Journée à trois cours, avec un petit bout de sieste au milieu.

En répondant aux questions des étudiantes sur la fin d'Ascenseur pour l'échafaud que nous venions de voir, je me suis aperçu d'un chiasme pour le moins étonnant. Il s'agit des crimes et des peines.
Il est entendu que l'assassinat du marchand d'armes est prémédité par le couple formé par l'épouse et l'employé (Florence et Julien). Mais au procès, on pourrait faire jouer le crime passionnel et les peines pourraient être de 10 ans pour Julien et de 20 ans pour Florence, en tant qu'instigatrice. Avec les remises de peine, ils n'en feraient que la moitié chacun. En revanche, pour le meurtre des touristes allemands, le jeune Louis écoperait directement, toujours selon le policier (joué par Lino Ventura), de la peine maximale, à cette époque la peine de mort. Alors que son crime est tout sauf prémédité : il est un peu bête, il veut fuir, voler la Mercedes de sport des Allemands, se fait surprendre dans le garage et tire. C'est presque un accident.
D'ailleurs, si on y réfléchit en détail, rien n'est joué pour Florence et Julien. Mise à part l'attitude de Florence, durassesquement convaincue de sa culpabilité devant les photos d'elle avec son amant (mais on ne juge pas l'adultère), et mise à part la conviction du policier qui croit pouvoir affirmer ce que le tribunal fera, aucun des deux n'a avoué le crime. Et Julien est blanchi du meurtre des touristes au motel. L'interrogatoire de Julien dans les locaux de la police (par Lino Ventura et Charles Denner) comme celui de Florence dans le labo photo se terminent par des paroles comme je voudrais dormir ou laissez-moi dormir. En quelque sorte le film s'évanouit dans une culpabilité latente, toute psychologique, qui n'a rien à voir avec le travail de la justice, et un bon avocat aurait vite fait de faire tomber toute l'accusation en poussière. Car, la corde ayant heureusement disparu (par l'opération de la petite fille), il n'y a aucune preuve ni du meurtre de Julien ni de la préméditation avec Florence.
Sauf... le film lui-même.
Par un nouveau franchissement de la frontière diégétique, de même essence que celui qui fait advenir les photos du monde réel dans le bain de révélateur du monde fictionnel, c'est le fait que le crime de Julien soit filmé, maquillé en suicide sous nos yeux, ainsi que la préméditation contenue dans la conversation téléphonique d'ouverture du film, qui constituent les seules preuves de la culpabilité des amants. Et on peut se demander si Lino Ventura n'aurait pas vu le film, tellement il en est convaincu !

Au centre de sport, le rythme enfin acquis avec Emmanuel Tugny est tout à fait compatible avec le pédalage et la sudation, n'était le paradoxe d'une activité physique et positive lorsqu'il est question de l'être chétif et mal engagé — physiquement — dans la vie qu'était Tristan Corbière. Je dis enfin parce que dans les premières pages, la syntaxe malmenée et la débauche d'adjectifs, ainsi qu'une préciosité heureuse qui semblait me narguer, m'avaient fait douter de ma capacité à aller plus loin (malgré les encouragements reçus de divers points du cyberespace). Mais en pédalant, justement, le rythme vient et avec lui la phrase suit, se tient, fait vibrer la densité, ouvre à des sens forts. On sue à lire mais on sait aussi pourquoi on sue.

« Et Tristan souffre et jouit un peu de souffrir comme il est somme toute bien au lit et mal debout, dans les lambris bassiné et aux tartines, les raies roses du ciel devant dans la fenêtre aux oiseaux.
Un lit sur le jardin comme un canoë vers l'horizon plus large et les loutres peaux-rouges.» (Emmanuel Tugny, Corbière le Crevant, Paris : Léo Scheer, 2007, coll. Laureli, p. 24)

« Un matin de 1860, une joute verbale oppose Tristan à l'élève Keronnès qui, quoi qu'accablé de jurons ignés assez moches tranchant le tableau noir, l'emporte haut la main.
C'est tout naturellement, alors, que l'essence parasite, qu'Édouard-Protée est convoquée : Tristan écrit à Édouard et lui demande des conseils sur la manière juste de l'emporter en fin de course sur l'"arsouille", le "cochon", le "porc", le "vilain roquet harnieux" (sic), le "décrotteur", l'"orang-goutang" (sic), etc.
C'est de cet enfant-là qu'il s'agit : vase à mélange, vélo tandem voilé, matière hybride nouée, bavard solipsiste, rareté malade qui va, hypostase muette qui cause, nuit hantée qui marche : solitude.» (Ibid., p. 35)

Ce soir ou Jamais d'hier, encore. Mais chaque fois différent.
Cette fois sur l'entreprise comme lieu de souffrance (stress, suicides, délocalisations, restructurations, harcèlement moral, etc.). À rapprocher du cycle de fictions de France Culture dans ses Perspectives contemporaines depuis deux semaines (œuvres de Louise Desbrusses, de Nicole Caligaris, et à venir de Philippe Malone et de Nathalie Kuperman). Mais revenons au salon de Taddeï : d'Alain Touraine à Bruno Solo, l'éventail est large et la discussion ne s'enlise pas, outre qu'il est peut-être un peu trop question du film de Nicolas Klotz qui ne contient pas toute la Question humaine, et que le plateau manque d'un François Bon ou d'un Jean-Charles Masséra tout de même assez qualifiés pour parler littérairement de ces sujets — mais bon, ils ont peut-être refusé, aussi, on ne sait pas tout.
Au fait, une question en passant, comme ça : Thierry Wolton, ça serait pas un con, par hasard ? Parce que là, avec les deux ou trois interventions qu'il fait, on dirait bien que c'en est un, tout de même. Enfin, je ne me plains pas, c'est toujours ça de moins à lire.