Le serpent du langage se mordra la queue
Par Berlol, samedi 13 octobre 2007 à 23:52 :: General :: #791 :: rss
Lever à six heures pour mettre quelques notes en forme.
À dix heures, je suis dans une classe de l'Institut
franco-japonais de Tokyo et commence les préventions d'usage
: parce que la distance temporelle, la distance culturelle et la
distance de la popularité éloignent
généralement du sens d'une œuvre, il
convient de revenir au texte-même et le recontextualiser de
l'intérieur en s'ouvrant d'abord à sa
cohérence interne.
L'Étranger d'Albert Camus, c'est un récit dont l'une des ambitions est de donner un sens à son titre.
La première phrase est un triple coup qui transperce la carapace du lecteur : aujourd'hui qui actualise radicalement, maman qui renvoie chacun à la sienne et morte qui la lui fait perdre, ou reperdre (pour peu qu'on y ait tenu). Cet affect majeur est tout de suite nié par la violence administrative du télégramme (c'est pour cela qu'il est cité, et pas seulement évoqué). Affecté ou non, le narrateur fait ce qu'il faut : il vérifie si c'est aujourd'hui ou hier (dans l'alinéa, sinon où donc ?), demande un congé, planifie son voyage et s'y prépare, sortant un instant de son monologue intérieur pour nous situer deux villes, Alger et Marengo, soit l'Algérie française en synecdoque (quand Camus écrit, de 1938 à 1940, il ignore même qu'un jour l'Algérie ne sera plus française). Mais après le télégramme, c'est le patron qui fait riper le social sur l'affectif, comme si le deuil était une faute et qu'il allait falloir s'en excuser. Gentil, au sens noble, le narrateur pense qu'en habits de deuil, après-demain, il pourra recevoir les condoléances de son patron, qu'ainsi les convenances pourront être respectées, l'affaire classée. Donc, il part. C'est parti, l'histoire commence. On sait où elle va. Mais ces deux micro-événements désagréables (la forme du télégramme et l'attitude du patron) donnent déjà l'isotopie qui fait bourdon dans tout L'Étranger : l'insolubilité du conflit entre l'individuel et le social. Cette isotopie en croisera systématiquement une autre, celle de la parole, ou du langage, ou de l'instruction. Céleste ou Raymond ne savent pas vraiment parler (dans le sens d'exprimer des concepts), à l'inverse le juge, l'avocat, le prêtre savent parler (dans le sens de tordre des concepts). Et le narrateur, Meursault ? Eh bien lui, c'est selon les moments, il sait (par exemple raconter son histoire, ou écrire la fameuse lettre) ou il ne sait pas (quand il est dans le soleil, quand il est fatigué). Il sait ET il ne sait pas. Il est à cheval. Et ça, être à cheval entre des groupes sociaux, entre des communautés, ça ne pardonne pas. L'indifférence ou la liberté, c'est pire que le parricide. Le serpent du langage se mordra la queue pour dire finalement que s'il n'a pas pleuré à l'enterrement de sa mère, c'est que c'est lui qui l'a tuée.
Avec les détails, les citations et les questions de quelques participants, on arrive vite à midi. Mais tout le monde semble content, et moi aussi : on n'est pas juste dans du texte...
Déjeuner avec T., Laurent et nos propriétaires au Saint-Martin. Je les appelle nos propriétaires parce qu'il y a après une réunion de co-propriété, mais je pourrais tout autant les appeler collègues puisque madame est ancienne professeur de français et monsieur enseignant, psychiatre et écrivain. Et ils tombent d'accord avec nous sur l'insolente excellence des frites du Saint-Martin. Madame H. et moi avons pris la choucroute. On a un peu parlé de Camus, des traductions japonaises, puis on est passé aux nouveaux restaurants du quartier, à la fraîcheur de Kamakura, à des lectures d'auteurs contemporains, à quelques films et donc au programme de l'Institut.
Où je retourne pour voir (pendant que T. va à la réunion de syndic, donc) Les Chansons d'amour (C. Honoré, 2007). C'est une bonne distraction. Mais la mort d'une héroïne ne fait pas nécessairement un grand film.
Ai tendance à préférer plus loufoque, plus décalé, par exemple, Catherine Ferroyer-Blanchard à Alex Beaupain...
Après mon retour on bullera un peu puis, vers sept heures, on ira manger des sushis. Ça fait longtemps. Et là, on refera le monde. Ou au moins, on mettra au point notre projet de recherches et l'axe des six mois à venir. Y'a plus qu'à le coucher sur le papier...
J'ai eu beau avoir désossé le lecteur de compact-disques
le tiroir n'a pas remarché
la chaîne n'est plus qu'une radio
L'Étranger d'Albert Camus, c'est un récit dont l'une des ambitions est de donner un sens à son titre.
La première phrase est un triple coup qui transperce la carapace du lecteur : aujourd'hui qui actualise radicalement, maman qui renvoie chacun à la sienne et morte qui la lui fait perdre, ou reperdre (pour peu qu'on y ait tenu). Cet affect majeur est tout de suite nié par la violence administrative du télégramme (c'est pour cela qu'il est cité, et pas seulement évoqué). Affecté ou non, le narrateur fait ce qu'il faut : il vérifie si c'est aujourd'hui ou hier (dans l'alinéa, sinon où donc ?), demande un congé, planifie son voyage et s'y prépare, sortant un instant de son monologue intérieur pour nous situer deux villes, Alger et Marengo, soit l'Algérie française en synecdoque (quand Camus écrit, de 1938 à 1940, il ignore même qu'un jour l'Algérie ne sera plus française). Mais après le télégramme, c'est le patron qui fait riper le social sur l'affectif, comme si le deuil était une faute et qu'il allait falloir s'en excuser. Gentil, au sens noble, le narrateur pense qu'en habits de deuil, après-demain, il pourra recevoir les condoléances de son patron, qu'ainsi les convenances pourront être respectées, l'affaire classée. Donc, il part. C'est parti, l'histoire commence. On sait où elle va. Mais ces deux micro-événements désagréables (la forme du télégramme et l'attitude du patron) donnent déjà l'isotopie qui fait bourdon dans tout L'Étranger : l'insolubilité du conflit entre l'individuel et le social. Cette isotopie en croisera systématiquement une autre, celle de la parole, ou du langage, ou de l'instruction. Céleste ou Raymond ne savent pas vraiment parler (dans le sens d'exprimer des concepts), à l'inverse le juge, l'avocat, le prêtre savent parler (dans le sens de tordre des concepts). Et le narrateur, Meursault ? Eh bien lui, c'est selon les moments, il sait (par exemple raconter son histoire, ou écrire la fameuse lettre) ou il ne sait pas (quand il est dans le soleil, quand il est fatigué). Il sait ET il ne sait pas. Il est à cheval. Et ça, être à cheval entre des groupes sociaux, entre des communautés, ça ne pardonne pas. L'indifférence ou la liberté, c'est pire que le parricide. Le serpent du langage se mordra la queue pour dire finalement que s'il n'a pas pleuré à l'enterrement de sa mère, c'est que c'est lui qui l'a tuée.
Avec les détails, les citations et les questions de quelques participants, on arrive vite à midi. Mais tout le monde semble content, et moi aussi : on n'est pas juste dans du texte...
Déjeuner avec T., Laurent et nos propriétaires au Saint-Martin. Je les appelle nos propriétaires parce qu'il y a après une réunion de co-propriété, mais je pourrais tout autant les appeler collègues puisque madame est ancienne professeur de français et monsieur enseignant, psychiatre et écrivain. Et ils tombent d'accord avec nous sur l'insolente excellence des frites du Saint-Martin. Madame H. et moi avons pris la choucroute. On a un peu parlé de Camus, des traductions japonaises, puis on est passé aux nouveaux restaurants du quartier, à la fraîcheur de Kamakura, à des lectures d'auteurs contemporains, à quelques films et donc au programme de l'Institut.
Où je retourne pour voir (pendant que T. va à la réunion de syndic, donc) Les Chansons d'amour (C. Honoré, 2007). C'est une bonne distraction. Mais la mort d'une héroïne ne fait pas nécessairement un grand film.
Ai tendance à préférer plus loufoque, plus décalé, par exemple, Catherine Ferroyer-Blanchard à Alex Beaupain...
Après mon retour on bullera un peu puis, vers sept heures, on ira manger des sushis. Ça fait longtemps. Et là, on refera le monde. Ou au moins, on mettra au point notre projet de recherches et l'axe des six mois à venir. Y'a plus qu'à le coucher sur le papier...
J'ai eu beau avoir désossé le lecteur de compact-disques
le tiroir n'a pas remarché
la chaîne n'est plus qu'une radio
Commentaires
1. Le samedi 13 octobre 2007 à 17:27, par Manu :
J'ai failli partir pour le Saint-Martin et t'y attendre là-bas, étant presque sûr de t'y trouver, mais bon je me suis ravisé, car pour être à l'heure j'aurais dû partir avant la fin de ton cours or je voulais quand même être certain de ne pas faire le voyage pour rien en te contactant auparavant.
2. Le samedi 13 octobre 2007 à 17:45, par Berlol :
Dommage ! À six, ç'aurait été bien aussi ! Mais je comprends ton hésitation. Ai vu tes photos de maison, belle vue !
3. Le dimanche 14 octobre 2007 à 01:22, par Manu :
A venir voir en vrai !
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