchit les montagnes autour de Saint-Florent. Il n'arrivera ici que dans une heure, on l'aura d'abord vu passer par un quartier de la plage, un flanc de colline — et il sera là. La découverte du paysage, le premier matin, quand tout le monde dort encore, est une aventure rare et précieuse.

Dans la matinée, Michel me donne les coordonnées de connexion par téléphone. Je fignole les deux billets en retard, les trois photos et je démarre la procédure téléphonique. Nous voici (T. est dans la pièce et peut entendre les bruits de modem) instantanément renvoyés dans un passé déjà lointain, d'avant l'ADSL et la fibre optique, quand on entendait l'appareil chercher la fréquence d'accrochage, crachoter puis se taire pour laisser passer les données. Le protocole établi, ça pulse à... 40k. Le chargement des pages de blog prend le chemin des écoliers, les sentiers de montagnes, vaut mieux ne pas en mettre dans plusieurs fenêtres. Je parviens tout de même en une trentaine de minutes à rouvrir les commentaires, effacer trois brouettes de pourriels, lire le sympathique message de JCB et, bien sûr, poster les deux billets.
Je lis aussi, rapidement, que Marc Pautrel ne parvient pas (encore) à lire un livre sur écran. Je n'y arrivais pas non plus, autrefois, mais j'ai découvert pourquoi (en ce qui me concerne). Ce n'est pas un problème d'yeux mais de mains. Devant un écran d'ordinateur, il nous est presque insupportable de rester à ne rien faire et, malgré la qualité de l'écran, de l'éclairage, l'adaptation de la taille des caractères, le cerveau et les mains veulent sans cesse faire quelque chose, cliquer, regarder ou ouvrir une autre fenêtre, etc. Parvenir au plaisir de la lecture à l'écran nécessite de brider toute autre activité, comme si l'ordinateur ne servait qu'à ça.

Courses à Saint-Florent. Comme un petit Saint-Tropez. J'y retrouve les mêmes dégaines, les mêmes prétentions, les mêmes bronzages outrés, les mêmes peaux flétries, la même candeur factice. La circulation automobile y est assez démente. Allez, ne nous emballons pas. Prenons de quoi faire un gaspacho, des salades, un bon rôti de veau, un fromage de brebis, de la brousse. Et remontons dans nos montagnes.
Il y aura plus tard un épineux questionnement sur le fait que brousse est la traduction de bruccio, mais qu'en fait la brousse de Marseille est au lait de vache tandis que le bruccio est au lait de brebis. Dans nos courses, l'étiquette de cette brousse de Saint-Florent précise qu'il s'agit de lait de vache, mais caillé au lacto-sérum de brebis...

Après la sieste, plage de Nonza, à une demi-heure de route en lacets. Michel pose son gros sac dans les rochers, s'équipe et part sous les eaux pour nous chercher du poisson au harpon (en une heure et demie, il ne ramènera que quatre pièces de quinze ou vingt centimètres, mais qui à la poêle feront nos délices). Nous (T., Titine, Jeanne et moi), on s'installe à la petite plage nord, au milieu de pas trop de monde, se baigne dans une eau beaucoup plus calme qu'hier, belle même, mais fraîche, puis sèche, bronze. Titine nous présente des amis. En fait, je connaissais déjà B., rencontrée voici plus de quinze ans, mais ne la reconnaissais pas (ma pauvre mémoire...). Après une petite heure de farniente, je me chausse en bleu, resserre les lanières et m'en vais jouer au cabri dans les rochers, appareil-photo en bandoulière.

Ce fut presque une boutade, hier, mais que nous réalisons ce soir, après le dîner, en sirotant des tisanes. Nous commençons, à quatre, la lecture à voix haute, chacun son tour un chapitre de L'Élégance de Hérisson. Pour cette fois, nous abattons trente-cinq pages. Avis mitigés. Le cerveau de praire nous plaît à tous.

« Comme il est peu courant qu'une concierge s'émoustille devant Mort à Venise et que, de la loge, s'échappe du Malher, je tapai dans l'épargne conjugale, si durement amassée, et acquis un autre poste que j'installai dans ma cachette. Tandis que, garante de ma clandestinité, la télévision de la loge beuglait sans que je l'entende des insanités pour cerveaux de praires, je me pâmais, les larmes aux yeux, devant les miracles de l'Art.» (Muriel Barbery, L'Élégance du hérisson, p. 17-18)