Essayer d'éviter l'hypéronymie du mot livre
Par Berlol, jeudi 11 octobre 2007 à 23:29 :: General :: #789 :: rss
« Je l'entends qui gratte de l'autre
côté du mur, qui gémit, qui appelle
comme un prisonnier, je l'ai enfermé le temps d'aller faire
des courses, il faut bien que je fasse des courses, mais son
gémissement, je ne peux pas l'entendre, il gratte contre le
mur, c'est à cause de moi, je vais le laisser seul le moins
longtemps possible, lui expliquer pourquoi je suis obligé de
l'enfermer, le médecin m'a dit que je pouvais lui expliquer,
il paraît qu'il peut comprendre parfois, il ne faut pas
hésiter à lui dire, on ne peut pas vivre comme
ça, l'un enfermant l'autre pour sa
sécurité, on ne peut pas, ça ne marche
pas, ça ne sert à rien, l'amour est impuissant,
ça ne sert à rien d'aimer quelqu'un, de l'avoir
aimé, l'amour n'est pas plus fort que la mort, c'est une
illusion qui se dissipe dès que la maladie arrive, c'est
trop dur, je n'ai pas assez de force, l'épreuve est trop
difficile, c'est trop difficile d'enfermer l'homme qu'on a
aimé et de l'entendre gratter de l'autre
côté comme une bête.»
(Olivia Rosenthal, On n'est pas là pour
disparaître, p. 198)
« C'est toi qui ouvres la porte. Tout le temps, c'est toi. Quand je veux le faire, ça ne marche pas, la porte ne s'ouvre pas, je m'acharne mais elle ne s'ouvre pas. Je crois bien que tu m'as enfermé, tu fais comme si ce n'était plus chez moi, je pisse dans les coins pour te prouver le contraire.
Au lieu de raconter la vie d'un homme telle qu'elle s'est produite, on pourrait entrer dans son esprit et décrire comme on le ferait d'une carte de géographie les zones inexplorées qu'il a renoncé, malgré son désir, à conquérir. On pourrait analyser ce renoncement, mesurer le rapport entre les aspirations et la réalité et tirer de ce rapport diverses conclusions sur la lâcheté, la paresse, la pusillanimité. Celui qui obtiendrait un chiffre inférieur à un serait considéré comme un velléitaire. Les autres auraient le droit de s'autoféliciter.» (Ibid., p. 202-203)
J'ai rouvert le livre et retrouvé ces passages mis de côté. Parce que je veux dire — et redire avec toi, François — que c'est une œuvre littéraire exceptionnelle, dont nous avons et aurons, du fait même de cette qualité, toute la peine du monde à éviter l'empathie, l'identification, la projection. Pourtant, c'est ce qu'un lecteur doit faire, je crois, pour éviter de tomber dans le piège : lutter contre la qualité de l'œuvre pour ne pas tomber dans le piège de la maladie, dans le piège de croire l'avoir, dans le piège de croire la voir partout autour de nous.
Pour se convaincre de la différence — essentielle à mes yeux — entre l'œuvre littéraire d'une part et le discours ou le document médical d'autre part, il conviendra d'aller écouter Ce soir ou Jamais d'hier, au moins la première partie, où il est question de la maladie d'Alzheimer (avec ce lien qui fonctionne, contrairement à celui donné dans la page d'accueil, et l'émission de la veille encore plus intéressante, surtout le passage sur l'ADN...).
Car ce que disent les spécialistes, dont Martin Winckler, fort intéressant au demeurant, n'est pas un système de voix travaillées, n'est pas musicalement aiguisé, n'entretient pas un conflit subtil entre des statuts de l'écrit, et, par conséquent, n'est pas de même essence que le texte éminemment littéraire d'Olivia Rosenthal.
(Je vais essayer d'éviter l'hypéronymie du mot livre, car c'est elle qui entretient la crispation symbolique de nombre de gens pourtant cultivés et sert les intérêts des chefs de produits que sont maintenant la plupart des éditeurs de livres. Je ne l'emploierai plus, si j'y parviens, que pour l'objet lui-même. Pour le contenu, transposable sur d'autres supports, en partie à inventer, en partie existants, je parlerai de texte et d'œuvre. Que l'on veuille bien noter — pour éviter des procès inutiles — que je n'oublie ni n'efface pour autant les différences de perception, de sensation, de réception qui existeront toujours entre différents supports d'un même texte, produisant des œuvres différentes ; c'est juste une autre question.)
Phénomène mécanique.
Plus je dis du mal de lui, plus il monte. Il me doit tout.
Depuis
trois jours, il commence à faire frais dans le soleil.
Tissu plus épais, manches plus longues, veste.
Écharpe, même, pour le vélo le soir.
Et tout change dans le mode de vie.
Tout est plus urbain, sérieux, mais pas encore gris.
En classe, plus besoin d'air conditionné.
On s'entend mieux et les subtilités du français s'épanouissent.
Les débutants en sont à l'imparfait et au calcul mental.
Les cinéphiles scrutent l'enchaînement des plans et des objets qui mènent au meurtre.
Téléphone, taille-crayon électrique, gants, corde à grapin, porte capitonnée, rapport de la DST, pistolet.
Avant et après oui, mais personne n'a vu ni entendu tuer le marchand d'armes qui le méritait mille fois.
« C'est toi qui ouvres la porte. Tout le temps, c'est toi. Quand je veux le faire, ça ne marche pas, la porte ne s'ouvre pas, je m'acharne mais elle ne s'ouvre pas. Je crois bien que tu m'as enfermé, tu fais comme si ce n'était plus chez moi, je pisse dans les coins pour te prouver le contraire.
Au lieu de raconter la vie d'un homme telle qu'elle s'est produite, on pourrait entrer dans son esprit et décrire comme on le ferait d'une carte de géographie les zones inexplorées qu'il a renoncé, malgré son désir, à conquérir. On pourrait analyser ce renoncement, mesurer le rapport entre les aspirations et la réalité et tirer de ce rapport diverses conclusions sur la lâcheté, la paresse, la pusillanimité. Celui qui obtiendrait un chiffre inférieur à un serait considéré comme un velléitaire. Les autres auraient le droit de s'autoféliciter.» (Ibid., p. 202-203)
J'ai rouvert le livre et retrouvé ces passages mis de côté. Parce que je veux dire — et redire avec toi, François — que c'est une œuvre littéraire exceptionnelle, dont nous avons et aurons, du fait même de cette qualité, toute la peine du monde à éviter l'empathie, l'identification, la projection. Pourtant, c'est ce qu'un lecteur doit faire, je crois, pour éviter de tomber dans le piège : lutter contre la qualité de l'œuvre pour ne pas tomber dans le piège de la maladie, dans le piège de croire l'avoir, dans le piège de croire la voir partout autour de nous.
Pour se convaincre de la différence — essentielle à mes yeux — entre l'œuvre littéraire d'une part et le discours ou le document médical d'autre part, il conviendra d'aller écouter Ce soir ou Jamais d'hier, au moins la première partie, où il est question de la maladie d'Alzheimer (avec ce lien qui fonctionne, contrairement à celui donné dans la page d'accueil, et l'émission de la veille encore plus intéressante, surtout le passage sur l'ADN...).
Car ce que disent les spécialistes, dont Martin Winckler, fort intéressant au demeurant, n'est pas un système de voix travaillées, n'est pas musicalement aiguisé, n'entretient pas un conflit subtil entre des statuts de l'écrit, et, par conséquent, n'est pas de même essence que le texte éminemment littéraire d'Olivia Rosenthal.
(Je vais essayer d'éviter l'hypéronymie du mot livre, car c'est elle qui entretient la crispation symbolique de nombre de gens pourtant cultivés et sert les intérêts des chefs de produits que sont maintenant la plupart des éditeurs de livres. Je ne l'emploierai plus, si j'y parviens, que pour l'objet lui-même. Pour le contenu, transposable sur d'autres supports, en partie à inventer, en partie existants, je parlerai de texte et d'œuvre. Que l'on veuille bien noter — pour éviter des procès inutiles — que je n'oublie ni n'efface pour autant les différences de perception, de sensation, de réception qui existeront toujours entre différents supports d'un même texte, produisant des œuvres différentes ; c'est juste une autre question.)
Phénomène mécanique.
Plus je dis du mal de lui, plus il monte. Il me doit tout.
Depuis
trois jours, il commence à faire frais dans le soleil.Tissu plus épais, manches plus longues, veste.
Écharpe, même, pour le vélo le soir.
Et tout change dans le mode de vie.
Tout est plus urbain, sérieux, mais pas encore gris.
En classe, plus besoin d'air conditionné.
On s'entend mieux et les subtilités du français s'épanouissent.
Les débutants en sont à l'imparfait et au calcul mental.
Les cinéphiles scrutent l'enchaînement des plans et des objets qui mènent au meurtre.
Téléphone, taille-crayon électrique, gants, corde à grapin, porte capitonnée, rapport de la DST, pistolet.
Avant et après oui, mais personne n'a vu ni entendu tuer le marchand d'armes qui le méritait mille fois.
Commentaires
1. Le jeudi 11 octobre 2007 à 11:39, par benjamin :
Argll... oui mais on ne s'en sort plus : le mot « œuvre » a quand même du plomb dans l'aile depuis un petit bout de temps (un siècle au moins ?)... Même si je ne pense pas qu'il soit devenu absolument inutilisable, j'évite pour ma part de m'en servir de trop, pour lutter contre sa tentation (prétention ?) totalisatrice. À travers la critique de la forme « roman » tel qu'elle s'est réifiée, c'est aussi le concept de l'œuvre unie qui est visée, je crois, par exemple par François Bon il y a trois jours au forum SGDL. La crispation autour de l'objet « livre » (dont je suis d'accord avec toi, par ailleurs, qu'elle correspond à un fétichisme qui sert en grande partie le monde de la marchandise) cache en fait une crispation, moins souvent avouée, autour d'une certaine conception, disons romantique (pour aller très vite), qui est à la fois une forme de mythe dont il serait illusoire de croire qui que ce soit tout à fait indemne, et à la fois mythe qu'il est urgent d'« interrompre » (au sens que donne JL Nancy à ce mot dans La communauté désœuvrée ; de mémoire, il a aussi une jolie formule : « la voix de l'interruption, c'est la littérature (l'écriture) »).
Adorno : « Les œuvres qui comptent aujourd'hui ne sont plus des “œuvres”. »
JL Nancy (relisant Blanchot) : « Ce qui se partage, c'est le désœuvrement des œuvres. »
Pour l'essentiel, je ne crois pas le moins du monde ces pensées datées, je les constate au contraire très opérantes chaque jour. (Il y a bien un certain côté « mythique » ou « mystique » dans la conception « blanchotienne » de l'écriture, mais précisément le « dernier Blanchot » revenait déjà sur cela.)
Bon : exit « livre », exit « œuvre ». Il reste alors le mot « texte » : j'y souscris volontiers.
(Oui mais, oui mais... dans « texte » on n'entend sans doute que le tissu, et pas le tissage (= le détissage, depuis Pénélope ?), alors que dans « œuvre » on entendait nécessairement l'opération, l'acte, et pas seulement son résultat... Et puis le livre, liber, « partie vivante de l'écorce », c'était pas mal, aussi !)
2. Le jeudi 11 octobre 2007 à 11:44, par benjamin :
Je te relis, et j'ajoute : en parlant de « crispation SYMBOLIQUE », tu as dit en fait exactement la même chose que moi. Le sym-bole a une prétention unifiante, totalisante, qui est ce avec quoi il s'agit de rompre (ce qu'il s'agit d'interrompre).
3. Le jeudi 11 octobre 2007 à 12:44, par sans :
J'aime bien les mots compliqués (surtout quand ils ne sont pas expliqués). Ils prouvent au moins que ça ne sert à rien de paraître intelligent (ça veut dire quoi "intelligent"?).
4. Le jeudi 11 octobre 2007 à 13:29, par brigetoun :
tant pis je ne change pas le billet que je viens de préparer (même passage que votre premier) - suis bien heureuse d'avoir passé outre ma gêne initiale
5. Le jeudi 11 octobre 2007 à 16:38, par Berlol :
Intelligent, c'est quelqu'un qui est capable de chercher lui-même ce que signifie un mot qu'il considère compliqué (alors que ce n'est peut-être pas le cas). Imbécile, c'est celui qui reproche sa propre ignorance aux autres (alors qu'il pourrait chercher lui-même le sens des mots).
J'en profite pour rappeler à "sans" qu'il a déjà été exclu des commentaires de ce journal. Feint-il de l'ignorer ou est-il atteint de la maladie de A. ?
Ses commentaires étant systématiquement dans un registre qui va du stupide au dégradant, je réactive pour lui cette mesure d'exception.
6. Le jeudi 11 octobre 2007 à 17:05, par christine :
joli ton aphorisme à la Chevillard (version blog) sur Assouline, mais je ne comprends pas bien pourquoi tu lui en veux à ce point (à moins que tes propos ne soient que pure « captatio audienciae » par le dénigrement, mais je ne peux l’imaginer venant de toi)
quant au débat terminologique du jour, je m’inscris en faux : « livre » est un joli mot (surtout en français par ses affinités avec « libre », « lit », « ivre », etc.) et (même si je partage à 200% ton avis sur les « chefs de produits ») je compte bien l’employer quelque temps encore sans me voir accuser de fétichisme ni de « crispation symbolique »
d’autant que, comme l’écrit fort bien benjamin, « œuvre » a ses inconvénients, et « texte » est aussi très connoté structuralisto-formalisto-années70
ou peut-être faut-il donner carrément dans l’hyponymie et parler de « mots », de « lettres », voire de « code source » ou de « pixels » ?
7. Le jeudi 11 octobre 2007 à 17:26, par Berlol :
Je tiens un livre à la main. Il contient un texte auquel mon jugement et ma sensibilité donnent — ou ne donnent pas — le statut d'œuvre littéraire. C'est tout. Et si chacun faisait attention de la sorte dans les débats actuels entre acteurs institutionnels (dont je ne fais pas partie), ça irait mieux. Mais bien sûr, je comprends et partage vos réactions, car ces mots sont beaux et ont une histoire ineffaçable. Quand la crispation symbolico-commerciale sera passée, nous les redéploierons !
Pour le nain littéraire, pas de captation, je ne cite d'ailleurs même pas son nom, quand c'est possible. Je n'aime pas comment il a déboulé dans le monde du blog en se prétendant d'emblée spécialiste (et comment un certain public l'a rapidement rendu incontournable — c'est aujourd'hui le Sarkozy du blog littéraire, il occupe tout le terrain), je trouve son écriture mièvre et boiteuse, ses thématiques communes et doxiques, surtout quand on sait les positions qu'il occupe et l'accès aux informations littéraires qu'il a, dont d'autres, plus inspirés peut-être, pourraient faire un réel terrain de création réticulaire.
En revanche, tu as tout à fait raison, l'aphorisme est en hommage à Chevillard...
8. Le vendredi 12 octobre 2007 à 01:21, par brigetoun :
plus simplement je n'aime pas ce qui est évident, celui qui a voulu être évident ou a accepté de l'être, sauf à exiger de lui une qualité quasi impossible à atteindre
9. Le vendredi 12 octobre 2007 à 03:08, par vinteix :
Suis tout à fait d'accord sur la primauté du "texte" ou de l'"oeuvre" sur le "livre", avant tout objet ; mais comme vous le disiez, Berlol et d'autres, tous ces mots ont, au-delà de leur étymologie, une histoire déjà "lourde", aux connotations et références multiples... alors, pas facile de changer tout à coup - sans faire de "tabula rasa" - des siècles d'histoire littéraire ou en tout cas de discours sur la littérature pendant lesquels le seul support des textes ou oeuvres littéraires a été précisément le livre (ou le journal ou la revue depuis le 19eme siècle... en tout cas, tous objets-papier)...
Mais je pense que le mot "texte" devrait "l'emporter" très bientôt... tout en espérant conserver le "livre", évidemment... Je suis fétichiste, pas comme toi, Berlol... enfin, autrement... car toi ce serait plutôt l'écran, non ?... monstre-mutant que tu es, à mes yeux, en avance sur l'époque (en tout cas sur moi) capable de lire un roman entier sur des pages d'écran...
10. Le vendredi 12 octobre 2007 à 07:03, par benjamin :
Sans aucun rapport avec ce qui précède : je viens de tomber par hasard sur tes archives d'avril 2004, où tu dis, je cite : « Au bureau pour régler les affaires courantes : préparation des cours de la semaine prochaine, médiation pour un colloque Sand en octobre à Tokyo, stockage des émissions avec Lacoue-Labarthe de la semaine. »
d'où ma question : as-tu toujours en stock la série « à voix nue » avec Lacoue-Labarthe ? Au cas où la réponse serait oui : je suis TRÈS intéressé... Je ne sais pas si je peux récupérer ça d'une façon ou d'une autre (ftp ?). (Je ne sais pas ce que je peux faire valoir en échange, mes archives radio sont moins riches que les tiennes...)
11. Le vendredi 12 octobre 2007 à 07:34, par Berlol :
Pas de problème, j'ai ça en rayon. Je vais te les mettre en ligne et t'envoyer l'adresse demain par courriel.
12. Le vendredi 12 octobre 2007 à 15:41, par benjamin :
wonderful ! merci beaucoup.
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