C'est toujours avec étonnement que je
vois — et
entends — mes notes et idées éparses
sur un texte
littéraire, provenant de lectures de diverses
époques, les plus anciennes remontant parfois à
près de trente ans comme c'est le cas de
L'Étranger,
s'emboîter en quelques secondes les unes dans les autres pour
former un discours cohérent auquel je n'avais jusqu'alors
jamais
pensé. Ce petit miracle, sous-tendu et rendu possible par
les
lectures répétées, les notes prises au
fil de
l'œuvre, et quelques lectures critiques, n'advient que par le
besoin impérieux d'avoir quelque chose à dire aux
étudiants qui sont
présentement
en face de moi.
J'ai découvert cela un beau jour, à Censier, vers
1983,
quand j'ai craintivement pris la parole pour faire un exposé
sur
un poème de
Liberté
Grande
de Julien Gracq. Mes notes écrites, contenant surtout des
définitions de mots, de possibles allusions, connotations,
quelques noms de figures de style, ne disaient rien de plus que le
texte, proposaient une paraphrase un peu savante et sans doute un peu
pédante qui pouvait parfaitement convenir à
l'exercice
demandé. Mais en prenant la parole et en constatant qu'il
m'était difficile de
dire
mes notes
ou de faire des phrases avec, j'avais senti se former un mouvement de
pensée, directement mis en paroles, qui brassait et
sélectionnait les notes sans que j'aie plus à les
regarder, ordonnait les idées et les prolongeait soudain
jusqu'à des conclusions imprévues mais,
à ma
surprise, convaincantes. J'ai cru d'abord que cela tenait à
la
grande liberté de sens des poèmes de Gracq mais
cela se
produisit à nouveau quelques semaines plus tard quand j'eus
à faire un autre exposé, je ne sais plus sur quoi.
Je ne pense pas être seul dans ce cas, mais je ne sais pas
comment ça se passe
dans
les autres.
Je ne peux donc en parler que pour moi. Toujours est-il que
j'ai
su, de ce temps, que, comme la poule fait des œufs
après
avoir avalé de quoi faire les coquilles, je pouvais
expliquer
des textes et convaincre. Et qu'il valait mieux le faire, pour mieux
profiter moi-même des œuvres
étudiées, que
d'essayer de savoir comment ça se passait
précisément
entre synapses et neurones. D'où l'enregistrement des cours
afin
de récolter et d'éventuellement retranscrire ces
fruits
du texte et du stress.
Pour ce qui est du premier chapitre de la seconde partie de
L'Étranger,
ce fut assez enlevé, ce matin. À la surexposition
solaire
et maritime de la première partie, succèdent on
s'en
doute l'ombre et la sécheresse de la prison, des
interrogatoires
et du raclement du for intérieur. Le chapitre
s'épanouit
au gré des rendez-vous — deux lignes pour le
commissariat,
deux paragraphes pour la première entrevue avec le juge
d'instruction, trois pages avec l'avocat commis d'office et les huit ou
neuf pages restantes avec le juge soudain
métamorphosé en
exorciste agité — pour produire une fleur
lexicale
bien vénéneuse : l'accusation d'
Antéchrist,
seul mot de tout le livre à ne pas faire partie d'un
vocabulaire simple et sobre.
Notre Meursault (nous n'avons que son point de vue partial et
parcellaire), incapable de comprendre qu'il suffit de jouer les
apparences en obéissant à son avocat, se met ce
dernier
à dos et inversement trouve le juge d'instruction
sympathique.
Plus grave, peut-être : il veut être
« comme tout
le monde » alors que le
système judiciaire repose sur l'identité unique
du
prévenu.
Il n'est pas nécessaire, tellement c'est connu, de
détailler le fait que l'instruction va articuler les coups
de
feux surnuméraires à la
« preuve
d'insensibilité »
à l'égard de sa mère, ou que
l'exorcisme culmine
dans le tutoiement. En revanche, on peut souligner, c'est moins
courant, l'humour décalé, par exemple quand
Meursault
veut serrer la main du juge comme s'il sortait d'une quelconque
mondanité (p. 100), quand l'avocat prétend entrer
dans le vif du
sujet en parlant d'un mort (101) ou quand le criminel
s'aperçoit qu'il n'a pas à avoir peur du juge
(107).
Après le déjeuner au Saint-Martin, ce midi
presque désert, visite d'un appartement à vendre,
juste en haut de la côte de l'Institut. Quarante et quelques
mètres carrés d'un 4e étage avec
ascenseur de trente ans,
réaménagés avec plein de placards et
dans un marron qui serait chic s'il y avait assez de
lumière, ce qui n'est
pas le cas du fait de la pente du toit, à quoi il faut
ajouter qu'on entend (et qu'on y entendrait même en pleine
nuit) d'un côté les voitures qui
réaccélèrent
dans la côte après avoir freiné pour le
carrefour au pied du bâtiment, et de l'autre
côté les trains que l'on voit au loin vers
Ichigaya et dont la cuvette du canal fait incessamment remonter le
bruit jusqu'ici (comme dans la chambre d'hôtes de l'Institut,
où nul ne veut plus être logé
après sa première nuit blanche...).

Marc
Villemain m'a envoyé,
sur ma demande, sa recension du dernier Volodine pour le
Magazine
des livres, n°7 (que je ne peux me
procurer ici).
Comme lui, je me demande souvent qui pourrait adapter en art visuel
— sans les trahir — l'univers et
l'ambiance volodiniennes... Je le cite :
« Songes de Mevlido
ne ressemble à aucun autre livre, presque à aucun
autre genre. On pourrait dire qu’il s’agit de
science-fiction, mais
alors débarrassée de toute fascination
technoïde.
Peut-être que Enki Bilal pourrait dessiner ce monde redevenu
vierge d’hommes, ou plein d’hominidés
balbutiant, mais il
devrait alors le faire sans super-héros, ni
métal, ni
rien de ce qui constitue d’ordinaire le futurisme
technologique. Un
Lynch, plutôt, devrait s’y
intéresser : il sait
montrer combien le réel est aussi le produit de nos esprits,
il saurait retranscrire en images ce qui peut subsister de sensuel
dans cet inframonde sans espérance ni lumière,
barbare,
pour ainsi dire, et comme esquissant une inversion de
l’évolution,
un retour à notre condition d’avant.»
Tarkovski, à coup
sûr. Le Ridley Scott de
Blade Runner. D'autres
propositions ?