Sortie de tunnel. Depuis près d'un mois, j'avais sans arrêt devant les yeux l'enchaînement presque automatique des jours, préparé de longue main, et dont je ne pouvais m'écarter sans mettre en péril tout l'équilibre restant. La Corse, puis la Normandie, puis la Bretagne, puis le retour à Paris et la journée de service bloquaient toute marge de manoeuvre. Raison pour laquelle je n'avais même pas essayé de téléphoner à des amis, ni à ma famille —  ce que je fais ce matin pour prendre des rendez-vous selon les disponibilités de chacun, sachant que je ne suis pas en position de faire le malin, après toutes ces vacances, exposées plein web.

Avec T. à la banque, discussion sur mes petits placements (réellement petits) et mise du compte à nos deux noms, ça peut toujours être utile. Bus 87 pour École Militaire. On est en avance pour notre rendez-vous, découvrons la rue Clerc, qui ressemble étonnamment à la rue Daguerre (largeur, longueur, inclinaison, ambiance, mélange boutiques & restaurants). Arrêt à la maison Mary, spécialisée dans le miel depuis 1921. On prend du pain d'épices (pour comparer avec celui de Titine le mois dernier).
Retrouverons Marguerite et Jacques au Café de l'esplanade, au coin des Invalides. Pas vus depuis un certain jour de Tokyo, pas si lointain, où nous les avions menés acheter du thé vert. Beaucoup à se dire tout de même sur les voyages, les retours à Paris, les familles, la politique, un peu. Pour des prix somme toute raisonnables, la qualité des produits est remarquable : mes haricots verts en salade sont encore croquants et vert foncé, les légumes grillés de T. sont goûtus à souhait, etc. Le chic de l'endroit et le comportement de m'as-tu-vu de certains clients m'avait fait craindre un endroit surfait mais il n'en est rien. Quand nous finissons, des rugbymen arrivent (on les reconnaît à leur carrure), des supporters, en fait. Pas de la France, évidemment.

Quittons nos amis et rebroussons par la rue de Grenelle, de sorte que nous l'aurons vue intégralement. Façon de découvrir une ville, aussi : suivre une rue, un axe et voir, sentir les différents quartiers traversés, les ambiances. Arrêt à la librairie Gallimard. Dans les bacs extérieurs, T. trouve un ancien numéro de la revue Commerce dans lequel il est question de Guez de Balzac. À l'intérieur, elle me demande de lui montrer les livres d'Alain Sevestre, ce que je fais volontiers, lui en sortant cinq (que nous n'achetons pas puisque je les ai déjà tous). Près desquels nous trouvons, de chez Omnibus, les Contes de Perrault dans tous leurs états, qui semble une excellente compilation. Près de la caisse, je m'ajoute le Livre blanc de Philippe Vasset et nous voilà repartis.

Jusqu'à la maison où nous posons quelques affaires avant de repartir côté Butte-aux-Cailles pour rencontrer à l'apéritif Scott Carpenter, son épouse et sa fille, en leur appartement parisien. Discussion sur colloque Mérimée, autres aspects de nos recherches, vie en pays étranger, nos expériences contrastées mais convergentes, adaptation à la vie parisienne, le sabotage de leur direction de voiture il y a vingt ans en Corse, des recherches informatisées en cours...
Dînons ensuite simplement, T. et moi, au Canari, tout au bout de la rue Monge, en face de feu Le Physicien.

« Les écrivains sont souvent superstitieux. Ils n'aiment pas raconter des événements épouvantables bien qu'entièrement inventés, de peur que la fiction ne finisse par rejoindre la réalité et que, par on ne sait quelle opération magique, ce qu'ils pensaient être le seul fruit de leur imagination ne se produise dans leur existence même. Les écrivains sont souvent superstitieux. Je connais même une étude universitaire très sérieuse sur ce phénomène qu'on peut appeler sens de l'avenir, prédiction ou propension inconsciente à calquer sa vie sur celle de personnages que l'on n'a forgés de toutes pièces.» (Olivia Rosenthal, On n'est pas là pour disparaître, p. 33 —  j'ai moi aussi eu l'occasion d'évoquer ce livre de Pierre Bayard, bien que je ne l'aie pas lu...)