Une journée de cours et après c'est le festival de l'université — c'est-à-dire pas d'autres cours cette semaine.
Interruption du serveur pendant au moins deux heures, ce matin, mais rétablissement de l'accès avant le cours dans lequel j'utilise un blog pour la conversation (on est quand même à la merci de la panne). Pédagogiquement parlant, ça marche très bien : après les commentaires écrits qui peuvent être commentés oralement en classe, on en est à la rédaction de billets par chaque étudiant, avec insertion de liens pour présentation orale en classe. Une étudiante a présenté aujourd'hui en français une page sur le dialecte de Nagoya (en japonais), c'était savoureux.

Dans le train du retour, écoute suite et fin des émissions sur la République de Weimar. La troisième émission était plus culturelle. Nombreuses interventions sur la littérature, le cinéma, le théâtre. Stupéfiant foisonnement de création dans cette Allemagne en apparence libérée de l'impérialisme mais plombée par la défaite et la dette. Tout le monde connaît des noms comme expressionnisme, futurisme, mouvement Dada, Bauhaus. Le modernisme et la modernisation sont culturellement orientés vers l'individu, pour un individualisme qui accompagne d'ailleurs la production économique. Mais sous ces agitations visibles, les forces conservatrices qui craignent par dessus tout cette libération des masses se développent et s'organisent, elles aussi, agitent un pays en proie à une hyper-inflation, promeuvent la peur, les milices... pour canaliser cette force des masses dont l'existence est rendue inévitable par l'industire, la concentration urbaine et les médias.
Le plus étonnant est quand même d'entendre que les aristocrates réactionnaires, nostalgiques de l'ancien régime, auraient laissé monter le prolo et vulgaire Hitler qu'ils n'invitaient pas à leur table pour qu'il fasse le sale boulot que leurs mains trop blanches leur interdisaient de faire, en pensant qu'ils pourraient toujours stopper sa carrière et récupérer un pays propret. Mauvais calcul, visiblement.

T. revient juste après moi des obsèques de la cousine paternelle, son avion avait un peu de retard. Elle rapporte une moisson de nouvelles connaissances, cette branche campagnarde de la famille ayant sciemment été délaissée par sa mère qui ne jurait que par Ginza : les enfants, petits-enfants, cousins, neveux et nièces de la disparue et des trois autres personnes âgées que nous avions rencontrées en 2005 et 2006.
Elle rapporte aussi des remarques personnelles sur la culture de la péninsule de Kinusaki. Le plus surprenant pour elle, raconte-t-elle, était la cérémonie de la crémation. À Tokyo, pour son père, nous l'avions vécue d'une façon organisée pour l'ordre symbolique et par la prestation de service. Des employés des pompes funèbres faisaient tout pour nous, jusqu'au moment du transfert des restes d'ossements qui avaient été mis en tas par l'un d'entre eux.
À Kunisaki, le dispositif est plus réaliste et il implique. C'est le fils aîné qui doit appuyer sur le bouton pour lancer la crémation (ce qu'il fait en demandant pardon à sa mère). Puis, lorsque les restes sont sortis du four, ils ont encore la forme exacte du corps de la défunte, dont la vision s'impose à la famille réunie — épreuve de réalité, de la réalité de la mort, qui peut — peut-être — permettre à la majorité des vivants de bien comprendre — concevoir — que cette personne n'est plus, toute aimée qu'elle ait été, au point que l'idée de sa  mort ait paru jusqu'ici inconcevable. Si prendre avec des baguettes un morceau d'os provenant d'un tas informe est déjà assez pénible, qu'en est-il s'il faut prélever ce morceau dans la forme du corps ? Et de voir cette forme progressivement disparaître tandis que chacun son tour en retire un os pour le déposer dans l'urne ?

Ce soir ou Jamais du 25. Je n'en vois que l'entretien avec Alain Badiou qui sort De quoi Sarkozy est-il le nom ?
Un bien beau titre. Et des propos — je ne cite pas tout — qui me rappellent Weimar, mais ça doit être une coïncidence...
« Les opprimés, de façon générale, n'ont qu'une seule arme. C'est leur discipline. Ils n'ont rien. Ils n'ont pas l'argent, ils n'ont pas les armes, ils n'ont pas le pouvoir, la seule force qu'ils puissent avoir, c'est celle de leur organisation et de leur discipline.»
Alors, de quoi Sarkozy est-il le nom ?
« Je pense qu'il est le nom d'une société qui a peur, en effet, et qui demande qu'on la protège. Je sens dans cette société la demande d'un maître protecteur qui, justement, sera aussi capable d'user de violence contre ceux dont on a peur. Cette peur vient à mon avis de ce que la France, après une longue histoire glorieuse, est aujourd'hui une puissance moyenne, dotée de privilèges et de richesses considérables, mais c'est une puissance moyenne dans un monde qui est dominé par des colosses émergents comme la Chine ou l'Inde ou des puissances considérablement plus fortes comme les États-Unis. Et par conséquent, l'avenir de la France est incertain. Nous ne savons pas, le peuple français ne sait pas où va ce pays. Il sait qu'il a un grand passé mais il doute qu'il ait un grand avenir. Et cela crée, en effet, un sentiment de peur, un sentiment de refermement, un sentiment de protection, et Sarkozy est un des noms de ce phénomène. Le vote pour Sarkozy est une demande de protection.» (Alain Badiou, entretien avec Frédéric Taddeï, Ce soir ou Jamais, France 3, le 25 octobre 2007)