Journal LittéRéticulaire

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mercredi 31 octobre 2007

J'ai répondu que oui, j'étais bien moi

Livres reçus et laissés au bureau (sauf un), entre la semaine dernière et hier : Henri Meschonnic, Heidegger ou le national-essentialisme, Dominique Noguez, Lénine Dada, Éric Chevillard, Sans l'Orang-outan, et quelques autres dont je parlerai plus tard. Il y avait aussi les dévédés du Procès de Nuremberg. De la suite dans les idées.

Bonne matinée de travail. Déjeuner de n'importe quoi (il faut finir des choses dans le frigo). Film en dévédé avant de rendre diverses choses à la médiathèque de l'Institut, c'est Ce Jour-là (Raoul Ruiz, 2002) — grosse surprise ! Je ne savais rien de ce film et l'ai donc reçu avec impact maximum, très positivement. Je pensais que Bienvenue en Suisse de Léa Fazer (2004) était assez critique sur la Suisse, mais Ruiz allait déjà beaucoup plus loin dans le caustique, sans colère ni hystérie, avec au contraire une immense retenue pour rester dans ce surprenant cadre narratif sur les bords de la folie et du crime.

Promenade à pied pour rejoindre T. près de Jimbocho, où l'on traîne un peu dans des boutiques de matériel de randonnée. C'est qu'on part demain matin pour quatre jours dans les montagnes de Nagano !

Après le dîner, Sartre, l'âge des passions sur TV5 Monde (1ère partie, Claude Goretta, 2006), reconstitution avec de l'exact, mais cinématographiquement entre moyen et mauvais, malgré un Podalydès superbement affublé du fameux strabisme.
Cependant la surprise est venue d'ailleurs. C'est que pendant le film un courriel arrive d'une personne dont je reconnais tout de suite le nom, une amie que je n'ai pas vue depuis près de vingt ans, de l'époque où je faisais du chinois à Paris 7. Elle était en train de regarder ce film (sans savoir que moi aussi) et puisqu'il était question de Sartre, écrira-t-elle après, elle avait pensé à moi (je ne sais comment je dois le prendre...), puis avait cherché dans le réseau et envoyé un courriel à tout hasard, auquel j'ai répondu que oui, j'étais bien moi.

Sac à dos à finir.
Demain lever aux aurores.
Ne sais si connection possible, donc éventuelle fermeture jusqu'à dimanche.

mardi 30 octobre 2007

Récupérer un pays propret

Une journée de cours et après c'est le festival de l'université — c'est-à-dire pas d'autres cours cette semaine.
Interruption du serveur pendant au moins deux heures, ce matin, mais rétablissement de l'accès avant le cours dans lequel j'utilise un blog pour la conversation (on est quand même à la merci de la panne). Pédagogiquement parlant, ça marche très bien : après les commentaires écrits qui peuvent être commentés oralement en classe, on en est à la rédaction de billets par chaque étudiant, avec insertion de liens pour présentation orale en classe. Une étudiante a présenté aujourd'hui en français une page sur le dialecte de Nagoya (en japonais), c'était savoureux.

Dans le train du retour, écoute suite et fin des émissions sur la République de Weimar. La troisième émission était plus culturelle. Nombreuses interventions sur la littérature, le cinéma, le théâtre. Stupéfiant foisonnement de création dans cette Allemagne en apparence libérée de l'impérialisme mais plombée par la défaite et la dette. Tout le monde connaît des noms comme expressionnisme, futurisme, mouvement Dada, Bauhaus. Le modernisme et la modernisation sont culturellement orientés vers l'individu, pour un individualisme qui accompagne d'ailleurs la production économique. Mais sous ces agitations visibles, les forces conservatrices qui craignent par dessus tout cette libération des masses se développent et s'organisent, elles aussi, agitent un pays en proie à une hyper-inflation, promeuvent la peur, les milices... pour canaliser cette force des masses dont l'existence est rendue inévitable par l'industire, la concentration urbaine et les médias.
Le plus étonnant est quand même d'entendre que les aristocrates réactionnaires, nostalgiques de l'ancien régime, auraient laissé monter le prolo et vulgaire Hitler qu'ils n'invitaient pas à leur table pour qu'il fasse le sale boulot que leurs mains trop blanches leur interdisaient de faire, en pensant qu'ils pourraient toujours stopper sa carrière et récupérer un pays propret. Mauvais calcul, visiblement.

T. revient juste après moi des obsèques de la cousine paternelle, son avion avait un peu de retard. Elle rapporte une moisson de nouvelles connaissances, cette branche campagnarde de la famille ayant sciemment été délaissée par sa mère qui ne jurait que par Ginza : les enfants, petits-enfants, cousins, neveux et nièces de la disparue et des trois autres personnes âgées que nous avions rencontrées en 2005 et 2006.
Elle rapporte aussi des remarques personnelles sur la culture de la péninsule de Kinusaki. Le plus surprenant pour elle, raconte-t-elle, était la cérémonie de la crémation. À Tokyo, pour son père, nous l'avions vécue d'une façon organisée pour l'ordre symbolique et par la prestation de service. Des employés des pompes funèbres faisaient tout pour nous, jusqu'au moment du transfert des restes d'ossements qui avaient été mis en tas par l'un d'entre eux.
À Kunisaki, le dispositif est plus réaliste et il implique. C'est le fils aîné qui doit appuyer sur le bouton pour lancer la crémation (ce qu'il fait en demandant pardon à sa mère). Puis, lorsque les restes sont sortis du four, ils ont encore la forme exacte du corps de la défunte, dont la vision s'impose à la famille réunie — épreuve de réalité, de la réalité de la mort, qui peut — peut-être — permettre à la majorité des vivants de bien comprendre — concevoir — que cette personne n'est plus, toute aimée qu'elle ait été, au point que l'idée de sa  mort ait paru jusqu'ici inconcevable. Si prendre avec des baguettes un morceau d'os provenant d'un tas informe est déjà assez pénible, qu'en est-il s'il faut prélever ce morceau dans la forme du corps ? Et de voir cette forme progressivement disparaître tandis que chacun son tour en retire un os pour le déposer dans l'urne ?

Ce soir ou Jamais du 25. Je n'en vois que l'entretien avec Alain Badiou qui sort De quoi Sarkozy est-il le nom ?
Un bien beau titre. Et des propos — je ne cite pas tout — qui me rappellent Weimar, mais ça doit être une coïncidence...
« Les opprimés, de façon générale, n'ont qu'une seule arme. C'est leur discipline. Ils n'ont rien. Ils n'ont pas l'argent, ils n'ont pas les armes, ils n'ont pas le pouvoir, la seule force qu'ils puissent avoir, c'est celle de leur organisation et de leur discipline.»
Alors, de quoi Sarkozy est-il le nom ?
« Je pense qu'il est le nom d'une société qui a peur, en effet, et qui demande qu'on la protège. Je sens dans cette société la demande d'un maître protecteur qui, justement, sera aussi capable d'user de violence contre ceux dont on a peur. Cette peur vient à mon avis de ce que la France, après une longue histoire glorieuse, est aujourd'hui une puissance moyenne, dotée de privilèges et de richesses considérables, mais c'est une puissance moyenne dans un monde qui est dominé par des colosses émergents comme la Chine ou l'Inde ou des puissances considérablement plus fortes comme les États-Unis. Et par conséquent, l'avenir de la France est incertain. Nous ne savons pas, le peuple français ne sait pas où va ce pays. Il sait qu'il a un grand passé mais il doute qu'il ait un grand avenir. Et cela crée, en effet, un sentiment de peur, un sentiment de refermement, un sentiment de protection, et Sarkozy est un des noms de ce phénomène. Le vote pour Sarkozy est une demande de protection.» (Alain Badiou, entretien avec Frédéric Taddeï, Ce soir ou Jamais, France 3, le 25 octobre 2007)

lundi 29 octobre 2007

Du passé tourné haineux vinaigre

Matinée de préparation, pour T., avant de partir dans la péninsule de Kunisaki, où nous comptions retourner pour des vacances nature & vélo. Ce sera famille et tombeaux. On ne choisit pas toujours ses thèmes de voyage. Pour ne pas perdre de temps, on déjeune rapidement au Saint-Martin. Oui, encore.
Il fait carrément chaud. Ça sent comme au printemps. On se doute que ça ne va pas durer, que c'est la queue du typhon.

Parti à mon tour, dans la rue, le shinkansen, le métro, plus de deux heures et demie, j'écoute attentivement Weimar 1 et Weimar 2 (Surpris par la nuit sur la République de Weimar, en trois parties, du 16 au 18 octobre) revenant en arrière quand il arrive que mes yeux se ferment ou que mon attention décroche quelques dizaines de secondes. Ma connaissance de cette période historique de l'Allemagne est quasiment nulle et j'apprends énormément de choses, en particulier les conditions d'accès au pouvoir d'Hitler.

Aussitôt arrivé, j'empoigne mon sac de sport et Un Livre blanc. Je file à ma séance de transubstantiation. Comment appeler autrement ce phénomène qui consiste à ingurgiter des mots, des fragments mélodiques, des pièces de sens, et à exuder de l'eau, brûler de la graisse, rejeter des toxines. D'autant que le plaisir de retrouver l'errance réticulaire, façon Carte muette, cette fois épurée de toute diégèse, me fait entrer profond dans l'esthétique littéraire des zones — non sans me souvenir d'un autre, « las de ce monde ancien », « que les fenêtres observent » et qui regarde « ces pauvres émigrants »... Que Vasset ait eu Apollinaire en tête, tangentiellement, je l'ignore, mais je le remercie de l'avoir fait revenir d'un siècle à la mienne. Et cela me lave tout à fait du mauvais souvenir  de ses Bandes alternées.

« Au bout de deux mois, j'avais complètement abandonné l'idée de faire apparaître la moindre parcelle de merveilleux : les blancs des cartes masquaient, c'était clair, non pas l'étrange, mais le honteux, l'inacceptable, l'à peine croyable : des familles campant dans la boue en pleine ville et des hommes qui, comme à La Courneuve, sous l'A1, devaient aller arracher aux obstacles des parcours de santé avoisinant des rondins pour alimenter leur feu l'hiver. [...] » (Philippe Vasset, Un Livre blanc, Fayard, 2007, p. 22-23)

« Mais lorsque j'ai voulu synthétiser toutes les informations rassemblées, les phrases ont refusé de s'agencer en argumentaire : mes textes n'expliquaient rien, ne racontaient aucune histoire, et laissaient même transparaître par endroits une fascination difficile à assumer pour ces existences portées jusqu'à l'extrême public, ces patientes appropriations d'un coin de rue, d'un trottoir, et ces vies dissolues dans le mouvement et le passage. J'ai vite compris que jamais je n'arriverais à dénoncer quoi que ce soit, préférant la confusion à la clarté, m'y prélassant même, et retardant le plus possible le moment où il faudrait choisir mon camp et cesser d'être transparent, sans poids ni place.» (Ibid., p. 24-25)

Vinteix m'écrit et je (te) (lui) réponds publiquement sur deux points. Tout d'abord, la convention de protection sociale signée entre la France et le Japon. J'avais noté cela le 22 février dernier, avec un lien dans les pages de l'Ambassade, article disparu, un autre étant ici, ou ici aux Finances (on admire le beau « Vandredi »). Enfin, voici, retrouvé, le texte officiel.
Et tu fais bien de me recommander, cher ami, — c'est le second point — de voir Alain Robbe-Grillet en entretien dans Ce soir ou Jamais de mercredi dernier — le seul que je n'avais pas encore vu. Ces soirs ou Jamais, ces deux dernières semaines, m'ont beaucoup intéressé, mais à chaque fois, au moment du JLR, soit je ne voyais pas quoi en dire sans revoir et citer, ce que je n'avais pas le temps de faire, soit ça me sortait même complètement de la tête, tant elle était ailleurs. Sachant à regret, à me relire, que le retard accumulé serait fatal à ce que je pouvais encore avoir à en dire.
Robbe-Grillet, c'est comme si je l'avais anticipé le 18... Ça me fait très plaisir de le voir en pleine forme, ne se laissant pas mener en bateau : oui, Aristote pose pour l'éternité l'articulation catharsis / mimesis, lieu où dérapent les esprits censeurs, qui voient en réalité ce qui était écrit en fantasme — et qui méritent donc, eux, d'aller en prison. Ce qui est bien différent des photos, rappelle ARG, pour lesquelles il a bien fallu que des modèles posent. Je ne tiendrai pas compte de son ignorance de l'internet, bien normale, pour me souvenir surtout de sa sortie, faisant rasseoir Taddeï pour lui dire que « pas du tout », la masturbation n'est pas une addiction, ce que reprendra admirativement Jean-Didier Vincent dans la suite du débat. Enfin, j'apprends avec tristesse que les beaux différends théoriques ont du passé tourné haineux vinaigre chez Sollers, dans ses mémoires« âneries », pour ARG, d'un « clown » « comique ».

dimanche 28 octobre 2007

Très vieille pomme de la campagne rizicole

Certaines nuits à parler, à défaut de dormir, on ne sait plus si l'on joue avec les blancs ou avec les noirs. Les couleurs s'inversent quand on perd des illusions. Mais les perd-on vraiment ? Cause ou coïncidence, dehors le typhon déploie tous ses talents : pluie, vent, sifflements divers. De la grosse tourmente.

Forcément, on se lève tard. Et tout est nettoyé. Peut-être pas dans nos têtes, mais dehors c'est grand soleil. Comme toujours, derrière un typhon. Rangement, ménage, lessive, pas le temps d'ouvrir un livre, ou même une page web que c'est déjà midi. Je nous relève le moral avec la sauce des pâtes et T. renchérit grâce à de bonnes nouvelles académiques trouvées en ligne. J'écoute Stiegler, chez Fauré, avec intérêt mais avec peu de profit, aujourd'hui. Comme si je savais ou pensais déjà ce qu'il dit, à peu près.
Pendant qu'elle est à son ordinateur, T. réserve deux places de cinéma à Roppongi pour quatre heures.
Sortons à trois heures — j'ai justement fini de paramétrer un blog mériméen fermé (pour un groupe de travail). Il fait encore grand soleil quand on débouche à Azabu-Juban pour remonter tranquillement vers la tour, puis nous laisser porter par les escalators et aller retirer nos billets à une borne, dans le hall d'entrée du cinéma (avec un code donné à la réservation et notre numéro de téléphone).
Le film ? Comme T. aime bien Jodie Foster et qu'on a besoin de cours de vengeance, c'est The Brave One (Jordan, 2007). Plus fin que je ne l'avais craint. Trop de musique psychologique, comme d'habitude. Mais belle thématique de la voix, de la prise de son ou d'image. Le crime enregistré prend une autre dimension (pour réécoute douloureuse, découverte d'indices, diffusion ultérieure sur téléphone portable) dans une histoire qui convoque dans sa trame-même vidéo et vidéo-surveillance, radio, micro, téléphone, sans oublier quelques tours homériques comme s'appeler « Personne », être reconnu à la fin par le chien perdu au début, etc.
En redescendant vers le métro, T. m'attire dans un restaurant de sobas paraît-il très connu, Naga Saka Sara Shina, où elle allait enfant, adolescente, étudiante, bref, qu'elle adore. Et c'est très bon ! (Même si là, maintenant, en écrivant, j'ai faim...)

De retour à la maison, je constate que le blog collectif fonctionne. C'est encore une bonne nouvelle. Mais... Tiens, il y a un message téléphonique ! Hélas, c'est l'annonce du décès d'une cousine par alliance, à Oita, dans le nord de l'île de Kyushu, une mamie de plus de quatre-vingts ans, cordiale, joviale, ridée comme une très vieille pomme de la campagne rizicole du Japon profond mais pas étonnée quand on sort un appareil photo miniature ou un ordinateur portable pour lui montrer des photos de son cousin, le père de T. — qu'elle vient à son tour de rejoindre. T. va donc faire l'aller-retour demain et après-demain, en avion, pour assister aux cérémonies.
Je vais chercher une photo d'elle.

samedi 27 octobre 2007

Ghrrr@°#§!!!... Dans le cambouis

Après rapide relecture du chapitre III hier soir, rédaction des notes de cours ce matin, de six à huit. À la fin du chapitre II, on pourrait croire que L'Étranger s'achève déjà. Une routine semble reprendre, le choc du deuil est absorbé par la petite vie banale d'un employé qui ne veut pas faire de vague. Au travail comme en ville, tout roule comme avant, comme toujours. C'est au retour chez lui que Meursault va entrer sans le savoir dans son destin. Pour ça, Camus le (et nous) met face à un diptyque de dépendances névrotiques : Salamano et son épagneul, Sintès et sa Mauresque. Le parallèle est effrayant, d'autant qu'uni par le sang : la rouge du chien et les croutes de Salamano d'un côté, le boudin, le vin et le sang des taquets de Sintès de l'autre. Si quelques lecteurs peuvent voir que le rouge est mis, Meursault ne perçoit en revanche aucun signal d'alarme et tombe droit dans le panneau. Sintès l'embobine avec sa logique de l'honneur viril, de la tromperie avérée (Ah ! le bel euphémisme que d'avoir « trouvé » un billet de loterie et une indication du mont-de-piété, quand il faudrait dire « fouiller », sans doute) et de la punition à soigner. Mais qui ne voit ces méthodes de proxénète !? Ce langage biaisé du machisme !? La manipulation d'un voisin naïf !?

Le typhon est sur nous. Il n'y a rien à faire pour l'éviter. Ça durera encore la journée. Quelques étudiants en ont profité pour ne pas se lever. Qu'à cela ne tienne, le cours est tout de même bien animé.
Et suivi d'une grande animation de l'Institut puisque c'est le jour de la vente de livres d'occasion. Les bibliothèques de l'Institut et de la Maison franco-japonais ainsi que la librairie Omeisha désherbent, comme aiment à dire les bibliothécaires... Je trouve Œuvres d'Édouard Levé (2002), Carnets d'une soumise de province de Caroline Lamarche (2004), neufs, ainsi que trois Hervé Guibert en poche occasion, La Mort propagande (1977), Des Aveugles (1985), Le Paradis (1992), et, qui vient d'arriver à la librairie, le dernier Modiano.

Déjeuner au Saint-Martin. Là aussi, peu de clients qui ont bravé les éléments pour se nourrir. Pourtant...

Je passe le reste de la journée à installer une nouvelle version de WordPress. Ghrrr@°#§!!!... Dans le cambouis, comme dit François.
Changement d'adresse (Emmanuel Mouret, 2006) pour me distraire. Un peu niais, au premier abord, mais assez intéressant. On sent des clins d'yeux à la Nouvelle Vague (Tous les garçons s'appellent Patrick, Antoine Doinel au lit, de la timidité rhomerique, etc.). De naïfs et bétas, les personnages deviennent attachants. On aurait envie de les revoir en allant au café du coin ou à la boutique de photocopies.

vendredi 26 octobre 2007

Des pions les cachent

Tout dévoué à la dame, le cavalier creuse sous l'échiquier.
Des pions les cachent.
Il ira mettre une bombe sous le camp adverse.
Elle allumera la mèche.

*  *
*

T. est partie sous la pluie battante pour un rendez-vous avec son directeur de recherches. Il s'agit de mieux préparer la demande de subvention pour l'an prochain et d'éviter qu'entre temps données et idées ne soient pillées — il semble qu'il y ait des velléités. La Fronde pas morte... Tant mieux ! Pendant ce temps, je reprends ma sélection d'ouvrages dans Gallica 2, pose des signets (ça va tellement vite ! Oui, j'ai déjà un profil, il faudra que j'y revienne), puis je cherche une solution wiki pour un projet en cours, corrige des copies, déjeune en vitesse et file aussi, entre deux averses, au centre de sport où nous devons nous retrouver.
Là, pauvre petit être humain peinant à suer sur une machine déréglée qui ramène à zéro la résistance des pédales parce qu'elle croit que le cœur bat à 150, je n'en lis pas moins, tutoyant les cimes, celui qui m'étonne et m'enrichit le plus ces dernières années :

« Partant de là, de ce socle solide qu'est l'intégration en soi d'une infériorité par rapport à l'espèce humaine dominante, on peut relever dans le post-exotisme une certaine décontraction par rapport au discours sur l'espèce. Je dis espèce pour éviter le plus possible la confusion avec un discours sur la « race », un discours racialiste ou ethniciste qui est aussi abordé, et même abordé de front dans de multiples livres (Rituel du mépris, Le Nom des singes, Dondog, en particulier), mais qui n'est pas ici la question. Je dis espèce pour bien parler de l'humanité en général. Le seul fait de s'en dissocier légèrement, en se réclamant d'une sous-espèce, permet d'avoir un point de vue critique plus simplement exprimable. Un point de vue plus naturellement ironique et négatif. Se réclamer du statut de sous-homme permet immédiatement de renvoyer à l'histoire du XXe siècle : en premier lieu, à l'idéologie nazie qui a, c'est le moins qu'on puisse dire, largement et durablement influencé la pensée de l'espèce. En second lieu, aux pratiques et à la pensée coloniales, post-coloniales et impériales, qui continuent à s'épanouir et à prospérer en ce début déjà bien engagé du XXIe siècle. En troisième lieu, à la position des zeks, réfugiés, sans-papiers et prisonniers de camps du passé ou de camps contemporains (un lien physique est alors établi avec les surnarrateurs emprisonnés du post-exotisme). En quatrième lieu, à la position des miséreux qui forment la majorité de la population humaine depuis toujours.
Se placer en retrait, d'une certaine manière en retrait génétique, permet de regarder plus exactement le désastre historique, social et politique dans lequel se meut aujourd'hui l'ensemble de l'espèce. En retrait génétique, il n'est plus question d'écriture, d'appartenance ou non à tel ou tel courant internationaliste, plus question de posture d'artiste, ni même de mécontentement ponctuel concernant tel ou tel aspect des conflits qui agitent le monde : c'est tout naturellement l'humanité en tant que groupe étrange qui est observée et critiquée. Le discours est alors plus décontracté (je tiens aujourd'hui à ce terme) : on peut condamner l'évolution historique en disant tout simplement qu'elle est répugnante. On peut jouer avec l'imaginaire des révolutions ratées les unes après les autres. On peut porter sur les humains un regard défavorable et las. En occupant une position qui se réclame de l'infériorité, on peut, finalement, être pessimiste sans rejoindre en quoi que ce soit les écoles de pensée pessimiste, en général occidentales et en général liées à l'élitisme et à des pratiques ou des théories réactionnaires (on est alors tout à fait en dehors de ce débat).»  (Antoine Volodine, « Tout ce qu'on voudra mais pas homme » / Propos recueillis par Anne Roche, Europe, 940-941, août-septembre 2007, p. 236-237)

On sort légers et lavés — il pleut de plus belle — avec une envie... Vite ! un taxi ! Café et gâteau chez Demel, à Harajuku. Une merveille, cet endroit, et tellement discret. On reprend d'un coup d'un seul tout le poids qu'on venait de perdre. En se disant que ce soir, on mangera léger. (Ce qu'on fera en effet.)

En première page des journaux ce matin, il y avait la faillite de l'école Nova. Retentissant ! Un vrai beau gâchis. Plus de 40 milliards de dettes (en yens) et en caisse plus de 40 milliards de cours payés d'avance... Mais, selon la loi, le remboursement des dettes passe avant celui des clients, qui ne sont donc pas près de revoir leur argent. Ils pourront toutefois aller protester — en anglais, en français, etc. — aux côtés de leurs profs sans salaires.

jeudi 25 octobre 2007

Le crevant dans la baignoire

Soudain, avant-hier, en regardant une connerie à la télé, je me suis souvenu qu'à Orly, le 30 août dernier, commençant à manœuvrer ma Peugeot 407 dans le parking du loueur, acharné à tirer le manche à moi, acculé devant un pylone, je m'étais écrié — T. pliée de rire : « Y'a pas de marche arrière ! »
Non pas que je ne trouvais pas la marche arrière, mais qu'il n'y en avait pas. Ce qui me parut tout de même fort peu probable dans la seconde suivante. Je suis descendu de voiture pour demander au bureau, où l'on m'a dit qu'il fallait faire le mouvement en soulevant le collier du manche...

Beaucoup de courrier, aujourd'hui. Surtout pour Orléans.
Sortie en fin d'après-midi, pour marcher deux trois kilomètres en écoutant Emmanuel Tugny aux Mardis littéraires. Parce que j'ai achevé Corbière le crevant dans la baignoire. Puis T. m'appelle pour la rejoindre à Ginza et dîner d'une bonne soupe chinoise chez Aster. Ma bonne étoile ! (Tout le reste est hors de prix.)

« Les amis voient le corps du Bossu Bitor produire ça comme une aliénation mystique de soi, comme la fiévreuse duplication d'un cheminant cahot d'être : ils voient bien ce qu'il y a d'art vrai dans cette macération au dehors. Ils voient ce qu'il y a là d'art, c'est-à-dire de signification par le corps aliéné d'un corps du monde absent du corps et qui l'aime le hantant, en convoitant la part prenable pour jamais, peut-être ; ils voient de l'art vrai se faisant.
Pas le monde littéraire, bien sûr, qui publie de la littérature, pas le devenir objet de corps, et vend de la prosodie, pas du verbe, du mètre et pas du Logos.
Et c'est tout naturellement que ce corps aliéné, que ce corps s'engendrant objet du monde dans le monde qui meurt trouve, à compte d'auteur, un premier et dernier éditeur au champ pornographique, chez les frères Glady, éditeurs et pour l'un d'entre les deux, Albéric, romancier.
    "Trop cru, — parce qu'il fut trop cuit,
     Ressemblant à rien moins qu'à lui" » (Emmanuel Tugny, Corbière le crevant, p. 100, citant Épitaphe de Tristan Corbière)

mercredi 24 octobre 2007

Devient cheval

Folle, la tour quitte son camp, traverse tout l'échiquier, devient cheval.

La cause de ces mouvements tactiques ? Qu'il est fort probable que notre dossier soit remis à l'an prochain... Hélas ! Mais rien de dramatique. Je m'exprimerai plus tard, quand ce sera déclassé.

Chère Laure, c'est beaucoup grâce à Alphonse que je t'avais contactée l'an dernier quand je cherchais des écrits sur l'intime réticulaire. Je m'associe à ta peine.
Pendant ce temps, chez Crouty, Coulis va mieux. Que dire de plus ?

*  *
*
« Opinion partiellement dissidente » !

« La Cour européenne des droits de l'homme a estimé, lundi 22 octobre, que la justice française n'a ni violé la liberté d'expression de Mathieu Lindon, ni celle de Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur, ni celle de Serge July, ex-directeur du quotidien Libération, en les condamnant pour diffamation.
Dans le roman Le Procès de Jean-Marie Le Pen, de Mathieu Lindon, édité chez POL en 1998, dont Libération avait reproduit des extraits, Jean-Marie Le Pen était qualifié par des personnages de "chef d'une bande de tueurs" et de "vampire qui se nourrit de l'aigreur de ses électeurs, mais parfois aussi de leur sang". Ces propos ont été jugés diffamatoires en 1999 et 2000 par la justice française et donc par une majorité des juges de la Cour européenne des droits de l'homme.
Mais, phénomène rarissime, quatre juges de cette cour, dont le président de la grande chambre, devant laquelle l'affaire était plaidée, ont émis une "opinion partiellement dissidente". Ils rappellent que "la liberté d'expression est le fondement d'une société démocratique". Ils attachent "un grand poids à la nature de l'ouvrage en question", un roman, et estiment que "la cour n'en a pas suffisamment tenu compte".
Ces juges n'entendent pas "endosser la position des autorités judiciaires internes, selon laquelle il ne faut pas faire de distinction en fonction de la forme d'expression utilisée". Ils ajoutent : "En avalisant — sinon en paraphrasant — le raisonnement tenu par les juridictions internes (...), l'arrêt de la cour renonce tout simplement à effectuer son propre contrôle. Il en résulte que le contrôle européen disparaît (...) ce qui s'écarte sensiblement de notre jurisprudence lorsqu'il s'agit de la critique d'hommes politiques."» (Alain Beuve-Méry, Le Monde du 23 octobre 2007)

mardi 23 octobre 2007

L'océan qui importe

Dans le journal, T. a lu qu'il y avait une grève à l'école de langue Nova. Une grève d'enseignants étrangers au Japon ! Après le scandale des tickets non-remboursables (des clients qui avaient payé d'avance des cours pour un ou deux ans, et qui ne pouvaient plus se faire rembourser — mais il faudrait que je vérifie, parce que parfois ma mémoire déforme...), l'école soi-disant fer de lance des langues étrangères il y a quelques années, l'école aux centaines de petites agences dans lesquelles des universités avaient commencé à externaliser leurs cours de langue (si, si...), cette école joviale et dynamique qui faisait partie de tous les paysages des gares japonaises... est sur le point de disparaître.
Bien que je n'aie jamais apprécié cette boîte qui sous-paye des enseignants natifs peu qualifiés en les tenant par le visa, fait une concurrence déloyale au moyen d'onéreuses campagnes de publicité et, le pire, donne des idées de management des langues étrangères jusque dans les ambassades et les instituts, je ne me réjouis pas du chômage et de la précarité qui menacent nombre d'enseignants d'errer bientôt sur le pavé nippon. D'autant qu'une autre boîte la remplacera...

Maintenant que j'ai des lunettes de vue, je peux lire dans le train des livres en japonais avec des furiganas. Et donc chercher dans le dictionnaire des mots que je suis content d'apprendre, que je répète... en sachant que je n'en retiendrai qu'un sur cinq.
Quand je fais du japonais, j'ai souvent l'impression de vouloir vider un océan avec un dé à coudre. Cependant, depuis quelques temps, je comprends qu'en japonais comme en tout, ce n'est pas vider l'océan qui importe, c'est soigner son mouvement de dé.

L'autre jour, j'ai appris avec amusement qu'à Kyoto Éric m'a piqué mon prof de japonais.
Possibilité d'aller voir ça de près mercredi prochain...

En cours de conversation, parmi divers sujets, on parle de la sieste. Un vrai tabou, dans un pays où tout le monde est chroniquement fatigué. Mais prenez un professeur qui passe dans un couloir. Il ne vous dira jamais qu'il n'a rien à faire. Même si ce n'est pas vrai, il vous dira toujours qu'il est très occupé — et en général c'est vrai.

lundi 22 octobre 2007

Ils seront fiers, ils iront

Pour une fois, bille en tête, je cite et contresigne Pierre Assouline :
« [...] Sous l’influence d’Henri Guaino, ce type dangereux qui lui sert de plume et de conseiller, et qui lui a déjà pondu un discours affligeant aux Africains pour leur expliquer leur incapacité fondamentale à entrer dans l’Histoire, le chef de l’Etat a commis l’erreur non seulement d’instrumentaliser une mémoire et une tradition qui lui sont étrangères (pas la moindre impasse Guy Môquet à Neuilly mais un boulevard Maurice Barrès, ce qui n’est pas pour déplaire à M. Guaino qui se dit justement “de sensibilité barrésienne”) mais aussi la maladresse de l’incarner personnellement. Ce qu’il fait systématiquement en toutes circonstances au risque de se voir renvoyer à la figure une initiative louable dans son principe mais qui se métamorphose par sa faute en réflexe antisarkozyste. Cette fois, c’était une fois de trop. [...] »
J'ai vu Guaino au 20-Heures d'hier, sur ce sujet. C'est en effet, derrière sa mine presque timide, sourire pincé, clignant des yeux, bégayant presque, un des individus qui (me) laisse une des plus désagréables impressions qui soit. Et ce n'est pas la première fois.
Ce qu'ils veulent, derrière tout ça, c'est des petits Français prêts à se sacrifier pour leur chef, sans réfléchir.
Ils auront de l'émotion, ils seront fiers, ils iront.

Pour le reste, j'ai trop la tête dans le guidon (du gros dossier) pour continuer. Je complèterai demain...

*  *
*

Oui, j'en étais resté à l'essence des jours...
Habituellement liquide ou vaporeuse. Mais hier, tout à fait solide, nous a-t-il semblé, tant T. et moi nous sommes arc-boutés de concert sur la cohérence globale de notre dossier, bouchant les failles conceptuelles, réduisant les longueurs techniques, nous mettant à la place d'un jury (honnête) pour débusquer ce qui serait obscur ou injustifié — c'est qu'il faut budgéter annuellement jusqu'aux cartouches d'encre et aux dévédés vierges !
Jusqu'au découragement, vers 2 heures du matin, en voyant les formulaires encore à remplir sur des pages web hyper sécurisées...
Encore des cheveux blancs d'ici vendredi.

dimanche 21 octobre 2007

Ma princesse au rouet non encore piquée

Pendant ce temps, en France, au nom de l'identité française, on incarcère des femmes enceintes et des bébés. Le fascisme progresse. Que faire ? Le redire. Que ça circule. Pour que ça s'arrête. Ce n'est pas la peine de nous faire des reportages alarmistes sur la Suisse qui vire à l'extrême. Journalistes français, parlez aussi de ça dans votre pays, n'ayez pas peur !

Christine + Chloé + Phil = le Mauche dans ma prochaine commande. (Sans même parler de François. La convergence des avis positifs l'emporte sur mon impression mitigée avec deux bouts de citation, sans doute parce que le tout n'est pas (que) la somme des parties...)

Il y en a qui font de l'excellent boulot en silence et d'autres qui racolent dangereusement. Encore un billet comme ça, Léo, et je me désabonne ! (Fort à parier que tu t'en foutes... En plus, il n'y a pas que Léo chez Léo...)

Incroyable ! Je suis entré dans une banque un dimanche ! Et pas pour un retrait à une machine...
T. et moi avions rendez-vous avec un être humain à 10 heures dans une banque d'Ichigaya pour discuter d'un éventuel crédit d'achat de maison ou d'appartement. À l'énoncé de notre nom, le planton des machines automatiques nous a fait passer derrière le rideau de fer et escorté jusqu'à l'ascenseur. Notre rendez-vous avec une accorte conseillère a duré une heure et nous avons planifié, sans rien décider, ce que nous pourrions acheter à Tokyo ou à Nagoya — les deux options sont devant nous et nous sommes, au milieu, comme l'âne de Buridan.

Midi au chien de Shibuya, je rejoins Véronique P. et Laurent G., de passage au Japon pour trois semaines. Ne les connaissant pas encore, T. a préféré ne pas trop se déconcentrer du dossier en cours de rédaction. Nous déjeunons tous les trois au Café bleu, dans Mark City. Bon service des garçons sympathiques et excellentes pâtes, bien aillées... Comme il fait grand soleil, dans les 25 °C, nous marchons ensuite, toujours devisant de la France ou du Japon, des situations et des gens que nous connaissons, de Shibuya à Harajuku, en passant par Dogenzaka, le haut de la NHK, les grandes allées piétonnes avant le stade Kenzo Tange, animées par un dynamique marché bio, des groupes de rock en mini-concert sur quatre mètres de trottoir, un parcours de prévention routière pour enfants survêtus de vert pomme, des stands d'organisations non-gouvernementales désertés, d'odorantes baraques de saucisses et de nouilles, jusqu'aux très assidus clones japonais d'Elvis se trémoussant en dehors du rythme, toujours près de l'entrée du parc. Une bien belle promenade.
Je laisse mes amis à l'entrée du grand temple Meiji Jingu pour aller retrouver ma princesse au rouet non encore piquée.
Soirée travailleuse.

samedi 20 octobre 2007

En général, il cherchait le sucre

De six à huit, élagage des notes de cours (en général, j'ai toujours de quoi tenir un siège de trois jours...). On ira de la discussion avec le directeur de l'asile de vieillards jusqu'au commencement de la nuit de veille, puis du début du chapitre II au réveil Marie partie. Suffisant pour voir comment le texte installe : du hiérarchique social qui casse l'élan naturel (Légion d'honneur, yeux clairs, main retenue), la récurrence déjà de la lumière blessante — car éclairant une obscure culpabilité de toujours : « De toute façon, on est toujours un peu fautif (Albert Camus, L'Étranger, chap. II, p. 35), mais aussi, en contraste après tous les malentendus de Marengo, la possibilité, dans la quasi nudité dans l'eau, d'une relation naturelle, animale presque, sexuelle assurément, qui soit vi(v)able (l'amour qui sauve ? — la bouée qui sauve ?).

Déjeuner au Saint-Martin, encore en terrasse. On n'aurait pas cru ça hier, avec toute la pluie qu'il est tombé. On revoit les amis à qui British Airways n'a toujours rien renvoyé de ce qu'ils leur ont perdu au début de l'été. La personne que T. avait contactée lors de mon cas de 2006 semble encore faire preuve d'efficacité puisque T. a reçu des nouvelles plutôt positives, mais que les ci-devants n'ont pas reçues parce que leur anti-spam a dû les détruire... Ça avance, ça va avancer. Alors qu'ils n'y croyaient plus du tout, eux.

Passons à la médiathèque de l'Institut où j'emprunte deux films et la revue Europe d'août-septembre sur Blanchot et sur Volodine.
Volodine qui disait l'autre jour à Veinstein qu'enfant il avait rencontré Blanchot dans la cuisine d'une amie de ses parents. Chez qui Blanchot venait. Il cherchait le sucre. Enfin, dans la cuisine, une fois, Blanchot était entré pour chercher du sucre, le petit Volodine y était, qui ne s'appelait pas encore comme ça. Ça peut arriver à tout le monde. Mais peut-être qu'on peut dire aussi que dans la vie, en général, il cherchait le sucre, Blanchot.

T. a des coups (de téléphone) à donner, pour des conseils de finalisation du dossier à rendre vendredi. Un collègue à Kyoto, un autre à Tokyo. Moi, je m'équipe en cycliste et file dans le vent vers Akihabara, pour exploration d'une dizaine de magasins à la recherche des nouveaux modèles d'ordinateurs portables et de bureau, d'imprimantes. Deux kilos de catalogues plus tard, je rentre en passant par le Seijo Ishii de Korakuen pour un bon camembert — on ne peut vivre que d'intellect. Et quelques photos du ciel. J'ai trouvé une impressionnante quantité de chantiers de démolition et de construction, dans Akihabara. Dans deux ou trois ans, je ne serai pas étonné qu'une grande partie de toutes ces petites boutiques de composants informatiques viennent à disparaître. Et que ne reste que des poids lourds comme le Yodobashi Akiba. Parmi les magasins visités, c'est d'ailleurs le seul à avoir un espace dédié aux imprimantes professionnelles — une bonne quarantaine de modèles. Là, je dis bravo.
Une fois devant mon ordinateur, je complète mon budget en allant chercher les prix des modèles d'appareils souhaités.
Premier nabe de l'automne (chou, navet, carotte, ailes de poulet). Autour du plat fumant, ni télé ni film ni radio : à l'omniprésence des rires et des ballons, panem et circenses, nous opposons notre opiniâtre tri de mots et de sens pour qu'un dossier soit parfait et pris.

vendredi 19 octobre 2007

De l'arbitraire mais tant pis

Beau billet, mi-caustique mi-désabusé, de Marc Villemain.

Comme je l'aurais fait dans un magasin, je suis allé écouter sur Youtube quelques morceaux du dernier Radiohead, In Rainbows, l'album (si on peut encore dire comme ça) qui fait parler de lui par sa vente web et son prix au choix. Après deux morceaux qui se laissaient écouter, mais sans plus, me semblait-il, j'ai voulu comparer avec quelque chose dont j'avais déjà éprouvé la qualité. Malheureusement pour Radiohead, le CD qui m'est tombé sous la main, c'est un Stereolab (Emperor Tomato Ketchup, 1996)... La différence, de qualité, précisément, a tout de suite interrompu l'expérience. Je suis bien conscient de l'arbitraire mais tant pis. Et puis ça m'évite de me demander combien je pourrais payer.

Je vais les télécharger. Je m'imagine déjà dans les rues avec Cervantès dans l'oreille gauche et Withman dans la droite, ou l'inverse... Mais pas Tartarin, de grâce — on en a déjà un à l'Élysée. En fait, je mets les liens pour le faire plus tard parce que je n'ai pas beaucoup de temps. Je suis quand même allé au sport ce matin, suer et lire à vélo, puis entretenir les muscles en reposant l'esprit. Tugny finira bientôt, mais je peux encore en profiter. N'allons pas trop vite.

« Ainsi naît un Art poétique composite et formidablement cohérent, à la fois nuit du poème et essai de soustraction du poème à sa fin, agonie souverainement ignée du poétique, soubresaut, indistinction brillante de deux tropismes de l'écriture saisie à son point de fulminence majeure : celui de faire poème, de faire roman, celui de défaire poème, roman ou plus exactement celui de rendre les armes du poème, du roman à une nuit du poétique et du romanesque, à une dissolution du poème et du roman dans un paradoxal murmure jaculatoire ou aboiement long et doux ; hoquets d'un point d'orgue de voix, tels sont les écrits de Tristan comme son corps est costume cahotant promené sur la nuit.» (Emmanuel Tugny, Corbière le crevant, p. 75)

Le lendemain.
Dans le train qui me ramenait à Tokyo, j'ai chaussé mes nouvelles lunettes (pas nouvelles nouvelles, mais pas beaucoup utilisées depuis que je les ai) et ouvert l'Albert Camus, Vérité et légendes d'Alain Vircondelet (Éditions du Chêne, 1998), emprunté à la médiathèque. Je n'apprécie pas spécialement cette collection, ni le style biographique de Vircondelet, déjà subi pour Duras. Mais cela me permettra de montrer quelques images d'Alger d'une autre époque, pour qu'il n'y ait pas d'anachronisme.
Quand je pense que Pépé le Moko (Duvivier, 1936) ne contient pas une seule vraie image d'Alger !

jeudi 18 octobre 2007

En pleine nuit, à 350 kilomètres

Il est tout de même amusant de voir combien des assis du livre et de la littérature rancie se sentent grandis en abattant leur Robbe-Grillet. Sorin avec finesse, Assouline sans. Au lieu de s'attaquer à du littérairement nouveau (Rosenthal, Tugny, Vasset, que sais-je ?), ils font rejouer le petit théâtre de leur jeunesse en essayant de faire croire aux jeunes du web que ça vient de sortir.
Ce que j'écrivais chez le premier, s'applique aussi à merveille au second :
« Pour ce qui est d'ARG, il n'a jamais écrit aucun livre ni tourné aucun film qui soit en effet "érotique". Il n'a toujours fait que jouer avec les symboles, icônes et motifs des fantasmes érotiques, avec humour, espère-t-il...
En essayant de le dénoncer, vous ne faites qu'aller dans son sens, montrer que vous n'avez jamais compris son projet, que vous êtes insensible à son humour — ou que vous le désapprouvez (ce qui serait le plus défendable). Et ça fera bientôt 50 ans que ça dure ! Belle persévérance ! »

N'ayant pas encore lu le livre en question, je réserve mon avis sur sa qualité... Néanmoins, j'ajouterais qu'à l'instar de beaucoup d'écrivains ou d'artistes, Robbe-Grillet n'est plus le créateur qu'il a pu être il y a quelques décennies, qu'il fige en la parodiant la créativité du Robbe-Grillet des années 50-70. Ce n'est pas lui faire insulte de dire que sa production n'est plus, depuis longtemps, originale. Provocateur institutionnel dans son présent d'académicien, avec le ridicule et le dérisoire que cela comporte, et qu'il n'ignore pas (on s'amuse comme on peut...), il n'en reste pas moins admirable pour ce qu'il a été, l'auteur — et co-auteur avec Simon, Sarraute, Pinget et quelques autres — d'une rupture formelle et générique par laquelle rejaillissait une ontologie en creux aux antipodes du romanesque humaniste et surfait que les héritiers de Balzac pérénisaient et pérénisent encore avec la bénédiction du commerce éditorial.
Tout cela n'est pas nouveau, il est juste étonnant de voir ces messieurs remettre le couvert comme si de rien n'était. Et dégoûtant de voir que toute une jeunesse qui se croit intelligente parce qu'elle est hyper-connectée va gober tout ça tout cru et se faire rouler dans la farine.

De mon côté, plusieurs feux à surveiller. Les trois cours ont eu lieu dans la joie et la bonne humeur, surtout celui de prononciation, avec des exercices de change (monétaire) et de liaisons (phonétiques), entre euros et yens sur des articles de mode, et le séminaire de cinéma où l'on a passé en revue les articulations d'Ascenseur pour l'échafaud pour souligner la construction du film — émotion des étudiants sur deux moments clés :  le retrait de la corde par la petite fille venue de nulle part, et le pistolet du touriste allemand, qui n'est en réalité qu'un tube de cigare.
Mais l'essentiel se joue au bureau, dans la rédaction détaillée d'un budget enfin acceptable pour notre projet de recherche. T. va pouvoir être rassurée...

« D'ailleurs où est-elle ? », me disais-je vers 23 heures... Depuis, nous nous sommes téléphonés. Maintenant, c'est moi qui suis rassuré. Mais à chaque fois, j'ai l'occasion de développer ma connaissance de ce que j'appelle une maladie : l'angoisse d'être sans nouvelles d'elle, dans quoi se mêlent l'angoisse de l'accident et l'angoisse de la mort. De façon totalement irrationnelle, je sens un déclic après quoi se forment des idées angoissantes qui ont toujours une base rationnelle : le taux d'accidents graves ou mortels dans la maison, le risque d'agression à l'extérieur, etc., qui sont de notoriété publique. Et ce n'est pas tant de ne pas avoir de nouvelles maintenant qui m'angoisse, que l'idée de ne pas en avoir dans une heure, dans deux heures... Et l'effroi croît dans l'ombre noire de chez noir de l'impuissance à tenter quoi que ce soit, en pleine nuit, à 350 kilomètres — comme si j'étais sur une autre planète avec une liaison radio qui crachote et ne répond plus.
Il faudrait ne pas vivre séparés la moitié du temps. Nous sommes victimes (parmi les victimes, dans une totale banalité) d'un système social qui nous délocalise où est l'emploi. S'en plaindre ? Je ne sais pas. Nous avons accepté, aussi.

mercredi 17 octobre 2007

Il y a un cap à franchir

J'ai écrit en courriers administratifs, techniques et de recherche l'équivalent de dix billets de blog. Je suis lessivé. S'y ajoutent quelques coups de téléphone qui m'ont aussi demandé beaucoup de concentration. On est toujours dans ce gros dossier en préparation. Un cours, ce matin, dans tout ça — c'est passé comme une lettre à la poste ! Ça m'a même plutôt détendu, cette relation simple, directe, pédagogique avec la classe.

J'aurais pourtant des choses à dire, par exemple sur l'excellente prestation d'Olivia Rosenthal à Du jour au lendemain, le 11. Et pas seulement parce que je suis un inconditionnel de On n'est pas là pour disparaître ! Rien à voir, en tout cas, avec la pitoyable récitation de noms et de citations en quoi consistait le passage d'Yannick Haenel au même endroit quelques jours auparavant pour présenter son Cercle.
Dire aussi que j'aime bien le ton de Raphaël Sorin et que je salue par conséquent la naissance de son blog Lettres ouvertes (merci, Christine, de l'avoir signalé). Il apprendra à faire des liens, peut-être. Comme ça, ce sera un peu autre chose que du papier. Mais déjà, ce brassage d'histoire littéraire contemporaine et d'anecdotes personnelles, ça pose une voix dans le paysage du web automnal. Qui nous lave de bien des platitudes. Même si je ne suis pas d'accord avec lui.

Mais voilà, pas le courage de développer. Il y a un cap à franchir. Psychologique, aussi. Ça va passer.

mardi 16 octobre 2007

Le temps de sortir une lime

Même pas le temps de me couper les ongles ! Dans le train, je l'aurais. Presque deux heures à écouter des émissions de 2002, une nuit spéciale sur Camus (dont une lecture intégrale de Caligula par lui-même — Camus, pas Caligula...). Et sans m'endormir, s'il vous plaît ! Mais pas possible de sortir un coupe-ongle et de faire ça devant tout le monde. Et puis le métro, le bureau où faut que je prépare les cours, que j'avale un onigiri et que j'y aille. Même pas le temps de sortir une lime ! Et après les cours, c'est la reprise du ping-pong. Je ne sais pas comment ça s'est passé. Il y a trois jours, j'avais regardé mes ongles et pensé que ça allait venir, le moment de les couper, mais pas si vite, d'ici une bonne semaine, peut-être. C'est comme s'ils avaient poussé trois fois plus vite ces deux dernières nuits. Heureusement, c'est propre, y'a pas de noir dessous. Pareil pour les ongles de pied. Avec un risque quand on fait du sport ou qu'on bouge pas mal, comme au ping-pong, c'est que ça blesse dans les chaussures, à cause des mouvements brusques. Et je me retrouve à 23 heures, gêné par ça pour taper au clavier. Mais je pense que j'aurai le temps demain matin.

Caligula : « Si le Trésor a de l'importance, alors la vie humaine n'en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu'ils tiennent l'argent pour tout. Au demeurant, moi, j'ai décidé d'être logique et puisque j'ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter.» (Albert Camus, Caligula, I, 8)

Cherea : « Reconnaissons au moins que cet homme exerce une indéniable influence. Il force à penser. Il force tout le monde à penser. L'insécurité, voilà ce qui fait penser. Et c'est pourquoi tant de haines le poursuivent.» (Ibid., IV, 4)

Est-ce que l'insécurité fait encore penser, aujourd'hui ?

lundi 15 octobre 2007

Hélicoptères pour des troupeaux de porcs

Ça se bouscule pas fort pour commenter Camus, depuis samedi !...

Important rendez-vous à la banque, ce matin. On solde un crédit en remboursant toutes les traites restantes (ce qui nous évite une partie des intérêts, et d'avoir ça sur le dos encore des années). Quand c'est fini, j'invite T. au Saint-Martin pour fêter cette libération... avec un classique des classiques poulet-frites. Sûrement le dernier qu'on prend en terrasse, cette année. On s'est aussi réservé trois jours dans un ryokan de Shiga-Kogen début novembre, et on finalise l'opération en allant prendre les billets de train.

Dans une pause du boulot de l'après-midi, je lis quelques pages du Dernier Monde, que je laisse à Tokyo du fait de son encombrement. D'ailleurs, c'est quand même un peu long, ces allers-retours en hélicoptères pour des troupeaux de porcs à rassembler...

« Des dents, des rangées de dents, des griffes, des gueules ouvertes refermées sur des corps gonflés de haine, des choses vivantes passaient par les gouffres et couraient, couraient à la mort. Les âmes animales dont les muscles chauds gorgés de sang rendaient les forces, les âmes boursouflées des déchirés, les muscles des dévorés, les hurlements de joie, les autres, les hurlements de toute espèce et les chuintements bouffaient l'espace qui ne contenait plus une bataille mais une orgie. Qui ne contenait plus rien, qui s'involuait dans un tourbillon de néant.
Étaient-ce donc là les forces de la nature ?
Stevens passa la nuit sur la corniche du monastère à défendre lui aussi sa place forte imprenable et faire lâcher aux bêtes qui volaient par magie les remparts de sa propre ville.
Est-ce bien cela ranger la station ? » (Céline Minard, Le Dernier Monde, p. 188)

Ah oui ! Je suis sorti en vélo, aussi. Pour une course à Office Depot. Des piles. Après, à la nuit tombée, évitant les flots d'employé(e)s de bureau vers des bouches de métro, j'ai tourné une petite heure dans les rues et avenues de Kojimachi. Ça monte et ça descend, c'est marrant. J'ai même trouvé un restaurant qui avait l'air bien, Aux Provençaux.
Pendant ce temps, l'ordinateur enregistrait Jeux d'épreuves de samedi (la semaine prochaine, il y sera question de Volodine...).

Ce n'était que quelques secondes dans un reportage sur le dernier défilé de Thierry Mugler, sur TV5, mais j'ai nettement reconnu le fond musical, une voix tordue et torturée qui criait (du fond de ma mémoire) après les creatures of the night. C'était Tuxedomoon première période. Via le web, j'ai replongé instantanément — étrange façon de parler — dans les sous-sols de mes désirs adolescents, quand mon monde musical allait de Chrome à Scritti Politti.

dimanche 14 octobre 2007

Souffler entre les séries de dix

J'ai très bien dormi
pendant l'élimination de la France
Ceci explique cela

Vers 11 heures, on est au sport, derrière Shibuya. Comme d'habitude, je commence par le vélo et la lecture pendant que T. fait des étirements en discutant avec une connaissance. Puis, d'une machine à l'autre, je reprends la lecture pour souffler entre les séries de dix ou de quinze mouvements. Exceptionnellement, j'ai gardé mon téléphone portable pour qu'Éric puisse m'appeler. Ce qu'il fait avant midi, de sorte qu'on peut se donner rendez-vous pour déjeuner à une heure. Sinon, fasciné par la marche du texte dans mes pauses respiratoires, j'aurais peut-être fait le tour des machines pour aller au bout...

« Au restaurant de l'hôtel Le Gad, l'idéation de cet envers le cède à sa contemplation ébaubie. Il est là qui bave et qui piaule, il est là inventeur de langue, il est là cracheur de fumée rose, le revers du monde, elle est là puissante et lourde de queue tendue, la vie vraie, et il n'y a qu'à se pencher pour n'être ni Hugo ni Édouard ni rien de tellement alchimiste, pour être un voyant, pour voir qu'il n'y a à voir en toute chose que l'abjection superbe, que l'abjection tonitruante et triomphante, hilarante, qui est la composition même du monde : il n'y a qu'à être convaincu de la corruption du donné pour lui donner la main et se laisser entraîner par lui.
C'est une lumière noire qui éclaire l'espace, un guide, un ange mauvais et bête qui dessine le temps : qu'on anime tout cela et le monde fait rire, d'un rire jaune que travaille la vision claire et distincte du travail de la mort.
Foutre ce qui fout, rire de ce qui vous daube, être de cela le contempteur et de cela l'amant, la vie telle qu'en elle-même.» (Emmanuel Tugny, Corbière le crevant, p. 62-63)

Déjeuner au chinois Panda, en sous-sol chic, près du carrefour 109, avec Éric. Nombreux sujets dont quelques Français de Kyoto, nos voyages de l'été, mon futur éventuel passage sur les berges de la rivière aux canards, etc.
Toujours bavardant, nous passons ensuite au Tokyu  Bunkamura où je récupère la housse de table à repasser commandée l'autre jour. Et puis on se sépare, hélas, avant trois heures.
De retour à la maison, je travaille jusqu'à pas d'heure avec T. sur la préparation du dossier de demande de subvention.
En fait, si ! Jusqu'à l'heure de L'entente cordiale, film nul sur TV5 Monde que je regarde pour me détendre avant de dormir...

Nouvelle méthode pour lancer des livres : faire un scandale pour plagiat.
Automne 2007. Après Camille Laurens VS Marie Darrieussecq, voici Alina Reyes VS Yannick Haenel. Vous allez acheter adorer !
Je propose qu'une agence spécialisée dans les nouveaux livres en rayon établisse la liste de ceux qui ont au moins trois thèmes communs et propose à deux des auteurs, contre rémunération, de monter un coup de gueule en patte-graissant médias et blogs vénaux. Ou mieux encore, qu'elle mette en relation deux auteurs insatisfaits de leurs tirages pour qu'ils s'entendent, l'un plagiant un livre déjà publié de l'autre qui déclenchera l'affaire après la sortie du second livre, toujours en patte-graissant médias et blogs vénaux.
Marketing professionnel, ventes assurées.

samedi 13 octobre 2007

Le serpent du langage se mordra la queue

Lever à six heures pour mettre quelques notes en forme. À dix heures, je suis dans une classe de l'Institut franco-japonais de Tokyo et commence les préventions d'usage : parce que la distance temporelle, la distance culturelle et la distance de la popularité éloignent généralement du sens d'une œuvre, il convient de revenir au texte-même et le recontextualiser de l'intérieur en s'ouvrant d'abord à sa cohérence interne.
L'Étranger d'Albert Camus, c'est un récit dont l'une des ambitions est de donner un sens à son titre.
La première phrase est un triple coup qui transperce la carapace du lecteur : aujourd'hui qui actualise radicalement, maman qui renvoie chacun à la sienne et morte qui la lui fait perdre, ou reperdre (pour peu qu'on y ait tenu). Cet affect majeur est tout de suite nié par la violence administrative du télégramme (c'est pour cela qu'il est cité, et pas seulement évoqué). Affecté ou non, le narrateur fait ce qu'il faut : il vérifie si c'est aujourd'hui ou hier (dans l'alinéa, sinon où donc ?), demande un congé, planifie son voyage et s'y prépare, sortant un instant de son monologue intérieur pour nous situer deux villes, Alger et Marengo, soit l'Algérie française en synecdoque (quand Camus écrit, de 1938 à 1940, il ignore même qu'un jour l'Algérie ne sera plus française). Mais après le télégramme, c'est le patron qui fait riper le social sur l'affectif, comme si le deuil était une faute et qu'il allait falloir s'en excuser. Gentil, au sens noble, le narrateur pense qu'en habits de deuil, après-demain, il pourra recevoir les condoléances de son patron, qu'ainsi les convenances pourront être respectées, l'affaire classée. Donc, il part. C'est parti, l'histoire commence. On sait où elle va. Mais ces deux micro-événements désagréables (la forme du télégramme et l'attitude du patron) donnent déjà l'isotopie qui fait bourdon dans tout L'Étranger : l'insolubilité du conflit entre l'individuel et le social. Cette isotopie en croisera systématiquement une autre, celle de la parole, ou du langage, ou de l'instruction. Céleste ou Raymond ne savent pas vraiment parler (dans le sens d'exprimer des concepts), à l'inverse le juge, l'avocat, le prêtre savent parler (dans le sens de tordre des concepts). Et le narrateur, Meursault ? Eh bien lui, c'est selon les moments, il sait (par exemple raconter son histoire, ou écrire la fameuse lettre) ou il ne sait pas (quand il est dans le soleil, quand il est fatigué). Il sait ET il ne sait pas. Il est à cheval. Et ça, être à cheval entre des groupes sociaux, entre des communautés, ça ne pardonne pas. L'indifférence ou la liberté, c'est pire que le parricide. Le serpent du langage se mordra la queue pour dire finalement que s'il n'a pas pleuré à l'enterrement de sa mère, c'est que c'est lui qui l'a tuée.
Avec les détails, les citations et les questions de quelques participants, on arrive vite à midi. Mais tout le monde semble content, et moi aussi : on n'est pas juste dans du texte...

Déjeuner avec T., Laurent et nos propriétaires au Saint-Martin. Je les appelle nos propriétaires parce qu'il y a après une réunion de co-propriété, mais je pourrais tout autant les appeler collègues puisque madame est ancienne professeur de français et monsieur enseignant, psychiatre et écrivain. Et ils tombent d'accord avec nous sur l'insolente excellence des frites du Saint-Martin. Madame H. et moi avons pris la choucroute. On a un peu parlé de Camus, des traductions japonaises, puis on est passé aux nouveaux restaurants du quartier, à la fraîcheur de Kamakura, à des lectures d'auteurs contemporains, à quelques films et donc au programme de l'Institut.
Où je retourne pour voir (pendant que T. va à la réunion de syndic, donc) Les Chansons d'amour (C. Honoré, 2007). C'est une bonne distraction. Mais la mort d'une héroïne ne fait pas nécessairement un grand film.
Ai tendance à préférer plus loufoque, plus décalé, par exemple, Catherine Ferroyer-Blanchard à Alex Beaupain...

Après mon retour on bullera un peu puis, vers sept heures, on ira manger des sushis. Ça fait longtemps. Et là, on refera le monde. Ou au moins, on mettra au point notre projet de recherches et l'axe des six mois à venir. Y'a plus qu'à le coucher sur le papier...

J'ai eu beau avoir désossé le lecteur de compact-disques
le tiroir n'a pas remarché
la chaîne n'est plus qu'une radio

vendredi 12 octobre 2007

Toujours utile, ces vieilles histoires !

Pas de journal ce soir. La journée a été longue et je n'ai pas encore fini de préparer le cours sur le début de L'Étranger pour demain matin.
En attendant le complément, une promenade dans la Bibliotheca Classica Selecta ne peut faire de mal à personne. C'est toujours utile, ces vieilles histoires ! Même sur de nouveaux supports...

« Il y a des règles à observer, soit en parlant, soit en écrivant. Le langage a pour fondement la raison, le temps, l'autorité, l'usage. La raison s'appuie principalement sur l'analogie et quelquefois sur l'étymologie. Le temps donne aux mots anciens une sorte de majesté, et, pour ainsi dire, de sanction religieuse.» (Quintilien, Les Institutions oratoires, [1,6,1])

Du lendemain matin.
Dans les quelques heures d'une matinée (celle d'hier, donc), il fallait que je finisse la liste des films à commander pour le rayon français de la médiathèque universitaire, puis que je porte les bulletins de commande signés pour acceptation par le bureau en charge, mais il fallait aussi, surtout peut-être, que j'aille avec mon chef de département me faire expliquer en détail comment se constitue un dossier de demande de subvention de recherches nationale (かけんひ). Dans des interstices, déjeuner avec mes collègues et discuter de la préparation administrative du voyage à Orléans.
Puis le départ.
Puis prendre des notes sur Camus dans le train. Dormir un peu, n'y tenant plus.

Dîner avec T., pas de télé, revenir sur le dossier à remplir. Enfin me mettre à fond sur cette fausse simplicité d'un texte connu dans le monde entier. Et qu'est-ce que moi je vais bien pouvoir en dire — de plus, peut-être... Qui sait ?

jeudi 11 octobre 2007

Essayer d'éviter l'hypéronymie du mot livre

« Je l'entends qui gratte de l'autre côté du mur, qui gémit, qui appelle comme un prisonnier, je l'ai enfermé le temps d'aller faire des courses, il faut bien que je fasse des courses, mais son gémissement, je ne peux pas l'entendre, il gratte contre le mur, c'est à cause de moi, je vais le laisser seul le moins longtemps possible, lui expliquer pourquoi je suis obligé de l'enfermer, le médecin m'a dit que je pouvais lui expliquer, il paraît qu'il peut comprendre parfois, il ne faut pas hésiter à lui dire, on ne peut pas vivre comme ça, l'un enfermant l'autre pour sa sécurité, on ne peut pas, ça ne marche pas, ça ne sert à rien, l'amour est impuissant, ça ne sert à rien d'aimer quelqu'un, de l'avoir aimé, l'amour n'est pas plus fort que la mort, c'est une illusion qui se dissipe dès que la maladie arrive, c'est trop dur, je n'ai pas assez de force, l'épreuve est trop difficile, c'est trop difficile d'enfermer l'homme qu'on a aimé et de l'entendre gratter de l'autre côté comme une bête.» (Olivia Rosenthal, On n'est pas là pour disparaître, p. 198)

« C'est toi qui ouvres la porte. Tout le temps, c'est toi. Quand je veux le faire, ça ne marche pas, la porte ne s'ouvre pas, je m'acharne mais elle ne s'ouvre pas. Je crois bien que tu m'as enfermé, tu fais comme si ce n'était plus chez moi, je pisse dans les coins pour te prouver le contraire.

Au lieu de raconter la vie d'un homme telle qu'elle s'est produite, on pourrait entrer dans son esprit et décrire comme on le ferait d'une carte de géographie les zones inexplorées qu'il a renoncé, malgré son désir, à conquérir. On pourrait analyser ce renoncement, mesurer le rapport entre les aspirations et la réalité et tirer de ce rapport diverses conclusions sur la lâcheté, la paresse, la pusillanimité. Celui qui obtiendrait un chiffre inférieur à un serait considéré comme un velléitaire. Les autres auraient le droit de s'autoféliciter.» (Ibid., p. 202-203)

J'ai rouvert le livre et retrouvé ces passages mis de côté. Parce que je veux dire — et redire avec toi, François — que c'est une œuvre littéraire exceptionnelle, dont nous avons et aurons, du fait même de cette qualité, toute la peine du monde à éviter l'empathie, l'identification, la projection. Pourtant, c'est ce qu'un lecteur doit faire, je crois, pour éviter de tomber dans le piège : lutter contre la qualité de l'œuvre pour ne pas tomber dans le piège de la maladie, dans le piège de croire l'avoir, dans le piège de croire la voir partout autour de nous.
Pour se convaincre de la différence — essentielle à mes yeux — entre l'œuvre littéraire d'une part et le discours ou le document médical d'autre part, il conviendra d'aller écouter Ce soir ou Jamais d'hier, au moins la première partie, où il est question de la maladie d'Alzheimer (avec ce lien qui fonctionne, contrairement à celui donné dans la page d'accueil, et l'émission de la veille encore plus intéressante, surtout le passage sur l'ADN...).
Car ce que disent les spécialistes, dont Martin Winckler, fort intéressant au demeurant, n'est pas un système de voix travaillées, n'est pas musicalement aiguisé, n'entretient pas un conflit subtil entre des statuts de l'écrit, et, par conséquent, n'est pas de même essence que le texte éminemment littéraire d'Olivia Rosenthal.

(Je vais essayer d'éviter l'hypéronymie du mot livre, car c'est elle qui entretient la crispation symbolique de nombre de gens pourtant cultivés et sert les intérêts des chefs de produits que sont maintenant la plupart des éditeurs de livres. Je ne l'emploierai plus, si j'y parviens, que pour l'objet lui-même. Pour le contenu, transposable sur d'autres supports, en partie à inventer, en partie existants, je parlerai de texte et d'œuvre. Que l'on veuille bien noter — pour éviter des procès inutiles — que je n'oublie ni n'efface pour autant les différences de perception, de sensation, de réception qui existeront toujours entre différents supports d'un même texte, produisant des œuvres différentes ; c'est juste une autre question.)

Phénomène mécanique.
Plus je dis du mal de lui, plus il monte. Il me doit tout.

Depuis trois jours, il commence à faire frais dans le soleil.
Tissu plus épais, manches plus longues, veste.
Écharpe, même, pour le vélo le soir.
Et tout change dans le mode de vie.
Tout est plus urbain, sérieux, mais pas encore gris.
En classe, plus besoin d'air conditionné.
On s'entend mieux et les subtilités du français s'épanouissent.
Les débutants en sont à l'imparfait et au calcul mental.
Les cinéphiles scrutent l'enchaînement des plans et des objets qui mènent au meurtre.
Téléphone, taille-crayon électrique, gants, corde à grapin, porte capitonnée, rapport de la DST, pistolet.
Avant et après oui, mais personne n'a vu ni entendu tuer le marchand d'armes qui le méritait mille fois.

mercredi 10 octobre 2007

Et la petite moustache

Bravo, Philippe ! J'aime beaucoup celui avec le bandeau noir et la petite moustache. Enfin, si l'on peut dire aimer...

« C'est alors que Tristan, quand il travaille, quand il joue le jeu et pose un peu ce front noir livré aux répugnances sur la copie, commence à fréquenter l'éminence : ses plaisanteries ineptes et trop, ses dissertations railleuses et iconoclastes, ses vers satyriques aux ficelles subtilement sottes et brillamment brutes lui valent les éloges un peu à regret des maîtres empapaoutés.
Il fond les plombs d'étiquette, il mêle les registres, il imagine et trouve davantage qu'il n'observe mais si énergiquement, dans un tel emportement qui sauve, une telle fièvre d'élévation que, quoi qu'on puisse avoir à reprocher, l'infidélité au sens, la liberté frondeuse du commentaire, la pilule passe sous la mention « urgence ». C'est un être qui déboule un peu en trombe de son secret et cela fait mal : les auteurs daubés, la prose revue, le vers tourmenté, la langue moquée et salopée, l'anagogie refaite en grand.
Une étoile, en somme, est née.
Une étoile noire.
Et tous s'inclinent devant la profondeur qui aspire, l'appel qui soumet et l'aura qui sidère.» (Emmanuel Tugny, Corbière le Crevant, p. 41)

Extrait de ma lecture au centre de sport où je suis allé après les deux cours du matin et avant d'aller en réunion. À cette heure-là, entre 13 et 14 heures, il n'y a presque personne. Vélos, machines, douches, sauna, comme si c'était chez moi, ou quasi.

Chaque soir, je m'arrache quelque chose pour écrire, je me fais violence au lieu de suivre la pente du livre et du lit, je reste devant l'écran après avoir lu, vu, entendu, vécu différentes choses dans la journée et j'attends l'ouverture. J'attends qu'une idée, souvenir ou sensation donne la première impulsion, après quoi je me laisse écrire. Je contrôle, je laisse, je contrôle et ça prend la forme que je veux dans ce que ça peut. Et c'est un exercice que j'appelle littérature et auquel je m'astreins en temps réel tous les soirs. Quand je laisse un espace pour une citation parce que je n'ai pas le temps, je ne déroge pas à la règle parce que la structure d'ensemble du billet est déjà achevée. Si ça entraîne des méprises sur le sens de l'ensemble, si l'équilibre des parties n'apparaît pas, et je ne dis pas qu'il est toujours réussi, et si ça laisse à penser à des lecteurs que ce n'est pas de la littérature parce que ce n'est pas du récit, eh bien, tant pis, ça ne dépend pas de moi et ça ne me dérange pas. Nous sommes dans la république des lettres, après tout.
Ce soir, par exemple, après la délicieuse soirée à la terrasse du Tiger Café de Fushimi avec Sophie et Andreas, je pourrais me demander pourquoi je ne vais pas directement me coucher, pourquoi j'attends que vienne ce que j'ai à dire. Mais je ne me le demande pas. J'attends. Parce qu'un tel sentiment de bien-être avec des gens, leur conversation, les plats, la nuit sur le trottoir, devant la ville éclairée, n'est pas si courant, je m'interroge sur les lois qui nous font choisir nos amis parmi tout ce que nous rencontrons de tarés, de menteurs, de vicieux ou d'âpres au gain. Après, qu'il ait été question de New York, de Cerisy ou d'Enoshima, c'est tout à fait secondaire, dans un sens.

mardi 9 octobre 2007

Le temps chute en torrent

Levé, lavé, habillé, deux tartines, un œuf, un bout du 20-Heures en commentant avec T. à peine réveillée, et me voilà parti sur les chemins. De fer. Encore le 9h03. Bien calé dans mon fauteuil à demi incliné, je dissous la traversée du Japon dans les deux tiers de Mortelle Randonnée (Miller, 1983) — je sais, ce n'est pas bien vis-à-vis de la littérature, que je délaisse quelque peu, mais je n'ai pas le choix, faut aussi préparer le séminaire de cinéma... Très vite, je me rends compte que ce film fait partie de ceux dont on a toujours entendu parler, que l'on est sûr d'avoir vu, comment pourrait-il en être autrement ! Jusqu'au moment où on le revoit. Et là, il faut se rendre à l'évidence : je ne l'avais jamais vu. Ça m'absorbe complètement, même si j'y retrouve l'espèce de fixité du regard et du visage qui font que je n'aime pas trop Isabelle Adjani — sans vouloir lui oter aucune qualité. Michel Serrault est beaucoup plus expressif. Évidemment, dira-t-on, puisque c'est sa subjectivité qui envahit la fiction alors qu'Adjani est une sorte d'astre inaccessible. Mais n'est-ce pas toujours le cas avec chacun d'eux ? On peut dire que le casting est bien fait. Ça commence par des crimes de luxe et puis ça descend, on se demande jusqu'où.

Après ça, le temps chute en torrent, irrépressiblement : un cours puis l'autre, puis la réunion du département et il est presque 19 heures. La réunion était importante puisqu'elle contenait l'organigramme des cours de l'an prochain, à discuter, et les dispositions relatives au voyage en France avec les 32 étudiants sélectionnés.

Avant le dîner, je m'offre un peu de détente... qui n'en est pas vraiment. Un article de L'Humanité sur Pierre Bergounioux, ce n'est pas nouveau (septembre 2007), mais jamais trop tard. Puis, plus en prise avec mon milieu tout vivant de littérature, le compte rendu de François Bon après le forum SGDL numérique d'hier. Fera date. Et toujours regret pour moi que ce soit « le livre parole vivante » et non « le texte... ». Pas la faute de François, c'est une imprégnation globale, et trop d'intérêts en jeu derrière les prétendus soucis esthétiques et culturels pour que ça change. C'est d'ailleurs, ce que François dénonce. En même temps que la mainmise du roman sur la littérature. Pas encore le temps de voir les vidéos, demain sans doute. Forte déception tout de même, de voir comme Assouline a bien réussi son OPA sur le web littéraire. Il occulte maintenant plus de la moitié du champ, partout on l'adule, on se dit son ami, on suit sa voie (même quand, ici ou là, on continue à l'appeler la République des lettres, sans doute parce qu'on ne sait pas lire). François non plus n'ose pas en dire de mal. N'en pense pas, peut-être. Alors qu'il me serait impossible de siéger à sa table tellement ça me scandalise. Ça tombe bien, on ne me le demande pas, non plus.
Je me calme en dînant avec Ce soir ou Jamais d'hier, un des dix meilleurs soirs ! Le débat sur la colonisation est remarquable, très instructif et bien mené. Faut dire qu'avec Hélène Cixous, Pascal Blanchard ou Alain Gérard Slama, ça ouvre des horizons discursifs beaucoup plus originaux que dans l'émission de jeudi dernier, avec BHL, où tout était tellement évident que ça en devenait inutile et déso(pi)lant.

lundi 8 octobre 2007

Son ton, sa gouaille, mais là

Idée pour faire participer un groupe d'étudiants au 150e Anniversaire des Relations Franco-Japonaises...
Mais je la garde pour moi.

Jusqu'à vendredi prochain, possibilité de revoir l'émission Esprits libres (France 2, du 5 octobre), avec Patrick Modiano et Pascal Quignard. Rien que ça ! Je ne dis pas que je goûte spécialement Guillaume Durand, son ton, sa gouaille, mais là, ça s'impose.

Il a plu un peu ce matin, il bruine encore cet après-midi, après notre déjeuner d'huîtres frites, mais cela ne m'empêche pas de sortir, pendant que T. prépare ses cours. À Yurakucho, j'admire les nouveaux buildings sortis de terre cet été et qui seront accessibles le 12, semblables à cinquante autres buildings nouveaux que nous avons eu l'occasion de visiter depuis des années, avec des boutiques sur 4 ou 5 niveaux, puis des restaurants, puis des bureaux, les mêmes escalators, les mêmes promos, les mêmes hauts-parleurs pour canaliser les porte-monnaie sur pattes, je ne sais pas qui ça peut encore amuser. Seul l'aspect architectural externe me semble intéressant dans le couchant. Peut-être n'est-ce intéressant que dans le couchant, d'ailleurs.
Carrefour de Ginza. Un carillon sonne six heures. Une petite voiture de police fait remonter les piétons sur les trottoirs, c'est la fin de la permission de marcher dans l'avenue, accordée aussi aujourd'hui en sus du dimanche parce que c'est férié.
Je vais, c'est mon but, chez Yamano Music. La sélection de films étrangers y est meilleure et plus large qu'ailleurs — pour les endroits que je connais. J'y trouve l'édition japonaise de Mortelle Randonnée (C. Miller, 1983), de L'Argent (Bresson, 1982) et de Tombés du ciel (Lioret, 1993). De quoi alimenter le séminaire de cinéma...
Dans le métro, j'écoutais Volodine dans Du Jour au lendemain. Il finissait sur les oiseaux des Songes de Mevlido. Par hasard, quand je sortais à l'air libre, ça enchaînait (dans mon i-River) sur les oiseaux du Promeneur prose, poète, dernier épisode — le meilleur, selon moi — de la fresque radiophonique de Dominique Meens et Francis Gorgé (Surpris par la nuit, le 1er juin 2007).

« À partir du moment où on ne se réclame pas d'un territoire et donc derrière cela d'une nationalité particulière, c'est quelque chose sur quoi j'ai insisté à de nombreuses reprises, publiquement, en disant que j'écrivais en français une littérature étrangère. Cette littérature étrangère, c'est celle des écrivains que je mets en scène, de mes personnages écrivains, prisonniers, on pourra en parler peut-être tout à l'heure encore, mais ce qui est important dans l'intention, c'est de ne pas s'attacher à un drapeau, de ne pas s'attacher à une nationalité et au contraire de s'attacher à quelque chose qui est très fort qui est se réclamer de l'appartenance à l'humanité, à l'humain en tant que tel et la voie de mes personnages est une voie qui a le souci toujours de ne pas reproduire les divisions qui nuisent à l'humanité, aujourd'hui. Et c'est une voie systématiquement internationaliste et débarrassée de toute préoccupation chauvine.» (Antoine Volodine dans Du Jour au lendemain du 27 septembre)

« Quant aux araignées qui envahissent la Terre peu à peu, c'est un symbole de ce pessimisme qui a pris le narrateur qui se trouve derrière tout cela, Mingrelian, et qui imagine une humanité qui, non seulement est déficiente, désastreuse, et fait guerre sur guerre et génocide sur génocide, rate tous ses projets, mais en plus s'éteint, et d'une certaine manière on peut dire ouf !, parce qu'une autre espèce intelligente prend sa place, une espèce qui pour nous est vraiment effrayante, celle des araignées, mais qui vont couvrir la Terre et créer un semblant de civilisation sur les ruines de l'humanité, mais qui, finalement, même si après l'amour elles mangent leur partenaire sexuel, ça on le sait, n'ont pas de théoriciens ou de théoriciennes du génocide, de l'inégalité sociale, et finalement — voilà un exemple d'humour du désastre — on peut avoir l'espoir qu'une espèce intelligente non génocidaire apparaisse sur Terre.» (Ibid.)

Overdose d'Ozon. T. avait ramené trois dévédés de la fac. Gouttes d'eau sur pierres brûlantes nous a un peu peinés. On sent bien la composition appliquée, les décors léchés, et l'immobilité de la caméra m'attriste et m'endort. En revanche Sitcom (1998) se laisse revoir. Le rat du patriarcat contamine toute la famille, jusqu'à ce qu'elle puisse s'en débarrasser pour vivre décomplexée. Le tout, enlevé, même si la caméra ne bouge pas souvent.

dimanche 7 octobre 2007

Beaucoup moins bien que le cèdre

Philippe Rahmy dans Des Mots de minuit du 3 octobre (France 2).

Un nouveau disque de Bran Van 3000 à la fin du mois. Oui, ça n'a rien à voir. Ça arrive.

Je me suis souvenu ce matin que j'ai oublié de parler d'une rencontre d'hier. En arrivant au Saint-Martin, nous avons trouvé un couple de connaissances, français, avec leur petite fille. Lui, je l'ai retrouvé un jour de mai dernier dans le shinkansen, on avait bien sympathisé. Leur demandant comment leurs vacances s'étaient passées, ils nous disent qu'à peu près bien sauf... que British Airways a perdu leurs bagages à l'aller, ne les a jamais informés et ne leur a jamais rien proposé, et que de leur côté ils n'ont jamais réussi à joindre qui que ce soit. Ça fait maintenant huit semaines ! Horreur ! Nous leur narrons brièvement ma galère de l'an dernier et comment T. m'en avait sorti en ramant depuis Tokyo. Ils nous disent que la quantité de bagages égarés cette année est encore supérieure à celle de l'an dernier. Malgré cela, nous leur promettons de contacter la personne qui fut efficace et de voir si elle peut s'y remettre pour eux...

À propos de « l'amertume d'un concombre pas mûr », il y a peut-être une erreur de traduction, ou à tout le moins un raccourci culinaro-culturel. En effet, le concombre au Japon est petit mais, même quand il n'est pas mûr, il n'est pas amer (pas plus qu'en France). En revanche, il existe un légume qui ressemble au concombre par la forme, la couleur et la longueur, le goya, quasi inconnu en France, très populaire à Okinawa, à la surface bosselée et grenelée, et qui est TRÈS TRÈS amer. À vérifier sur le Murakami dans le texte...

Je suis enfin retourné, avec T., au centre de sport de Shibuya. Depuis notre retour de vacances, le temps nous avait manqué. Pédalage de 40 minutes (en relisant les premiers chapitres de L'Étranger) puis machines pour entretenir muscles et souplesse. Enfin, le bonheur du sauna et du bain.  Je regrette juste que le mist sauna soit maintenant parfumé au menthol, c'est beaucoup moins bien que le cèdre. À 14 heures, on se retrouve au 9e étage pour déjeuner d'une soupe et d'une salade verte avec thon, maïs et tomate.
Au magasin Tokyu Honten pour une housse de table à repasser. Dieu que c'est trivial ! Et difficile à trouver ! On a déjà fait plusieurs magasins, bredouilles. C'est ici que T. avait acheté la table... Et de fait, on n'en a pas en rayon mais il est possible de commander sur la catalogue du fournisseur. Ce que nous faisons. (À la maison, chemises et corsages à repasser s'amoncellent...)

Dîner et après, avec Immortel (Ad Vitam), film d'Enki Bilal (2004). Beau graphisme, effets spéciaux, maquillages, etc., mais piètre film. Tournant autour du thème de l'humanité, l'image en manque pourtant.

samedi 6 octobre 2007

Les acomptes de vie rêvée

Nos vies avancent Nos vies avancent Nos vies
avancent et chaque fois que les mots s'écrivent nos vies ont avancé et il n'y a pas deux fois
la même lecture le même o
Nous avançons dans la vie on se donne le beau rôle mais il ne sert à rien de bouger
S'avancer n'est pas ce qui fait avancer nos vies elles
avancent toutes seules
Ce sont nos vies qui avancent et pas nous
Nos pas ne nous avancent pas dans la vie ils nous avancent dans l'espace
et c'est toujours n'importe où
la vie en soi n'est pas la même chose que ce qui se passe dans la vie
or quoi qu'il se passe même la vie rêvée même la vie en or
toutes les vies se valent parce que ce n'est jamais que
de la vie Rien de plus que de la vie
Et si on veut croire que ça nous avance à quelque chose ce n'est pas sur la vie qu'il faut compter
La vie qu'il faut conter ne s'avance pas devant nous ne se pavane pas
conter pour compter ce n'est pas le même o
Ou bien ce qui compte ne peut être conté personne n'a la vie
assez longue pour remonter l'avance les acomptes de vie rêvée
Sinon pour rien produire livrer compter faire sens de tous les o tous les petits riens
qui se pavanent pendant que nos vies avancent.

Avec T., longue et un peu houleuse discussion avant pendant et après le déjeuner au saint-Martin, pour savoir ce qu'on va faire dans les années à venir. Devant quitter avant avril 2009 l'appartement que j'occupe près de l'université à un tarif très avantageux, une grande diversité de possibles se présente à nous : acheter une maison pour investir un peu, mais à Tokyo ou à Nagoya ? T. a peu d'attaches à Nagoya, même si la surface accessible changerait du simple au double. Et si maison achetée à Tokyo, alors appartement à louer à Nagoya, mais pas trop cher sinon plus de budget pour les voyages en France. Un équilibre très difficile à trouver, donc. Mais est-il raisonnable de continuer à être séparés la moitié de la semaine ? À moins que ce soit précisément un facteur de longévité du couple ? On n'en sait rien. Et comment savoir ?
Le point très positif, c'est que nous avons un bon contact avec un agent immobilier que j'ai connu il y a près de sept ans, résidant lui-même dans le quartier de l'université et qui a bien compris ce que nous cherchons. En témoigne l'offre d'une maison (déjà vendue la semaine dernière) qui correspond à peu à tous les critères demandés. Et en effet, c'est deux fois moins cher qu'à Tokyo. Mais l'investissement vaudrait-il ? Dans quinze ans, pourrait-on revendre et dégager de l'argent pour notre fin de vie ?

vendredi 5 octobre 2007

M'imprégner à doses homéopathiques

Ce matin, je me suis senti plus léger. J'ai fermé mon compte Viadeo, sorte de réseau social destiné à la recherche de contacts professionnels, où j'avais été amené à m'inscrire il doit y avoir deux ans par je ne sais plus qui. Je recevais régulièrement une lettre qui m'indiquait ma position, mes contacts théoriques ou effectifs, je n'en sais rien, en m'invitant à payer un abonnement pour le truchement.

Notre conseiller élu de l'Assemblée des Français à l'Étranger nous envoie un bulletin dans lequel il évoque, entre autres, l'épineux dossier des frais d'inscription des enfants au lycée franco-japonais de Tokyo (très élevés). Je lui réponds (on se connaît un peu) que je tiens à sa disposition la profession de foi du candidat Nicolas Sarkozy sur laquelle on peut lire ce passage, en gras dans le document :
« C'est pourquoi je souhaite que, dès la rentrée scolaire 2007, le coût des études de vos enfants dans les lycées français à l'étranger à compter de la classe de 2nde soit intégralement pris en charge par la collectivité nationale. C'est un geste fort que je souhaite que l'on fasse en votre direction.»
Or notre conseiller, six mois plus tard, parle d'une « brèche importante dans le débat sur la gratuité »... Il semble qu'il y a un grand espace de la brèche à l'intégralité. Un pas qui n'a pas été franchi. Quelque chose comme une promesse non tenue.

Le pas franchi.
Après quelques lectures de-ci de-là ces derniers mois, j'entre dans la bulle de préparation du cours sur L'Étranger (à partir de samedi prochain à l'Institut franco-japonais). Un peu cet été et encore ces jours-ci dans les transports, j'écoute casque aux oreilles le feuilleton radiophonique de 2002 (rediffusé du 11 au 22 juin 2007), en dix épisodes, histoire de m'imprégner à doses homéopathiques. En revanche, je ne lis pas les dix-huit thèses et les treize biographies que des catalogues me proposent (chiffres donnés au hasard).

Mais il faut aussi que je m'occupe d'un budget de dévédés pour notre département universitaire (j'en suis chargé pour deux ans). Je vois avec l'assistante pour les formulaires et comment les remplir. Je sélectionne une quinzaine de films et en relève les références avec Amazon Japon. C'est la moitié du boulot. À finir la semaine prochaine.

Puis de revenir sur Tokyo en regardant, enfin!, le dernier épisode de Petits Meurtres en famille...

jeudi 4 octobre 2007

Fait vibrer la densité, ouvre à des sens forts

Journée à trois cours, avec un petit bout de sieste au milieu.

En répondant aux questions des étudiantes sur la fin d'Ascenseur pour l'échafaud que nous venions de voir, je me suis aperçu d'un chiasme pour le moins étonnant. Il s'agit des crimes et des peines.
Il est entendu que l'assassinat du marchand d'armes est prémédité par le couple formé par l'épouse et l'employé (Florence et Julien). Mais au procès, on pourrait faire jouer le crime passionnel et les peines pourraient être de 10 ans pour Julien et de 20 ans pour Florence, en tant qu'instigatrice. Avec les remises de peine, ils n'en feraient que la moitié chacun. En revanche, pour le meurtre des touristes allemands, le jeune Louis écoperait directement, toujours selon le policier (joué par Lino Ventura), de la peine maximale, à cette époque la peine de mort. Alors que son crime est tout sauf prémédité : il est un peu bête, il veut fuir, voler la Mercedes de sport des Allemands, se fait surprendre dans le garage et tire. C'est presque un accident.
D'ailleurs, si on y réfléchit en détail, rien n'est joué pour Florence et Julien. Mise à part l'attitude de Florence, durassesquement convaincue de sa culpabilité devant les photos d'elle avec son amant (mais on ne juge pas l'adultère), et mise à part la conviction du policier qui croit pouvoir affirmer ce que le tribunal fera, aucun des deux n'a avoué le crime. Et Julien est blanchi du meurtre des touristes au motel. L'interrogatoire de Julien dans les locaux de la police (par Lino Ventura et Charles Denner) comme celui de Florence dans le labo photo se terminent par des paroles comme je voudrais dormir ou laissez-moi dormir. En quelque sorte le film s'évanouit dans une culpabilité latente, toute psychologique, qui n'a rien à voir avec le travail de la justice, et un bon avocat aurait vite fait de faire tomber toute l'accusation en poussière. Car, la corde ayant heureusement disparu (par l'opération de la petite fille), il n'y a aucune preuve ni du meurtre de Julien ni de la préméditation avec Florence.
Sauf... le film lui-même.
Par un nouveau franchissement de la frontière diégétique, de même essence que celui qui fait advenir les photos du monde réel dans le bain de révélateur du monde fictionnel, c'est le fait que le crime de Julien soit filmé, maquillé en suicide sous nos yeux, ainsi que la préméditation contenue dans la conversation téléphonique d'ouverture du film, qui constituent les seules preuves de la culpabilité des amants. Et on peut se demander si Lino Ventura n'aurait pas vu le film, tellement il en est convaincu !

Au centre de sport, le rythme enfin acquis avec Emmanuel Tugny est tout à fait compatible avec le pédalage et la sudation, n'était le paradoxe d'une activité physique et positive lorsqu'il est question de l'être chétif et mal engagé — physiquement — dans la vie qu'était Tristan Corbière. Je dis enfin parce que dans les premières pages, la syntaxe malmenée et la débauche d'adjectifs, ainsi qu'une préciosité heureuse qui semblait me narguer, m'avaient fait douter de ma capacité à aller plus loin (malgré les encouragements reçus de divers points du cyberespace). Mais en pédalant, justement, le rythme vient et avec lui la phrase suit, se tient, fait vibrer la densité, ouvre à des sens forts. On sue à lire mais on sait aussi pourquoi on sue.

« Et Tristan souffre et jouit un peu de souffrir comme il est somme toute bien au lit et mal debout, dans les lambris bassiné et aux tartines, les raies roses du ciel devant dans la fenêtre aux oiseaux.
Un lit sur le jardin comme un canoë vers l'horizon plus large et les loutres peaux-rouges.» (Emmanuel Tugny, Corbière le Crevant, Paris : Léo Scheer, 2007, coll. Laureli, p. 24)

« Un matin de 1860, une joute verbale oppose Tristan à l'élève Keronnès qui, quoi qu'accablé de jurons ignés assez moches tranchant le tableau noir, l'emporte haut la main.
C'est tout naturellement, alors, que l'essence parasite, qu'Édouard-Protée est convoquée : Tristan écrit à Édouard et lui demande des conseils sur la manière juste de l'emporter en fin de course sur l'"arsouille", le "cochon", le "porc", le "vilain roquet harnieux" (sic), le "décrotteur", l'"orang-goutang" (sic), etc.
C'est de cet enfant-là qu'il s'agit : vase à mélange, vélo tandem voilé, matière hybride nouée, bavard solipsiste, rareté malade qui va, hypostase muette qui cause, nuit hantée qui marche : solitude.» (Ibid., p. 35)

Ce soir ou Jamais d'hier, encore. Mais chaque fois différent.
Cette fois sur l'entreprise comme lieu de souffrance (stress, suicides, délocalisations, restructurations, harcèlement moral, etc.). À rapprocher du cycle de fictions de France Culture dans ses Perspectives contemporaines depuis deux semaines (œuvres de Louise Desbrusses, de Nicole Caligaris, et à venir de Philippe Malone et de Nathalie Kuperman). Mais revenons au salon de Taddeï : d'Alain Touraine à Bruno Solo, l'éventail est large et la discussion ne s'enlise pas, outre qu'il est peut-être un peu trop question du film de Nicolas Klotz qui ne contient pas toute la Question humaine, et que le plateau manque d'un François Bon ou d'un Jean-Charles Masséra tout de même assez qualifiés pour parler littérairement de ces sujets — mais bon, ils ont peut-être refusé, aussi, on ne sait pas tout.
Au fait, une question en passant, comme ça : Thierry Wolton, ça serait pas un con, par hasard ? Parce que là, avec les deux ou trois interventions qu'il fait, on dirait bien que c'en est un, tout de même. Enfin, je ne me plains pas, c'est toujours ça de moins à lire.

mercredi 3 octobre 2007

Droit d'ingérence plutôt mal en point

Deuxième jour sans blog. La promesse de réparation dans la journée n'a pas été tenue. Dans l'après-midi, j'ai renvoyé un courrier et là, à minuit, je n'ai pas encore eu de réponse...  Inspirer. Expirer. Ne pas crier. Regarder ailleurs.

Après mes cours du matin, je file en vélo à la mairie. Je dois y demander un certificat d'imposition pour compléter mon dossier de demande de visa permanent (déposé en février — ça traîne, ce truc-là). Pas d'attente, un formulaire pour nom et adresse, les certificats sont imprimés en trois minutes. Ce n'est pas la première fois, mais je suis chaque fois ébloui par l'efficacité et la bonhommie des services de la mairie, au moins dans cet arrondissement, ailleurs je ne sais pas. Au convenience store, je paie une facture de téléphone en retard, pas payée pendant que j'étais en France et qui a entraîné la coupure du téléphone hier. Dès que le paiement est informatiquement enregistré par le magasin, l'information remonte à la compagnie, qui rétablit la ligne dans l'heure, ce que je vérifie peu après.

Réunion et un peu de bureau (à écrire à Philippe et à Scott pour savoir ce qu'ils pensent bon de faire pour le blog — attendre ou intervenir). Avant 19 heures, je pars avec Andreas pour rejoindre Benoît à Fushimi. Malgré les regrettables défections de Sophie et de ma collègue C., nous passons une excellente soirée au Bar España II (où l'on reparle notamment du chat noir et de la petite fille dans Ascenseur pour l'échafaud, et de tout un tas de choses — forcément, avec tout ce qu'on boit...).

« — Abruti.
Mais la déflagration dont le son avait été absorbé par l'éponge de l'air avait déclenché en arrière-plan un bruit continu de fuites ou crissements de sable. Roiq en cherchait partout alentour la cause lorsqu'il la vit à l'est sous la forme d'un nuage sol-sol qui gonflait rapidement, s'approchait, se précisait et se divisait en un millier de tapements de sabots.
Des chameaux.
— Exactly, des chameaux de Bactriane mon p'tit gars. Résistants, ces animaux-là, extrêmement résistants.
— Ils viennent sur nous ! L'aubaine.
— On remballe, Waterfull, sors de là !
Roiq se précipita vers l'hélico et fit crier les pales pour s'arracher du sol. les bêtes avançaient en désordre mais serrées les unes sur les autres, elles balançaient violemment leurs têtes au bout de leurs cous. Leurs gros genoux violets s'entrechoquaient en craquant. On les entendait souffler sous l'effort et la peur. Roiq tenait l'hélico en stationnaire juste au-dessus du troupeau et laissait passer les animaux dans leur propre poussière avant de déclencher la Grande Poussée. [...] Une bande latérale tenta de se détacher de la masse mais Roiq la ramena dans l'épouvante au milieu de ses congénères qui faisaient ensemble la seule vraie danse macabre de la peur, toutes fourrures collées par la bave et le sang, toutes gueules ouvertes sur le désert imbécile, et maudissant l'homme qui avait disparu, Roiq les poussa au comble de la joie à plonger dans l'Aral, à se noyer dans sa boue putride, à marcher encore sur les cadavres de leur race, à traverser enfin cette saloperie de mer de sel et d'ordure qui n'était guère que les douves de son château enchanté : Vozrovdeniye.»
(Céline Minard, Le Dernier Monde, p. 140-141)

En voyant Ce soir ou Jamais d'hier, où il est question du recul du gouvernement sur le test ADN, je ne regrette pas mon texte du 20 septembre... Quant à la Birmanie, mon impuissance à écrire quoi que soit l'autre jour (et les jours suivants) n'a d'égale que celle des pays dits développés, des intellectuels dits engagés, du droit d'ingérence plutôt mal en point — et l'impuissance des moines probablement torturés, ces jours-ci rejoignant hélas les fictions volodiniennes.
Marc Weitzmann, dont les propos ne sont pas horribles, loin de là, a cependant une ironie et un parler parfois elliptique qui ne passent pas très bien. Surtout quand il accompagne cela d'une sorte de furtif signe d'entente avec l'un ou l'autre des invités. Je me demande s'il ne chercherait pas plus de connivence que ses partenaires et la structure ne permettent d'en avoir sur un plateau de télévision.

Et juste au moment où j'allais aller me coucher, un courrier du support technique, auquel j'essaie de répondre... Et quand j'ai fini et qu'avec indifférence je vérifie l'adresse du JLR, il est là, revenu de son énavouissement, remonté du monde des blogs morts, toujours sans que j'aie rien fait de spécial. Sursis ? Retour définitif ? Comment savoir ? Nous sommes dans leurs mains...

mardi 2 octobre 2007

Gifler l'écran et m'en aller

Au lever, plus de blog ! Envolé, le JLR. Ni index, ni billets, ni commentaires, ni accès gestionnaire. Rien, nada !, comme les humains chez Céline Minard ! Eh bien, ça ne m'a fait ni chaud ni froid. J'ai vérifié que le domaine berlol.net était bien là, et donc l'accès au JLR mensuel, l'archive, dont j'ai aussi copie sur quatre ordinateurs non situés au même endroit. Le courrier et la connexion FTP fonctionnent aussi. Et même le blog des cours, qui n'est pas sous Dotclear, mais sous WordPress, avec une base MySQL différente, quoique déposée chez le même serveur.
Cette disparition n'est pas vraiment compréhensible, mais ce que je sais c'est que je n'ai moi-même effectué aucune modification. Qu'il peut donc s'agir d'une dégradation naturelle du système (liée par exemple à des programmes qui auraient une date limite), d'une attaque ayant réussi à trouver une faille de sécurité chez mon serveur, d'une panne ou d'un changement de matériel — et qu'il y a de fortes chances que ça touche aussi quelques centaines d'autres personnes, parmi lesquelles il s'en trouvera certainement pour protester dès l'ouverture des bureaux.
J'ai juste un petit pincement triste — comme le lapin qu'on est obligé de poser à un ami en cas de force majeure — en pensant aux lecteurs habituels qui ne vont pas me trouver, à ceux qui craindront qu'il soit arrivé malheur (tremblement de terre..., mais la radio l'aurait dit...) et qui n'auront pas nécessairement le réflexe de la version mensuelle.
De toute façon, pas le temps de m'étendre, le mardi est chargé.

Faut que je fasse un stage PHP et MySQL. Un jour.

Shinkansen de 9h03 vers l'ouest, d'où j'accompagne Jaume Roiq Stevens — nom étrange, au demeurant — de Houston à Oulan-Bator, dans la folie des troupeaux d'animaux fous et la schize d'un désespoir d'où sort toute armée quelque humaine compagnie, chimérique hélas. La disparition subite de l'humanité passant déjà au second plan, j'ai l'impression, l'intuition, n'ayant pas encore lu tout le livre, que les causes exactes n'en seront pas dévoilées, que ça pourrait rester le ressort caché du roman — et conséquemment l'infinie démangeaison du lecteur. Car en effet, qu'est-ce qui pourrait permettre de faire précisément disparaître, même involontairement, l'intégralité de l'espèce humaine sans tuer un seul animal, sinon la découverte d'une absolue spécificité humaine dans l'organisation des molécules. J'imagine qu'il faudrait en fait coupler deux découvertes : celle d'une spécificité humaine, dans le génome, par exemple, et celle d'une dématérialisation instantanée de tous les organismes positivement identifiés dans un rayon d'action planétaire (hors duquel se trouvait notre astronaute à l'instant T).
Mais bon, si c'est juste pour dire ça, c'est vrai que Céline Minard a bien fait de nous épargner les explications.

En fin d'après-midi, je trouve un peu de temps pour envoyer un petit courrier chez mon serveur et leur demander si par hasard ils ne se seraient  pas aperçu de quelque chose. Trois minutes plus tard, je reçois la réponse suivante : « We are currently trouble shooting an issue at the server where your site resides. We can’t check your concern. Sorry for the inconvenience. This will be fixed within this day.»
Et voilà, je n'arrive même pas à les maudire. J'imagine toute une agitation, quelques personnes dans le genre de mes amis Manu et Bikun il y a quelques années, stressés par les clients et les cadres, en train de taper des commandes de vérification, de brancher débrancher des appareils, relancer des systèmes, poser un café, un sandwich sur un bord de table, téléphoner pour un câble, une rustine logicielle, un mot de passe, une faille de sécurité, ou que sais-je ?
Évidemment, si ça ne marche pas demain...

Ce soir ou Jamais d'hier en dînant. Face à face de deux scientifiques. Je serai toujours plus du côté de Jacques Testard que de celui de Jean-Didier Vincent. Quand ce dernier s'emporte en disant qu'avoir dû attendre 70 ans pour savoir que l'amiante était mortel n'a aucune importance et qu'il faut continuer à développer les OGM sans se préoccuper des éventuels dangers, je manque gifler l'écran et m'en aller. Après, ce n'est pas sans intérêt, mais le débat sur la surveillance et le fichage électroniques, ça ronronne, ça reprend tout ce qu'on sait déjà. Seul ce que développe Dany-Robert Dufour mérite la pleine attention. En gros : « les vices privés font le bien public » (Bernard Mandeville) ET, conséquemment, toutes ces libertés données nécessitent des technologies de création, diffusion, profusion, ajustement — et, paradoxalement, des techniques de contrôle et d'arraisonnement de tous ceux qui dépassent les bornes, d'autant plus nombreux qu'ils n'ont plus ces bornes en eux-mêmes.

lundi 1 octobre 2007

Un numéro où beaucoup de livres sont déjà finis

« Je vais simplement prendre un peu de distance, je vais écrire tout ce que fait Jaume Roiq Stevens, je vais l'écrire. Il a fait ci, il a fait ça. Comme si je me voyais de loin. Il s'est trempé les mains dans l'eau putride pour nettoyer la suie d'une nuit passée à regarder le golfe du Mexique à travers la nappe de fumée noire d'un Sikorsky en flammes. Il a pensé ceci, cela, sa barbe a repoussé, il n'est guère soigneux, il a eu des conversations avec untel, untel et untel. Si c'est Lawson, je le noterai. Si d'autres failles apparaissent, je les noterai. Scrupuleusement. Tout ce que je peux. Quel que soit leur nom. Comme ça, si un doute me prend au sujet de ma santé mentale, je n'ai qu'à ouvrir mon journal et là je vois tout de suite s'il est sain d'esprit le Jaume chose là. On voit tout de suite ce genre de truc quand on a un peu de distance. Ma survie dépend de ma rapidité de réaction et de la souplesse de ma cohérence interne. Si ma cohérence interne doit passer par des failles externes, elle y passera. Je veux dire, si elle ne peut pas s'en passer, ça lui passera. Mieux vaut s'externiser que s'interner quand ça se présente.
Je suis en train de faire face, je le sens, à une situation exceptionnelle. J'ai été entraîné à m'adapter à des situations extrêmes, vite. J'ai été entraîné à répondre à des questions, à réparer toutes sortes de fuites, à réagir avec sang-froid, à réfléchir, vite. Je connais par cœur les bonnes solutions à une foule de problèmes connus, j'ai tout appris, rien perdu de ce côté-là mais je me souviens aussi qu'il faut parfois inventer des solutions. Mettre en place des mesures d'urgence, parer au plus pressé.
Le journal de bord personnel de Jaume Roiq Stevens, que j'écris moi-même, Jaume Roiq Stevens, est une de ces mesures d'urgence. Je dois me doubler. S'il faut me tripler, je me triplerai.
Nécessairement, il va devoir en inventer d'autres.
— Jaume Roiq Stevens — » (Céline Minard, Le Dernier Monde, Paris : Denoël, 2007, p. 112-113)

Hier soir, dans la matinée, dans l'après-midi et même dans la soirée, des petites demi-heures, comme ça, entre les phases de boulot, ou de sortie, les repas, je n'ai pas pu résister, pas pu attendre, j'ai avancé dans le livre. Il y a de l'outrance dans le personnage, de l'irréel, de toute façon toute l'histoire est complètement irréelle, ça déborde dans l'écriture, ça parle à tort et à travers, trop, du volubile comme chez Joyce, mais ça marche, et donc ça marche, je marche. Je cours, même. Moi qui lis plutôt lentement, j'en suis à la page 150, à un numéro où beaucoup de livres sont déjà finis. Là, ça pourrait déjà être fini d'ailleurs, vu qu'il n'y a plus personne sur Terre. Et je me demande bien ce qui va pouvoir se passer. J'espère juste que je ne serai pas déçu. Par des platitudes, par exemple. Mais bon, faut y aller. J'y crois.

Dans les interstices de la lecture, donc, j'ai un peu écrit du courrier, j'ai enregistré quelques émissions de France Culture, dont le 11 Septembre 2001 de Michel Vinaver qui passait aux Perspectives contemporaines du 15 septembre (la semaine précédente, rediffusion d'une pièce de Tarik Noui, La Cérémonie des aveux, mais je l'avais déjà enregistrée à son premier passage en décembre dernier). Et puis deux éditions d'une nouvelle émission du vendredi, Place de la Toile, bon principe mais débats parfois stériles...
Au moins, il ne pleut plus — Merci, Laure ! Je suis sorti en vélo pour faire des courses au Seijo Ishii de Laqua, à Korakuen, six kilomètres aller-retour, pas de quoi perdre mes kilos en trop. Dans mes courses, il y avait quelques biscuits salés et sucrés pour l'apéritif auquel T. avait invité un couple d'amis. On a descendu la bouteille de champagne que je crois bien avoir achetée pour l'anniversaire de T., il y a six mois — c'est dire si on boit ! J'ai essayé le champagne avec un peu de cédratine corse... Franchement pas terrible. On a regardé quelques extraits vidéos de Corse et de Normandie et puis je les ai laissé aller dîner au Saint-Martin tous les trois. Pour... aller lire.