Alors que je fignolais le billet d'hier, Michel nous propose d'aller à Bastia à pied, et Titine de nous y reprendre en voiture. Rien que ça. Par la montagne, bien sûr. Pas par la route. Bon, d'accord ! On va s'équiper : chaussures de montagne, pantalons longs, et, dans les sac à dos, carte d'état-major, jumelles, appareil-photo, victuailles, couteaux et deux litres d'eau par personne.
Michel ouvre la marche, sécateur en main, pour réduire un peu l'envahissement des ronces. T. le suit, en grande forme, et je ferme. Outre les mûriers, qui restent à leur place de buisson et nous offrent gracieusement leurs fruits, agréables compléments vitaminiques, l'éventail des épineux nous attaque à toute hauteur. Certains s'en prennent aux chevilles (d'où la nécessité des pantalons longs), d'autres aux avants-bras, qui sont nus et s'en souviendront, certains sont même à hauteur d'yeux ou de cheveux (d'où l'importance de ne pas être à moins de deux mètres de la personne qui précède).
Le col, nommé Bocca di San Leonardo, se trouve à 855 mètres, six cents mètres au-dessus du hameau d'où nous sommes partis. C'est le chemin qu'empruntaient autrefois les cultivateurs qui allaient chaque semaine vendre des produits à Bastia. Ils passaient à dos de mulet et fusil à la main, nous explique Michel, tandis que les femmes chargées marchaient à côté. En ce temps-là, le sentier était mieux entretenu et on n'y perdait pas la moitié de son temps et de sa bonne humeur à se dépêtrer des ronces.
Après l'altitude de 500 mètres, le vent et la brume nous escortent, d'Ouest en Est, et sèchent nos vêtements trempés par la sueur et la végétation mouillée de l'averse de la nuit. Pendant un long moment, nous ne voyons plus ni d'un côté ni de l'autre et nous nous demandons si le froid ne va pas nous mettre en péril. Abrités entre les rochers d'un creux du chemin, nous reprenons forces et courage : pain, saucisse, jambon, puis nougat, pomme et orange. Dans la vie moderne, nous avons rarement l'occasion d'éprouver l'efficacité énergétique directe de la nourriture. Aujourd'hui, oui.
Après, cette pause, c'est la descente, on va faire travailler d'autres muscles et ce n'est pas forcément le plus facile, sauf qu'il n'y a plus de ronces. Et comme mes chaussures ne sont pas exactement des chaussures de montagne, à la différence de T. et de Michel, je souffre un peu et compense par plus de travail des cuisses et des
On voit Bastia de très haut, très longtemps. C'est d'abord une très petite chose, avec une encoche dans l'eau, où d'infimes bateaux s'amarrent. La très petite chose commence à prendre du relief à partir de la glacière de Boca Pruna, à 590 mètres, où l'on croise quelques vaches en liberté — c'est d'ailleurs tout ce que l'on aura croisé en près de six heures de marche. Il y a maintenant un net étagement entre Guaitella, près de nous, l'Annonciade, petite colline isolée au-dessus du centre-ville, et le port où entrent d'énormes bateaux nommés Moby, ce qui me rappelle intempestivement le chanteur descendant de Melville. On n'est qu'à quelques centaines de mètres de Pietranera, nom du village de Colomba que Mérimée ne situe pas au bord de la mer. Sans doute avait-il plutôt besoin de la force talismanique de cette pierre noire pour la fille au mauvais œil, de même couleur, que d'un village côtier.
C'est une autre Colomba qui nous attend sur la place Saint-Nicolas en sirotant son eau gazeuze. Heureusement que Titine était bien au rendez-vous car il nous serait impossible de refaire le chemin inverse !

Mes pieds ont repris forme humaine. Visite rapide du magasin Mattei, maison-mère, fondée en 1872, de la marque du Cap Corse, apéritif au quinquina. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un commerce fondé vétuste, paraît-il classé pour sa devanture et ses grandes étagères au trois-quart vides. Ça sent l'arnaque à plein nez, seuls la patronne qui trône à sa caisse et quelques bastiais arriérés doivent encore considérer cela comme le dernier chic de la ville.
On y renouvelle juste un petit stock de nougat.

Revigorant rôti de veau aux myrtes (Titine en met partout où c'est possible) et lecture tournante de Barbery précèdent un rapide coucher à 22h30, incapable même de la moindre connexion. Je m'endors sans savoir où sont mes membres.