Journal LittéRéticulaire

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vendredi 30 novembre 2007

Fiché(e)(s) comme expliqueur-excuseur

« Quand on veut expliquer l'inexplicable, c'est qu'on s'apprête à excuser l'inexcusable », dit N. Sarkozy, le 29/11/2007 — propos d'une rare simplicité sophistique, qui va droit aux quelques neurones encore actifs chez mes concitoyens et qui renchérit l'ordre qu'on arrête de penser, intimé il y a quelques mois par sa ministre des finances.
Il faut donc d'urgence faire cesser des émissions réfléchissantes comme le Ce soir ou Jamais de mardi, où il est beaucoup questions d'expliquer ce qui peut causer des émeutes urbaines... Si vous prenez le risque d'écouter cette émission (vous serez fiché(e)(s) comme expliqueur-excuseur), ne manquez pas le live d'Erik Truffaz, une pure merveille !

« La République a tout essayé depuis 30 ans... La seule chose qu'on n'a pas faite, c'est d'apporter des solutions économiques. [...] la seule chose qu'on n'a pas essayé, c'est ce qui marcherait...» (Guy Sorman, même émission. No comment.)

Pas mon président de la république, mais le président de ma république. Hélas.

Ce matin enfin j'entre chez Mevlido. J'y avais fait une incursion à sa sortie en septembre mais à la va-vite, avec tout le monde, comme s'il y avait urgence — mais pourquoi se dépêcher ? pourquoi y aller comme dans du consommable ? Y'a pas le feu ! I va pas s'autodétruire après deux semaines à cause de drm dans l'encre électronique ! Et vous, pourquoi vous êtes-vous dépêchés de le lire ? Pourquoi êtes-vous allés si vite ? Y'avait quelque chose à gagner ?
Le texte est clair, pourtant. C'est la pleine maturité. Son univers onirico-futuriste est définitivement imprimé entre nos sur mains...

« Il fit trois pas, traversa le couloir, alla dans la cuisine et, sans allumer, but quelques gorgées d'eau tiède. Il se servait de sa main comme d'une coupe. Sur le mur, au-dessus du garde-manger, les araignées s'agitaient, provoquant dans leurs toiles ces vastes vibrations qu'elles préfèrent réserver aux heures les plus profondes de la nuit et qui, selon quelques spécialistes contestés, correspondent à une sorte de langage. Mevlido s'essuya la bouche et le visage. Il n'avait pas envie d'engager le dialogue avec elles.» (Antoine Volodine, Songes de Mevlido, Paris : Éditions du Seuil, 2007, coll. Fiction & Cie, p. 15)

« La brise nocturne charriait des remugles de guano, des relents de basse-cour et d'excrétions animales et humaines de toutes sortes. C'était une odeur abjecte de ghetto, filamenteuse et humide, noire, malsaine, une odeur de désespoir pré-insurrectionnel et de fosse commune.
L'odeur de notre avenir et de notre passé.
L'odeur du monde réel depuis toujours.» (Ibid., p. 25)

jeudi 29 novembre 2007

Que ce qui rapporte des points

Hier soir, la mort de Fred Chichin m'a cueilli comme un uppercut. Je suis resté groggy quelques minutes, des larmes plein les yeux, submergé comme je ne croyais pas pouvoir l'être pour une personne que je ne connais pas personnellement. C'est qu'on ne prévoit pas comment une annonce de mort nous atteint. La disparition d'écrivains qui me tenaient à cœur n'a parfois entraîné qu'une tristesse modérée, sans doute parce qu'ils étaient âgés et que ma relation avec eux est intacte par les œuvres. Des chanteurs de mon enfance ont été regrettés, mais en suivant le concert médiatique. Je m'aperçois — je me suis aperçu hier soir — que le cas des Rita Mitsouko est un peu spécial. L'âge que j'avais, mes activités d'alors (les années 80), la danse et la drague, l'intérêt pour des paroles pleines de sens et de dérision, des réussites esthétiques et musicales, une admiration infinie pour Le petit Train, tout a contribué à les faire entrer profond en moi, comme inscrits dans mon code génétique et comme peu d'autres groupes ou musiciens ont pu le faire (Chet Baker, les Cocteau Twins, au moins, comme ça, sans réfléchir). Je croyais aussi qu'ayant décroché depuis dix ans, j'étais à l'abri, hors d'atteinte... 

« [...] train de la mort / mais que fais-tu ? / le referas-tu encore ?
[...] reverra-t-on une autre fois / passer les trains comme autrefois ? / c'est pas moi qui répondra.
[...] petit train, où t'en vas-tu / train de la mort, mais que fais-tu ? / le referas-tu encore ? [...] »


La relation avec les étudiants a aussi des vertus thérapeutiques. Les faire travailler, constater leurs progrès, malgré un climat social peu favorable à la réflexion gratuite (la plupart des étudiants ne font plus que ce qui rapporte des points). Et de moins en moins favorable au français.
Au séminaire de cinéma (après une séance de photos officielles pour le programme des cours de l'an prochain), avec Mon petit doigt m'a dit..., on détaille plan par plan la première séquence des Beresford à la maison de retraite, comment on comprend l'Alzheimer de la tante Ada, ce qui est dans l'ordre des choses, et comment arrive la rencontre improbable entre Prudence et Mme Evangélista, le contraste clair & sombre entre les deux femmes, le contraste dans l'image de chacune, jusqu'à l'opposition anecdotique entre lait et café — contrastes qui vont polariser ces femmes l'une sur l'autre, Bélisaire Beresford restant en dehors du coup quasiment jusqu'à la fin.

Ces épreuves du jour m'ont épuisé. Je me recharge au bureau avec quelques travaux d'écriture, un peu de France Info, de Guignols de l'info, l'actu d'Alizée aussi (faut miser sur la jeunesse...). Et puis j'ai dressé la liste de mes tâches pour décembre, c'est proprement ahurissant. M'est d'avis que le JLR va morfler.

mercredi 28 novembre 2007

Que je jongle avec les trains

Au courrier, une annonce de conférence de Pierre-Louis Rey sur les Trois Contes, dans deux semaines. Et encore un programme de colloque ! Après celui de Kyoto, en voilà un autre à l'université de Nagoya. Décidément, ils se sont tous donné rendez-vous en décembre !... Va falloir que je jongle avec les trains.
Autre bonne nouvelle, ma proposition a été retenue pour un colloque en mai prochain, à Paris.

« Le cheval sur lequel voyage le poète, d'après une ancienne exégèse de l'Apocalypse selon saint Jean, est l'élément vocal et sonore du langage. Commentant le passage 19,11 de l'Apocalypse, dans lequel le logos est décrit comme un cavalier "fidèle et digne de foi" monté sur un cheval blanc, Origène nous dit que le cheval est la voix, la profération de la parole, qui "court avec plus d'élan et d'ardeur que n'importe quel destrier", et que seul le logos rend clairement intelligible. C'est endormi sur un tel cheval — durmen sus un chivau — qu'à l'aube de la poésie romane, Guillaume d'Aquitaine déclare avoir composé son vers ; et l'on peut voir un indice non négligeable de la persistance symbolique de cette image, dans le fait qu'au début du siècle, chez Pascoli (ou, plus tard, chez Penna et Delfini), le cheval prend l'allure réjouissante de la bicyclette.» (Giorgio Agamben, Idée de la prose, Paris : C. Bourgois, 2006 [1ère édition en 1988 en français, 1985 en italien], coll. Titres, n° 24,  p. 25-26)

Je l'ai toujours su...

Shark' a les crocs :
Mettez le turbo, là ! Ça y est, la Chine, c'est fini ! Faut vite que je reprenne le dossier de Villiers-le-Bel ! En 2005, un vrai tremplin présidentiel ! Clichy béni ! Ça m'avait rapporté 12 points d'opinions favorables !...
Allez, direct à l'hôpital d'Aubaine ! Hein ?... D'Eaubonne ? D'eau bonne ! D'eau bénite, tu veux dire !
Eh ! Hort' ! Tu convaincs, au Mali, hein ! Sinon, c'est pas la peine de revenir. Y te feront pas de test ADN, eux, pour rester...

Question sérieuse : Y a-t-il besoin qu'un président de la république donne son accord pour qu'une instruction judiciaire soit ouverte ? C'est en tout cas ce que les médias disent et répètent à tous les bulletins depuis ce matin.

« [...] Inquiètes pour l'intégrité physique de leurs journalistes, les chaînes ont toutes eu le même réflexe. "Nous envoyons des gars solides. Pas de filles pour le moment", admet Jean-Marie Bayle. Comme BFM-TV, qui "à la nuit tombée choisit plutôt des mecs".
I-Télé, elle aussi, fait appel "uniquement à des volontaires et plutôt des garçons", reconnaît Valérie Lecasble, directrice générale de la chaîne info de Canal+. Dimanche soir, les trois journalistes femmes envoyées sur place "ont objectivement eu la trouille", explique Valérie Lecasble. Lundi soir, un reporter d'image d'i-Télé a été frappé à coups de barre de fer. Dans les banlieues, "le sentiment général des habitants est que les médias ne sont pas de leur côté", ajoute la directrice générale d'i-Télé. Selon elle, "les gens n'ont pas le sentiment que les médias restituent ce qu'ils pensent". [...] » (Extrait de Guy Dutheil et Daniel Psenny, « Les journalistes en difficulté pour couvrir les événements » in Le Monde du 28/11/2007)
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Fred ! Salut et respect.

mardi 27 novembre 2007

Le rêve d'un beauf

Le rêve d'un beauf : présenter sa mère et son fils au leader chinois (qui n'en a rien à cirer). Et ramasser 20 milliards. Toute la beaufitude française, premier soutien de Sarkozy, s'en gargarisera la semaine entière.

Mets de l'huile !
La réforme universitaire ne vient pas bien, ça grippe. Il faudrait une carotte, ou quelque chose qui fasse passer la pilule. Soudain, on annonce que les budgets universitaires seront augmentés de 50 % d'ici cinq ans. C'est nouveau ! Ça vient de sortir ! (Mais seulement si on laisse passer la réforme, bien sûr...)
Question subsidiaire : Vous y croyez, vous ?
(Remarquez, ce sera peut-être avec de l'argent rapporté de Chine...)

«— Tu t'endettais alors pour refaire ta petite cuisine ; veux-tu aujourd'hui porter ton feu chez les investisseurs qui ont compris que la moindre connerie pour laquelle les nanas ou les mecs comme toi banquaient un max offrait les meilleures perspectives de rendement financier ? Ne crains-tu pas que le resserrement de ton imaginaire soit ferme et définitif ?
— Oui, je reconnais que la société qui m'a vendu cette petite cuisine à chier dans laquelle j'engageais toute ma subjectivité offrait aux investisseurs les meilleures perspectives de rendement financier. Ses résultats sont limpides et sur ce segment de marché sa stratégie qui consistait à persuader les investisseurs que le resserrement de mon imaginaire leur offrait les meilleures perspectives de rendement financier a payé.»
(Jean-Charles Massera, A cauchemar is born, p. 172)

Les différents textes qui composent ce recueil n'offrent pas tous cette jubilation combinatoire de morceaux de LQR. Il y a aussi ce qui pourrait s'appeller des décalages géostratégiques fictionnels. Par exemple, plusieurs textes (p. 141-155) d'un mouvement de résistance française postérieur à 1993, visant à statuer sur les droits du peuple français à recouvrer son territoire toujours occupé par les Allemands depuis 1940, et dans lesquels sont aussi négociés les situations d'une « bande de Lille-Roubaix-Tourcoing » et d'une « zone de Moulins ». Ce qui amène tout un chacun à regarder ce que sont ces sortes de textes, ou ces termes pervers que les médias nous resservent à l'envi sans que l'on sache très bien de quoi il s'agit : bande (de Gaza), enclave, zone, corridor, cordon, camp... Et les populations précisément prises en otage (autrement que les usagers des transports en commun) dont on a mille fois filmé le malheur, au point que presque plus personne ne s'en émeut tellement c'est normal...
Je finis le livre dans le shinkansen (mes copies sont déjà corrigées). Puis c'est les cours, on commence les décomptes, les préparations pour les examens de fin d'année, les étudiants deviennent fébriles.
Au portable, message de Sophie qui voudrait avancer à ce soir le dîner de demain. Sans trop y réfléchir, je donne mon accord pour aller chez elle avec Andreas, qui a les instructions de voyage.
Qu'est-ce que j'avais pas fait là ! Le problème de l'est de Nagoya, à partir d'Ikeshita (pied du lac), c'est qu'il y a des collines partout, à perte de vue. On s'en farcit au moins cinq en trois quarts d'heure ! On en descend aussi une sur près de trois kilomètres en sachant qu'on va devoir la remonter pour rentrer... Au final, on est presque dans la campagne, c'est-à-dire n'importe où dans une banlieue japonaise.
Heureusement, ce n'est pas pour rien ! Salade tomates-mozzarella et lasagnes sont impeccables. Non seulement, j'aime ces conversations débridées et indescriptibles entre nos horizons radicalement différents mais en plus, ça me fait un cours accéléré d'anglais.
Ce que je n'avais pas calculé, pour les côtes du retour, c'est qu'on aurait des tas de calories à brûler... Du carburant, quoi !

lundi 26 novembre 2007

Je me souviens vaguement que je m'ennuyais, certains soirs

(Avec une semaine de retard, je m'aperçois que...) Le JLR a quatre ans. Quatre années ! Et pas un jour n'y manque !
En fait, ça s'est tellement incrusté dans ma vie quotidienne que je me demande comment je faisais avant.
Je me souviens vaguement que je m'ennuyais, certains soirs.

Encore du grand soleil pour les petites courses matinales (banque, poste, gare), au point que T. décide elle aussi de sortir son vélo. Nous allons ensemble au cimetière, à Gaienmae, par Akebonobashi et Shinanomachi. On entre dans la période d'or des Gingko. Des foules viennent s'y faire photographier. Des mariées aussi. La concession familiale est couverte de feuilles et nous y faisons le ménage. Vers midi et demi, nous sommes prêts à repartir. Passons devant chez Pierre pour voir que c'est fermé (le lundi, sans doute). Revenons sur la station Aoyama-itchome et trouvons de beaux plateaux-repas japonais (teishoku) chez Sagami, avec du poisson grillé pour T., avec du thon cru pour moi (tekkadon). Puis un cake aux fruits chez Lecomte, pour notre quatre heure... un peu spécial.

À 16 heures en effet, T. a fixé rendez-vous à deux personnes d'une société de numérisation de microfilms pour qu'elles vérifient l'état des bobines de mazarinades que T. avait fait réaliser il y a une dizaine d'années et pour que le coût du transfert de technologie soit officiellement estimé. Cela ne dure que trente minutes. Après quoi nous prenons le thé à l'anglaise, avec le cake aux fruits.

« Quelle est cette pièce étrange sur l'échiquier ? — Un flic, répond Poutine à Kasparov.» (Éric Chevillard)

Voilà trois jours que je ne sais comment dire mon sentiment à l'égard de Frédéric Taddeï après qu'il a reçu Valérie Pécresse (Ce soir ou Jamais de jeudi dernier). L'opération de séduction de cette tranche horaire, en passant par le plateau branché du service public, a complètement dévoyé, à mes yeux, tout ce que représentait cette émission. D'autant qu'il n'y avait pas d'opposition. Il s'est peut-être dit des choses intéressantes, mais pas de contradiction (sauf un tout petit peu Éric Maurin). Mais dans l'ensemble et pour l'audience médiamétrie, on lui a servi la soupe, à la ministre. Une tribune sans réplique, à la Poutine. Une merveilleuse réforme, n'est-ce pas ! Les moyens actuels, « c'est comme la pluie sur le sable de la plage », dit Pécresse (qui, elle, va mettre du béton sous le sable — béton dans lequel la démocratie sera coulée). Et donc, dixit Pitte-le-caudataire, c'est « trois fois rien », « une infime minorité » de manifestants qui bloquent honteusement les portes des universités !
Et qui est le responsable de ce beau programme télévisé ? Le metteur en scène de ce beau léchage bien baveux ?
Donc, je vais le dire, mon sentiment : Frédéric Taddeï est un vendu.

dimanche 25 novembre 2007

Avant le gel, quand même

Loin de tout. Alternance de sorties en vélo et plages de lectures.
Après une heure de Massera, je pars rouler dans le frais soley, jusqu'à Korakuen, d'où je rapporte du pain de Môômin et du fromage de Seijo Ishii. Je fais des pâtes avec une bonne sauce tomate, ail, basilic pour T. qui doit finir un dossier de budget de recherche. Rien ne pourra nous arrêter. Massera au café, pour quelques pages, avant de repartir pédaler en sens opposé, vers l'ouest, jusqu'à Shinjuku. Une bonne heure à Tower Records, comme ça ne m'était pas arrivé depuis longtemps, pour finalement acheter deux disques, le Libido de Brigitte Fontaine et une compilation du rayon avant-garde intitulée Method of Defiance, sous-titrée Inamorata, comme de juste produite par Bill Laswell.
Il y a tellement de monde dans les rues et sur les trottoirs que je fais le tour de Shinjuku-sud par Yoyogi afin d'atteindre tranquillement Yamaya, au sud-ouest. Quand la provision de vin et d'olives est bien assujettie au panier du vélo, quand le soleil ne joue plus qu'avec les hautes fenêtres des buildings, alors je prends le chemin du retour dans l'air qui froidit de minute en minute. J'arrive avant le gel, quand même (moins d'une demie-heure pour le retour). À cinq heures et demie, je suis dans un bain chaud et parfumé, m'endors sur trois pages de Massera, encore... C'est à ce moment que T. revient d'une exposition de calligraphie qu'elle n'a pas réussie à voir (ayant fini son dossier à quatre heures, elle est sortie tout de suite mais arrivée au musée quand il avait déjà fermé).
Après le dîner, soirée avec Volodine en écoutant des morceaux de Future Sound of London et de Durutti Column. Quelle bande-son, aujourd'hui !

« Qui de vous, s'il veut tenter d'enterrer vivants au bulldozer quatre villageois de Salem et battre deux jeunes de Naplouse en direct devant la caméra de la télévision américaine CBS, commence par s'asseoir pour calculer la dépense et voit ensuite s'il a de quoi aller jusqu'au bout ?
Il faut prendre le temps de sonder son cœur avant d'entreprendre une tentative d'enterrer vivants au bulldozer quatre villageois de Salem qui pourra s'avérer inutile.» (Jean-Charles Massera, A cauchemar is born, p. 72)

« Le MPF milite pour la défense de la famille et le respect des droits du mari et du père à décider de ce qui est bon pour les femmes. Car la femme qui est soumise à un mari est liée à son mari par la loi, tant qu'il vit, quant aux jeunes femmes qui ne sont pas mariées, si les signes de la virginité n'ont pas été trouvés chez la jeune femme, alors les anciens de la ville feront sortir la jeune femme à l'entrée de la maison de son père, et les hommes de sa ville l'assomeront de pierres, et elle mourra, non seulement parce que nous considérons qu'il s'agit d'un impératif moral et politique, mais aussi parce qu'il s'agit d'un domaine qui touche aux droits fondamentaux de la personne humaine.» (Ibid., p. 107)

« Le professeur de brègne marchait lentement entre les rangs, déchirant par-ci par-là le doigt d'un insolent qu'il recrachait ensuite au hasard, comme un noyau de prune ou de cerise : cela provoquait l'hilarité malsaine des élèves, et une grimace dépitée sur les traits de la victime, qui n'osait pas montrer sa douleur.» (Antoine Volodine, Biographie comparée de Jorian Murgrave, Paris : Denoël, 2003 [réédition de 1985], p. 35)

samedi 24 novembre 2007

Ces fruits du texte et du stress

C'est toujours avec étonnement que je vois — et entends — mes notes et idées éparses sur un texte littéraire, provenant de lectures de diverses époques, les plus anciennes remontant parfois à près de trente ans comme c'est le cas de L'Étranger, s'emboîter en quelques secondes les unes dans les autres pour former un discours cohérent auquel je n'avais jusqu'alors jamais pensé. Ce petit miracle, sous-tendu et rendu possible par les lectures répétées, les notes prises au fil de l'œuvre, et quelques lectures critiques, n'advient que par le besoin impérieux d'avoir quelque chose à dire aux étudiants qui sont présentement en face de moi.
J'ai découvert cela un beau jour, à Censier, vers 1983, quand j'ai craintivement pris la parole pour faire un exposé sur un poème de Liberté Grande de Julien Gracq. Mes notes écrites, contenant surtout des définitions de mots, de possibles allusions, connotations, quelques noms de figures de style, ne disaient rien de plus que le texte, proposaient une paraphrase un peu savante et sans doute un peu pédante qui pouvait parfaitement convenir à l'exercice demandé. Mais en prenant la parole et en constatant qu'il m'était difficile de dire mes notes ou de faire des phrases avec, j'avais senti se former un mouvement de pensée, directement mis en paroles, qui brassait et sélectionnait les notes sans que j'aie plus à les regarder, ordonnait les idées et les prolongeait soudain jusqu'à des conclusions imprévues mais, à ma surprise, convaincantes. J'ai cru d'abord que cela tenait à la grande liberté de sens des poèmes de Gracq mais cela se produisit à nouveau quelques semaines plus tard quand j'eus à faire un autre exposé, je ne sais plus sur quoi.
Je ne pense pas être seul dans ce cas, mais je ne sais pas comment ça se passe dans les autres. Je ne peux donc en parler que pour moi. Toujours est-il que j'ai su, de ce temps, que, comme la poule fait des œufs après avoir avalé de quoi faire les coquilles, je pouvais expliquer des textes et convaincre. Et qu'il valait mieux le faire, pour mieux profiter moi-même des œuvres étudiées, que d'essayer de savoir comment ça se passait précisément entre synapses et neurones. D'où l'enregistrement des cours afin de récolter et d'éventuellement retranscrire ces fruits du texte et du stress.

Pour ce qui est du premier chapitre de la seconde partie de L'Étranger, ce fut assez enlevé, ce matin. À la surexposition solaire et maritime de la première partie, succèdent on s'en doute l'ombre et la sécheresse de la prison, des interrogatoires et du raclement du for intérieur. Le chapitre s'épanouit au gré des rendez-vous — deux lignes pour le commissariat, deux paragraphes pour la première entrevue avec le juge d'instruction, trois pages avec l'avocat commis d'office et les huit ou neuf pages restantes avec le juge soudain métamorphosé en exorciste agité — pour produire une fleur lexicale bien vénéneuse : l'accusation d'Antéchrist, seul mot de tout le livre à ne pas faire partie d'un vocabulaire simple et sobre.
Notre Meursault (nous n'avons que son point de vue partial et parcellaire), incapable de comprendre qu'il suffit de jouer les apparences en obéissant à son avocat, se met ce dernier à dos et inversement trouve le juge d'instruction sympathique. Plus grave, peut-être : il veut être « comme tout le monde » alors que le système judiciaire repose sur l'identité unique du prévenu. Il n'est pas nécessaire, tellement c'est connu, de détailler le fait que l'instruction va articuler les coups de feux surnuméraires à la « preuve d'insensibilité » à l'égard de sa mère, ou que l'exorcisme culmine dans le tutoiement. En revanche, on peut souligner, c'est moins courant, l'humour décalé, par exemple quand Meursault veut serrer la main du juge comme s'il sortait d'une quelconque mondanité (p. 100), quand l'avocat prétend entrer dans le vif du sujet en parlant d'un mort (101) ou quand le criminel s'aperçoit qu'il n'a pas à avoir peur du juge (107).

Après le déjeuner au Saint-Martin, ce midi presque désert, visite d'un appartement à vendre, juste en haut de la côte de l'Institut. Quarante et quelques mètres carrés d'un 4e étage avec ascenseur de trente ans, réaménagés avec plein de placards et dans un marron qui serait chic s'il y avait assez de lumière, ce qui n'est pas le cas du fait de la pente du toit, à quoi il faut ajouter qu'on entend (et qu'on y entendrait même en pleine nuit) d'un côté les voitures qui réaccélèrent dans la côte après avoir freiné pour le carrefour au pied du bâtiment, et de l'autre côté les trains que l'on voit au loin vers Ichigaya et dont la cuvette du canal fait incessamment remonter le bruit jusqu'ici (comme dans la chambre d'hôtes de l'Institut, où nul ne veut plus être logé après sa première nuit blanche...).

Marc Villemain m'a envoyé, sur ma demande, sa recension du dernier Volodine pour le Magazine des livres, n°7 (que je ne peux me procurer ici). Comme lui, je me demande souvent qui pourrait adapter en art visuel — sans les trahir — l'univers et l'ambiance volodiniennes... Je le cite :
« Songes de Mevlido ne ressemble à aucun autre livre, presque à aucun autre genre. On pourrait dire qu’il s’agit de science-fiction, mais alors débarrassée de toute fascination technoïde. Peut-être que Enki Bilal pourrait dessiner ce monde redevenu vierge d’hommes, ou plein d’hominidés balbutiant, mais il devrait alors le faire sans super-héros, ni métal, ni rien de ce qui constitue d’ordinaire le futurisme technologique. Un Lynch, plutôt, devrait s’y intéresser : il sait montrer combien le réel est aussi le produit de nos esprits, il saurait retranscrire en images ce qui peut subsister de sensuel dans cet inframonde sans espérance ni lumière, barbare, pour ainsi dire, et comme esquissant une inversion de l’évolution, un retour à notre condition d’avant.»
Tarkovski, à coup sûr. Le Ridley Scott de Blade Runner. D'autres propositions ?

vendredi 23 novembre 2007

À mains nues les théories

« Qu'importe si je ne suis devenu en fin de compte qu'un receleur de vérités, un môme qui vend les bijoux de famille, dérangé par le bruit des combats. Les détonations, les raids aériens sur les pays non-démocratiques, les jeux télévisés, les publicités, les séries, les mauvais films du dimanche. La mangeoire de toute une époque m'arrive ici par cette télévision, ça me dérange, ça me gratte et me démange partout mais je comprends des choses aussi, Willard, parce qu'il en faut de la compassion et de l'amour pour comprendre que toute cette merde, c'est la nôtre. C'est nous. Elle nous appartient comme l'âme.» (Tarik Noui, Serviles Servants, p. 115-116)

Plaisir de finir un livre au lit avant le petit déjeuner. Serviles Servants, quoiqu'agréable dans sa vitesse de lecture comme dans son sujet, ne m'a cependant pas apporté tout le plaisir que j'en attendais. La fable reste ténue, les personnages n'ont qu'un profil flou, volontairement sans épaisseur, miroirs renvoyant à une autre fiction (le film). Mais une ambiance, puissamment toxique, qui est tout de même la réussite du livre. Et quelques propos bien sentis sur la télévision.

Soleil de saison, avec fraîcheur, mais plus de ces gris parisiens... Au sport, sur mon vélo statique, pas ou presque pas de transpiration, malgré les efforts, comme si j'étais déshydraté, ou comme si un mécanisme retenait l'eau. Étrange. Ça ne m'empêche de perdre un kilo et de profiter d'A cauchemar is born et des torsions que Massera fait joyeusement subir à des discours doxiques et médiatiques.

« Si le candidat qui désire être dépossédé de conscience critique et avoir la possibilité de supprimer des vies en toute légalité est déclaré apte à être dépossédé de conscience critique et à supprimer des vies, il signe alors un contrat inconditionnel de dépossession de soi de cinq ans. Il s'engage dans ce cas à être disponible, jeune, sportif, entraîné à dire oui, dynamique, violent, polyvalent, prêt en toute circonstane à privilégier la force au détriment de la raison et ce quel que soit l'objectif assigné, partout où la Légion décidera de l'envoyer. Le candidat qui désirait être dépossedé de conscience critique et avoir la possibilité de supprimer des vies en toute légalité non retenu est immédiatement rendu à la vie civile et rejoint son pays d'origine à ses frais.
En fin de service, un dispositif particulier de reconversion peut faciliter le retour à la vie civile où le fait de donner volontairement la mort à autrui constitue un meurtre.» (Jean-Charles Massera, A cauchemar is born, p. 69)

Comment ? Vous n'avez pas osé cliquer sur le lien porno d'hier ?... Quoi ! Vous ne regardez jamais dans les historiques des pages Wikipédia ? Mais pourquoi ? Vous n'avez pas le temps ? Vous avez tort. C'est pourtant beaucoup plus intéressant que les pages de surface. La dernière page, ou page de surface, si l'on compare le phénomène à un iceberg, ne fait que répondre, plus ou moins bien, à votre question initiale, point barre. Et elle est souvent bien anodine, la question initiale, comme de savoir ce qui s'est passé un 22 novembre. Franchement... Tandis que l'historique des modifications depuis la création de la page vous révèle à chaque fois un abîme d'humanité. Ça va du concours de bonnes volontés œuvrant à l'édifice commun (ainsi la page du 23 novembre a été ouverte en 2002 pour y déposer les cendres de Malraux) à des guerres de tranchées très techniques où l'on voit s'affronter à mains nues les théories. Notions et carrières changent de signe en un clic, au gré des basses manœuvres et des liftings euphémisants, sans parler des rigolos, des sournois, des vandales, des pubeux, etc., que des robots éradiquent en quelques secondes.

Allez ! Je passe par la case maison, je ne déjeune pas avec David, je saute au bureau finir les cours en préparation et je file dormir dans le shinkansen... Et me réveille de bonne humeur pour la soirée avec T. grâce au discours scout...

« Nous croyons que nos shorts et nos camps sont expérience de l'Esprit de Dieu — ce Dieu conçu dans un tout autre contexte historique que le nôtre par cette incapacité de l'homme à expliquer les phénomènes naturels auxquels il était confronté — et que l'expérience de l'Esprit de Dieu est le chemin de l'ignorance.
La mission reconnaît d'abord en tout jeune qui ne s'est jamais masturbé devant une photo porno sans avoir honte en sentant son sperme se répandre dans le sac de couchage et en se demandant comment nettoyer les taches une vocation unique à l'absence de distance critique, à l'aliénation et à l'intolérance.» (Jean-Charles Massera, A cauchemar is born, p. 101-102)

jeudi 22 novembre 2007

Que leur mémoire n'hiberne pas

Dans la page Wikipédia du 22 novembre, le décès de Maurice Béjart a déjà été enregistré ! Sur DailyMotion aussi ! Repensant à lui, je me suis rendu compte qu'il avait été, dans mon histoire personnelle, de ceux qui m'avaient ouvert yeux et oreilles (j'avais dû voir sa Messe pour le temps présent à la télé et j'en avais ensuite eu le 33 tours...).
Quelques minutes plus tard, même page Wikipédia, les avis divergent sur l'utilité d'inscrire la naissance d'un acteur porno après celles d'Isild Le Besco et de Scarlett Johansson — joyeux anniversaire à elles deux !, ainsi qu'à Rosy Varte, qui aura 80 ans l'an prochain. C'est un autre 22 novembre que Kennedy a définitivement perdu cette opportunité.
C'était la rubrique cendres du jour.

« Car le rédacteur funéraire œuvre au milieu des pleurs et des gémissements, soutenant d'une main la veuve défaillante et, de l'autre, une grappe d'orphelins geignards. Il travaille à la feuille d'or parmi les tentures noires. Il cherche les mots qui consolent, qui guérissent, les mots qui requinqueront la veuve dont le visage apaisé, rafraîchi, repoudré, pourra plaire encore.» (Éric Chevillard, Dans la zone d'activité, extrait du n° 28 : « le rédacteur funéraire »)

Ici, les choses sont beaucoup moins impressionnantes. Sauf le froid, peut-être, qui surprend tout le monde. En sortant ce matin, je me demandais d'où je connaissais ces épaisseurs graduées de gris humides... Mais oui, évidemment : c'est le temps de Paris !
Mes trois cours se sont bien passés. À six semaines de la fin du semestre, les étudiants disposent déjà d'une large palette de possibilités de communication. Il faut maintenant les aider à oser, à combiner — et prier pour que leur mémoire n'hiberne pas.

Je récupère une partie de mon retard en visionnant le Ce soir ou Jamais du 14, sur la peur de l'extrême-orient. Les sinologues nous apprennent beaucoup de choses que les infos ne nous disent pas habituellement, c'est bon à entendre. Et puis j'aime bien le franc-parler de Ling Xi.

mercredi 21 novembre 2007

À vélo comme une fleur parmi les météores

Déjà minuit et demi. Stop.
En train de visionner (et de me poiler) le Ce soir ou Jamais du 13 (Stevenin, Mocky, Balandier, etc., que du bonheur !). Stop.
Pourtant belle journée, quoique froide. Stop.
Après deux cours et déjeuner, à la mairie, à vélo comme une fleur parmi les météores, pour inscrire visa permanent sur carte de séjour. Stop.
Enregistrement Deleuze-Guattari et vice-versa, Jeux d'épreuves en partie sur Célia Houdart, Virilio chez Veinstein. Stop.
Réunion de deux heures avec correction de copies et lecture de Chevillard Dans la zone d'activité (voir citation quand temps de la mettre). Stop.
Courriel au sénateur des Français à l'étranger pour demander protestation officielle. Stop.
Dîner avec Andréas, Sophie et ma collègue C., non pas pizzeria comme prévu, mais Baka.uma, près Kamimaezu. Stop.
Super ambiance, à raconter plus tard. Stop.

*  *
*

Monsieur le Sénateur,

Vous n'ignorez sans doute pas que le Japon vient d'appliquer et de mettre en service ce 20 novembre ses dernières mesures dites "anti-terroristes", notamment en imposant à tous les étrangers, y compris ceux qui disposent de visas permanents, une prise d'empreintes + photo + entretien, en sus du contrôle des passeports à l'entrée sur le territoire japonais.
Vous savez sans doute également que les seuls terroristes ayant agi de façon criminelle sur le territoire japonais étaient Japonais (la secte Aum, il y a une dizaine d'années).
En conséquence, ces mesures dites "anti-terroristes" sont particulièrement injustes et discriminatoires. Par conséquent insultantes.
Je souhaiterais qu'en tant que sénateur, et mandaté par le peuple français, vous saisissiez tous moyens de faire entendre le désaccord des citoyens français résidant sur le territoire japonais et de faire parvenir officiellement l'expression de ce désaccord aux autorités japonaises.
Je pense que vous aurez à coeur de vérifier mes dires auprès d'autres ressortissants français du Japon.
Dans l'attente de vos commentaires, avis et intentions, je vous prie de croire, Monsieur le Sénateur, à l'expression de mes respectueuses salutations.

mardi 20 novembre 2007

On met beaucoup de balles à côté

Dans le Asahi Shimbun ce matin, un article plutôt bref (Reuters donne plus de détails) sur les nouvelles mesures anti-terroristes qui entrent en vigueur aujourd'hui. Parmi lesquelles, en effet, le retour des empreintes digitales pour les étrangers entrant sur le territoire japonais, y compris ceux qui y travaillent depuis longtemps. Une vidéo de démonstration, avec musique d'aéroport, a également été réalisée. Je dis le retour car il y avait, jusqu'en 2000, une empreinte de doigt sur la carte de séjour. Il faut croire que le terrorisme a récemment fait une percée au Japon... Plus sérieusement, rappelons que le dernier attentat terroriste, celui de la secte Aum, avait été perpétré par des individus 100 % Japonais.
Une pétition existe déjà, pour l'abolition de cette mesure. Que je ne juge pas utile de signer. Non que je sois pour, mais parce que je ne crois pas à ce genre d'actions ici. Et que le suivisme américain des politiques japonais est au-delà de toute considération éthique. Seule une campagne de presse puissante et négative pourrait parvenir à faire retirer cette honteuse discrimination — si elle émanait de la presse nationale. Ce qui n'arrivera pas.

Comme je somnolais dans le train, des bribes de Serviles Servants prenaient d'oniriques proportions. Yeux ouverts, c'était la campagne japonaise, yeux fermés, c'était des bocaux de graisse et des doses d'héroïnes dans des lieux délabrés. Trois jeunes qui bavardaient derrière me maintenaient quand même plus près du monde réel.

« D'abord Willard. Chercher si ce nom me va bien. J'essaye donc tous les matins, sans ouvrir les yeux, en restant dans la position de mon réveil, sans bouger un membre. Je me concentre et pense. Et remue et cherche des images, des sons, qu'importe. Quelque chose à quoi me raccrocher. Rien, en fin de compte. Je ne suis rien mais je suis vivant. Voilà une chose que Brando ne m'enlèvera pas.» (Tarik Noui, Serviles Servants, p. 90)

J'ai fait mes deux cours dans la joie d'un homme pressé d'en finir parce que je venais de recevoir l'étonnant cahier — comment dire autrement ? — de la maison Dissonances, signé Fanette Mellier pour le graphisme de l'objet et Éric Chevillard pour le texte. C'est encore à Laure que je le dois. Sois-en remerciée, très chère !
Même L'Alamblog chronique, c'est dire !

« J'hésite. Le boucher débite avec précision une carcasse en côtelettes parfaites, on dirait plutôt qu'il tourne les pages de quelque littérature substantielle enfin dégagée des vaines abstractions.» (Éric Chevillard, Dans la zone d'activité, Paris : Éditions Dissonances, 2007, p. 2 — serait-ce la carcasse graisseuse de Brando, découpée par Willard ?... Non, non, secoue-toi !)

La nuit est tombée et il commence à faire frisquet quand David et moi retournons jouer au ping-pong au second sous-sol du gymnase universitaire. Les cheerleaders y ont maintenant leurs habitudes d'entraînement et nous ménagent systématiquement un espace pongistique de six tables. Notre reprise n'est pas brillante, on transpire à peine, on met beaucoup de balles à côté. Ça sera mieux la semaine prochaine...

lundi 19 novembre 2007

Le texte est fait comme ça

Ce matin, T. sort tôt pour aller poster son dossier de candidature. La voilà allégée et libre pour la journée. Partons au centre de sport, à Shibuya. Un mois qu'elle n'y est pas allée, avec tout ce qui s'est passé... Elle a du boulot pour se remettre en train (et perdre du poids). Tout ne se fera pas aujourd'hui.

À vélo statique, lecture de Tarik Noui. Serviles Servants se lit vite, le texte est fait comme ça, ce n'est pas un défaut. J'ai toutefois l'impression que ce serait mieux si j'avais souvenir du film Apocalypse Now... À moins que l'auteur compte sur le vague mémoriel pour créer un flou textuel. Car peu de contexte, peu de réalisme, plutôt un conte populaire. Du Perrault d'aujourd'hui ?

« Je débarrasse les plateaux repas et essuie la bouche de Brando. Et je m'en vais en silence. Brando se concentre sur deux hommes qui parlent. Ou crient ou autre chose. Peu importe. Le son est coupé. Brando n'a pas besoin d'entendre. les images suffisent. Ce sont les nouvelles gargouilles. Brando sait lire sur un visage. Les gestes. Attitudes soigneusement préparées par des professionnels. Ou celles, plus convulsives, du quidam. L'émission se termine. Les noms du générique pareils aux noms sur les monuments aux morts.» (Tarik Noui, Serviles Servants, Paris : Ed. Léo Scheer, coll. Laureli, p. 46)

« La télé, c'est le compost du réel.» (Ibid., p. 51)

Écoutant les informations politiques françaises (à la radio), je suis effaré par l'ampleur des conflits que ce gouvernement a sciemment déclenchés, avec une bien étonnante simultanéité. Comme si l'on avait prévu — machiavélisme d'aujourd'hui — que leurs bruits médiatiques s'amalgameraient et qu'ils se satureraient les uns les autres. Il ne resterait plus alors qu'à jouer le pourrissement, donner l'image de la fermeté face à de l'illégitime, rappeler aux Français qu'ils ont voté précisément pour ça (est-ce vrai ?)... Et tout retomberait comme un soufflé froid — avec le froid qui tombe, justement. Chacun des grévistes abdiquerait (les salaires amputés pèsent) devant le cynisme et la duplicité des directions et des politiques. Le syndicalisme lui-même en serait un peu plus discrédité. C'est dans le plan.
Rien à voir avec 68 dont les revendications étaient existentielles, voire ontologiques. C'est-à-dire PAS dans une logique de négociation pour gérer les miettes... C'est précisément pourquoi Sarkozy hait 68. Rien à voir avec ces grèves-ci.

Pour finir la soirée et laisser venir le marchand de sable, j'enregistre et écoute les derniers épisodes des Animaux dénaturés de Vercors. C'est vieillot et idéaliste, comme texte, comme sujet, même s'il y a un questionnement intemporel sur la définition de l'être humain, mais bien mis en onde, enlevé, vivant, surtout les trois derniers épisodes.

dimanche 18 novembre 2007

Devant parterres et caméras

Il y a quelques jours, j'avais pensé à écrire quelque chose du genre : les riches, depuis les niches géographiques et sociales d'où ils possèdent et contrôlent les politiques et les médias, parviennent maintenant à faire croire à la majorité de la population que la partie presque pauvre de la population est honteusement privilégiée par rapport à la partie véritablement pauvre de la population, sans jamais être eux-mêmes — les riches — mis en cause, quand bien même ils étaleraient devant parterres et caméras leur fortune et leur patrimoine. De sorte que les presque pauvres, y compris les cadres moyens qui estimaient avoir réussi à prendre l'ascenseur social dans les années 70-80, ne peuvent se raccrocher à rien pour éviter de rejoindre les cohortes d'employés, d'ouvriers, de chomeurs, etc., parmi les véritablement pauvres.
Le Ce soir ou Jamais du 12 novembre me rappelle tout à fait cela.

Il faut bien ça, et d'autres choses, pour m'accompagner pendant que j'essaie de réparer le blog endommagé hier soir (pas le JLR, celui du groupe mériméen). J'en profite, si l'on peut dire, pour passer à la version 2.3.1 de WordPress, non sans quelques frayeurs. Quant au problème depuis hier, après un essai positif avec un autre navigateur, je comprends que c'est un problème de cache à vider, qu'en fait tout fonctionne déjà correctement.

Pendant ce temps, T. rédige un dossier de candidature pour une université. On ne peut pas dire laquelle. C'est d'ailleurs pour faire des photos de bonne qualité pour ce dossier que nous sortirons vers deux heures, irons à Ochanomizu dans un lieu repéré par T. sur le web, un minuscule appartement transformé en studio photo numérique sur deux étages. Et le résultat est très bon : appareil polaroïd numérique, réflecteurs, six prises à visionner ensemble sur écran pour choix des deux meilleures, celles dans lesquelles T. garde toute sa beauté mais avec un sérieux, une gravité qui sied au poste.
Elle rentre à la maison continuer son dossier (et le continuera jusqu'à deux heures du matin), je reste dans le JR pour un rapide aller-retour au Yamaya de Shinjuku. Là, en effet, je pense pouvoir trouver de l'huile d'olive à moins de 1.000 yens le litre. Comme prévu, Yamaya est toujours le plus fort ! Le litre d'extra vierge première pression à froid à 980 yens. Et mieux encore, la bouteille de deux litres à 1780 yens. Je prends ! C'est le prix du litre presque partout ailleurs (les prix ayant augmenté depuis deux ou trois mois, du fait que le change monétaire et la hausse du pétrole sont très défavorables au yen). Et un bon bordeaux, pendant que j'y suis.
On l'entamera dès le dîner ; des huîtres frites et de la soupe au miso. Fin de la saison 6 de 24 Heures. Je commenterai un autre jour.
Pour accompagner T., sans la déranger, je regarderai L'Antidote (V. de Brus, 2005) sur TV5 Monde jusqu'à pas d'heure, film pitoyable au demeurant. Mais c'est tout de même émouvant de revoir Villeret. Clavier, lui, ne réussit bien que la dyslexie.

samedi 17 novembre 2007

Rayons solaires en armes luisantes

Pâle soleil, ce matin. Assez pour me guider dans les choix stratégiques de ma préparation de cours. Ce sera de présenter le chapitre central de L'Étranger, celui du meurtre, sous son jour le plus cru et le moins mentionné, y compris par Camus lui-même : Meursault est victime d'une insolation. Qu'on relise sous l'angle clinique, tous les symptômes y sont et Meursault ne fait rien pour améliorer son état : il boit du vin, reste au soleil et ne porte pas de chapeau. Après cette entrée en matière un peu provocante aux yeux des puristes (quoique le risque d'insolation ait été énoncé par une infirmière dès la fin du premier chapitre), on peut passer aux aspects symboliques & littéraires. En arrivant sur la plage, Meursault ne tient pas compte du mauvais présage que sont les « asphodèles tout blancs sur le bleu déjà dur du ciel » (p. 80), alors que Marie éparpille les pétales de ces fleurs des morts. Le déroulement de la journée est chronologique et à la limite de l'ennuyeux : la baignade heureuse (la troisième du couple), l'excellent déjeuner pris dans le cabanon, la promenade digestive... durant laquelle survient la première altercation, à trois contre les deux « Arabes ». Un peu plus tard, Sintès blessé retourne sur la plage et Meursault le suit. C'est alors le temps de la deuxième altercation, à deux contre deux. On est « tout au bout de la plage » (89), les « Arabes » disparaissent, finalement, et Sintès parle « de l'autobus du retour » (91).
La suite est donc un supplément, un bonus gratuit : les veines gonflées par la surchauffe physiologique, en proie au délire, peut-être attiré par l'ombre et l'eau claire, Meursault retourne seul vers la source du bout de la plage et se retrouve face à son destin, qui a la forme d'un Arabe, seul lui aussi. Tirer ou ne pas tirer, là est la question. Et ne tirer qu'une fois pourrait passer pour de la légitime défense. Non, il faut faire quelque chose de définitif. Tirer encore quatre coups gratuits. Parce qu'on sait que c'est ce qui est gratuit qui coûte le plus cher, finalement. Alors, Meursault aurait-il enfin eu une véritable occasion de libre arbitre ? (De quoi rendre jaloux le Roquentin de Sartre.) Il pourra toujours le croire, du fond de sa prison, mais rien n'est moins sûr, littérairement : les occurrences et les contextes négatifs du « soleil », dans tout le chapitre et jusque dans le passage du revolver (quand « le soleil a glissé dessus », 90), auxquelles s'ajoutent celles et ceux du « rouge » et du « sang », imposent une mélodie obsédante d'où toute liberté est exclue et qui atteint son paroxysme par la transformation des rayons solaires en armes luisantes, abrutissantes (« cymbales du soleil », 94) et bien plus menaçantes que le couteau de « l'Arabe » (« épée de lumière », 92, « glaive éclatant jailli du couteau », 94), dont Meursault ne pourra se débarrasser « pas » à « pas » (94) mais d'un coup explosif, en tirant et détruisant « l'équilibre du jour » (95) — un équilibre qui était la résultante de forces trop puissantes pour lui...

J'en sors épuisé. J'ai besoin viiiite du Saint-Martin et d'un bon remontant !
Ironie de Yukie, il reste un couscous. Comme ça, je ne quitte pas l'Algérie. À quoi je fais ajouter un peu de frites. Ce n'est pas tous les jours qu'on couvre un meurtre.
T. me propose ensuite d'aller faire un tour à Yurakucho, aux soldes de Sun Fair Motoyama. On y achètera peu de choses (un parapluie, des gants, une cravate, pour ma part). On cherche ensuite ma crème après-rasage Givenchy Blue Label — mon brin rebelle — mais on apprend à Mitsukoshi qu'elle n'est pas distribuée du tout au Japon. Faudra que je m'en fasse envoyer. Ou que je m'en passe.
Fin d'après-midi dans la féérie lumineuse de Ginza.
Le soir, quelques épisodes de 24 Heures puis la prise de tête avec Wordpress et le problème des espaces insécables qui disparaissent...

vendredi 16 novembre 2007

Glaires sous pli ministériel

Je ne peux que m'associer avec joie à la proposition d'Éric Chevillard.

« [...] Si ces tests ADN étaient étendus à toute la population, ils garantiraient la saine origine des Français et permettraient l’extradition pattue militari des usurpateurs. Je suggère donc à chacun de mes concitoyens de faire parvenir sans délai et sous la forme qui lui paraîtra la plus opportune un échantillon de son urine à monsieur Brice Hortefeux, 101 rue de Grenelle, Paris.
Ou plus simplement, puisque les techniques d’analyse sont désormais si fiables qu’il suffit de presque rien pour distinguer coupables et innocents : un crachat.»


Et vais de ce pas m'enquérir de la meilleure façon d'empaqueter mon glaviot en courrier par avion.

En attendant l'envoi des glaires sous pli ministériel, je garde toute ma salive pour répondre ce matin à d'éventuelles questions relatives à l'octroi d'un visa permanent au Japon...
En effet, j'ai reçu la semaine dernière la convocation sur laquelle j'avais rédigé mon adresse en février, en déposant ma demande. Alors que je croyais que ça viendrait en mai, ça arrive en novembre. Il faut dire que je n'ai rien fait pour accélérer le dossier d'aucune façon, de crainte de froisser des susceptibilités contraires à la bonne marche du processus. Je suis donc — bien habillé mais sans cravate — à 10 heures dans le nord de Fushimi, je prends l'ascenseur pour le 3e, j'avise le panneau pour l'ordre des opérations (il y a déjà deux bonnes centaines d'immigrés de toutes origines qui attendent sur des rangs de fauteuils ou dans des queues), me dirige vers le guichet des timbres fiscaux, en achète deux à 4.000 yens, vais au comptoir 10 pour déposer ma convocation et mon passeport, m'assieds à mon tour en attendant qu'on appelle le numéro qu'on m'a donné, le 452, alors qu'on appelle à ce moment le 431, lis une vingtaine de minutes A Cauchemar is born tout en suivant le mouvement des numéros et des appelés, manque m'endormir tellement tout est calme ici, vais au comptoir 11 quand mes trois chiffres s'y affichent, récupère mon passeport des mains d'un homme souriant que je remercie et... c'est tout. Pas de question subsidiaire éliminatoire comme dans les grands concours de Pif Magazine, pas de test linguistique ni de dépôt d'ADN comme en France. Rien ne sert de postillonner. Garde ta salive pour hurler ta joie !
C'est quand même cool le Japon (ceci dit, ça fait quand même quinze ans que j'y suis...).

« Pékin et Bagdad ont affirmé que leurs avions avaient pris pour cible plusieurs postes de commandement et radars au sud du 50e parallèle, situés à moins de 110 kilomètres de Paris, et justifié les raids par l'augmentation de la fréquence des opérations françaises de défense antiaérienne.
[...] Les premières réactions dans le monde sont venues de Vienne et de Tokyo. L'Austro-Hongrie a condamné les frappes et accusé la nouvelle administration chinoise d'ignorer "tous les principes et les normes internationales humanitaires" (Jean-Charles Massera, A Cauchemar is born, Paris : Verticales, coll.  Minimales, 2007, p. 17 et 19)

Ayant regagné la base à temps, je déjeune au Downey avec David et un collègue japonais. On parle du film Mon petit Doigt m'a dit, que le collègue a vu mais dont il avait visiblement oublié la trame et sa subtilité — lui qui aime pourtant l'opéra n'a aucun souvenir de l'effet de l'air des Pêcheurs de perle sur Catherine Frot, rendue amnésique par une solive de cimetière.
On n'a guère le temps d'épiloguer sur l'excellence des barbouzes à la retraite. Remonté au bureau, j'y expédie les tâches courantes pour m'éclipser dès que possible et aller prendre un shinkansen bien mérité dans lequel je dors près d'une heure et demie, avant que T. me serve la soupe en même temps que quatre épisodes de barbouzes pas encore à la retraite (épisodes de la 6e saison de 24 Heures : récupération des têtes nucléaires, fin des islamistes, la Chine menaçante réveille la Russie, le bureau ovale change de tête).
Après quoi, je prends la machine à remonter le temps et m'attelle à la journée décisive de Meursault, jusqu'aux coups de feu qui détruisent « l'équilibre du jour.» (Albert Camus, L'Étranger, folio 2, p. 95) — et après je vais me coucher à mon tour.

jeudi 15 novembre 2007

Solde du jour

« Ai fait répéter du futur simple le matin. Prononcer des horaires jusqu’à 15h. Puis entendre « Monsieur Livingstone, je présume... » dans le film Mon petit doigt m’a dit. Suis comblé.»
(c'est ma contribution aux Vies du jour en 2 lignes chez François Bon — la mienne en fait 3, désolé.)

J'avais d'abord pensé à lapidaire ou jour dit lapidé, en rapport aux diamants qui sont retrouvés par Catherine Frot et André Dussolier dans le savoureux film de Pascal Thomas adapté du roman d'Agatha Christie que nous avons commencé à étudier dans le cadre du séminaire de 3e et 4e année, et puis ça n'a pas résisté à la simplicité requise, à la lapidarité elle-même.

Dans le couloir quelqu'un m'appelle par mon nom. C'est une collègue de Tokyo, démarcheuse d'un éditeur, de surcroît, venue présenter quelques ouvrages à notre departement. J'ai beaucoup d'estime pour ce cumul que j'ai moi-même pratiqué vers 1994-1996, pour tout ce qu'il apprend des universités où l'on se rend en visite. Mais notre conversation dévie rapidement sur Volodine. Elle connaît en effet François B., collègue de Tokyo qui souhaite au moins autant que moi une invitation de Volodine au Japon un jour, et surtout elle m'informe qu'il y a trois collègues japonais qui seraient intéressés pour le traduire et qui auraient même commencé des bouts. François nous en parlera bientôt. Je suis impatient d'entendre ça et de rencontrer ces courageux traducteurs prêts à faire connaître notre grand-auteur.

Pendant que T. va écouter Michel Wieviorka et Kang Sang-Jung à l'Institut, je me console de n'être pas à Tokyo en visionnant le Ce soir ou jamais du 7 sur l'actualité de la semaine dernière (Sarko en Bushie, Sarko allume le Tchad, parents d'enfants d'une mère porteuse, et quelques sous-sujets comme l'antiaméricanisme made in France, ou savoir si Michel Maffesoli est plus ou moins réactionnaire que Thierry Wolton... Bien que les avis soient très différents sur presque tous les sujets, la conversation ne devient ni acide ni amère, ni rancie ni doucereuse non plus.

mercredi 14 novembre 2007

Coup d'état — mais dans un verre d'eau

Sans aller jusqu'à Sirius, mes dix mille kilomètres d'éloignement font paraître comiques les gesticulations leoscheeriennes visant à remplacer une institution inique et vérolée (celle des Prix littéraires dans son ensemble) par une institution usurpatoire et partiale plus encore. Je suis de l'avis de François que ces hochets d'or ou de plastique devraient cesser d'exister et n'ai proposé de Prix JLR que pour saper un peu plus le système. On aurait pu ainsi avoir des Prix B, JLR, LF, TL, et des dizaines d'autres encore, dont le bruit médiatique aurait pu porter un discrédit durable aux institutionnels. Au lieu de quoi on s'échine à publier un communiqué comme si l'on réglait un coup d'état — mais dans un verre d'eau.

Et quand même. Je suis très heureux du Wepler pour Olivia.
Ainsi va le monde — aporétiquement.

Après les deux cours du matin, je m'échappe tout de suite. Pas assez de temps pour aller à l'immigration, à cause de la réunion de 15h15, mais assez pour aller au sport. Je pédale sur place, je transpire vite, le corps déjà échauffé par la proxémique de classe. J'avance encore dans le Livre blanc, qui va bientôt finir. Je n'en ai pas encore parlé mais j'ai toujours cette réminiscence, depuis les premières pages. Ça vient de la notion de friche, de lieu non cartographié. Et aussi du ton de Vasset, plus intime et plus juste que dans ses livres précédents. Ça me renvoie subtilement (comme un alcool) à au moins un passage de Michaël Ferrier...

« Cette nuit-là, la deuxième soirée commençait assez doucement. Nous avions pris plusieurs métros de suite, changé dix fois de correspondance, j'avais l'impression qu'il voulait me perdre, ou bien semer quelqu'un. Il procédait toujours de la sorte : avec lui, Tokyo devenait une course-poursuite, un immense polar. Finalement, après plusieurs détours, nous arrivâmes dans l'ouest de la ville, du côté de Kokubunji. En sortant du train, il bifurqua soudainement ; au lieu de s'engager vers la gare, il prit un petit escalier de traverse, juste à côté du rail, puis il poussa une barrière...
[...] Nous étions arrivés sur une plate-forme entourée d'herbes, l'obscurité était presque totale, seule une loupiote jaune indiquait l'entrée d'une trappe, surmontée d'un verrou que Yo tira sans hésitation. La planche se souleva en grinçant, dévoilant une cavité. C'était un trou dans le sol d'environ trois mètres de profondeur : en penchant bien la tête, on pouvait voir une série d'arbustes étranges plantés bien régulièrement en contrebas.
"Regarde... des
nanpaku-udo. Tu connais ce légume, bien sûr ?..."» (Michaël Ferrier, Tokyo, Petits portraits de l'aube, Paris : Gallimard, 2004, p. 47-48)

Et aussi au très beau Conduite intérieure de Pierre Marcelle (1993), pour l'errance autour du périphérique, l'habitat inhospitalier, les sites blancs, etc.

« [...] Ce n'était plus une ville mais une maquette : qui vivait là ? Armé de ma carte, je traquais la moindre brèche : les quelques mètres carrés de blanc laissés, porte de CLignancourt, par les parking du dépôt de la RATP ou bien le creux que formait, porte des Lilas, le toit d'un réservoir souterrain.
Mais plus je m'acharnais, plus les trouées rétrécissaient : ce n'étaient plus que dalles noirâtres et humides sous les ponts, cours encombrées de poubelles au fond des porches, terrasses jonchées de détritus, rampes de parking s'enfonçant dans la pénombre, terre-pleins herbeux à la croisée des routes et, au centre des immeubles, des puits de poussière clos par une verrière constellée de fientes de pigeon. [...] »
 (Philippe Vasset, Un Livre blanc, p. 123-124)

Dîner avec Sophie, Andreas et Benoît au Paragon, derrière Motoyama. Du coup, on y vient tous les quatre en vélo. Andreas et moi en profitons pour aller faire quelques courses au Matsuzakaya (l'huile d'olive a beaucoup augmenté, on paie la faiblesse du yen). Près des pots d'anchois, nous reconnaissons Sophie téléphonante. Pourtant le rapport anchois / Sophie n'est pas évident. Traversons le carrefour de Motoyama pour rejoindre Benoît téléphonant à un croisement de ruelles.
Excellente cuisine fusion asiatique. On parle un peu musique (entre autre). Chacun essaie de résumer ses goûts ou son parcours. Entre les commandes de boissons qui fusent, les plats épicés qui arrivent pleins et repartent vides. J'essaie d'expliquer pourquoi je n'en écoute presque plus...
Et de retour à la maison, j'y replonge pour deux heures sous prétexte d'envoyer à Sophie quelques références, style Muslimgauze, Stereolab ou Mouse on Mars.

Là, Andreas répète ce que Sophie vient de lui apprendre : comment un prof américain doit se protéger d'éventuelles accusations d'attouchement ou de harcèlement sexuel quand un élève lui donne un hug. C'est dommage, j'ai sorti l'appareil-photo trop tard, je n'ai pas pu la prendre, elle, faisant cela... Il faut lever les bras au dessus de la tête, façon chimpanzé, pour bien montrer qu'on n'est pas l'auteur d'un mouvement vers l'enfant. Et le dire haut et fort.
À rapprocher du fait divers cité la semaine dernière dans les médias français : une lycéenne américaine exclue quelques jours pour avoir pris une (ou un) de ses camarades dans ses bras. Le directeur de l'école expliquait qu'entre les enfants, ça commence par un hug et on ne sait pas où ça finit...

mardi 13 novembre 2007

Donner plus, mais à moins de personnes

Dans le shinkansen en écoutant deux Jeux d'épreuves, les deux derniers (3 et 10 novembre). Moyennement intéressants, je ne les recommande pas (Guyotat, Quignard et Sollers n'ont pas trouvé là leurs meilleurs critiques et les éloges de Fottorino ne font pas du tout envie — petit bras, Joseph, ces temps-ci !). On a sûrement mieux à faire ailleurs. En revanche, je suis allé comme promis voir les dernières Masses critiques disponibles et j'écoute attentivement celle avec Benoît Yvert (du 20 octobre 2007) entre Shizuoka et la sortie sur le pavé ensoleillé de Nagoya. Yvert n'est pas devenu en un an un foudre de précision mais c'est nettement moins abscons qu'au Tout arrive du 26 octobre 2006. Le rapport Livre 2010 et son colloque sont passés par là, il y a de l'info sur l'état de l'édition et de la librairie mais pas vraiment de vision de l'avenir. Le CNL va donner plus, mais à moins de personnes ; c'est ça la nouvelle démocratie, Coco ! Pour l'économie numérique, oui !... On a créé une commission qui y réfléchit. Pour les concentrations (Editis, Hachette), bonhomme, on ne désapprouve pas et on répond à côté de la question.
Connaître le sérail, c'est nourrir les détours...

Grande forme. Deux cours comme rien. Et puis encore à fouiner dans les plugins de WordPress. Faut dire que je suis tombé sur un bug grave. Par exemple, pour préparer l'édition d'un classique littéraire, les espaces insécables sont absolument nécessaires, il y a même un bouton pour en insérer. Puis ils sont enregistrés par l'éditeur de blog (TinyMCE), on peut les voir en regardant le code source, mais dès que l'on rouvre le document pour le modifier, les espaces insécables sont automatiquement remplacés par des espaces normaux, et sans prévenir ni expliquer. Je suis allé exposer ça dans le forum ad hoc mais on ne se bouscule pas pour me répondre...

Enfin, je passe un bon moment à écouter parler de sexe.
C'était dans Ce soir ou Jamais de jeudi dernier. L'intro Marcel Gauchet / Henry Weber ne casse pas des briques. Prendre son mâle en patience parce que la suite le mérite bien : haute qualité des échanges — sauf Katoucha qui n'a quand même pas le niveau (quelque noble que soit par ailleurs son combat).

lundi 12 novembre 2007

Des boîtes de thé le fond lumineux

« À errer sur ces périmètres vacants où rien n'accrochait le regard, j'éprouvais le même sentiment de flottement qu'à la lecture des Corps conducteurs de Claude Simon ou de L'Inquisitoire de Robert Pinget, textes qui ne comportent pas de perspective clairement ménagée mais déploient, telles des cartes, leurs minutieuses descriptions dans toutes les directions et où chaque détail, même le plus trivial, est riche d'un mystère jamais épuisé. Pareils livres manifestent l'étendue, contrairement aux récits de voyage, qui se contentent de réduire l'espace à un itinéraire et d'aligner dates et noms comme on collectionne les cartes postales.» (Philippe Vasset, Un Livre blanc, p. 99-100)

Quand j'ai lu ça, ce matin, dans ma baignoire, j'ai d'abord relu trois fois, pour éprouver la justesse de la remarque, approuver le choix des œuvres, puis je me suis souvenu des errances dans Bleston (L'Emploi du temps de Butor), des fausses pistes et des itinéraires inutilisables dans Berlin ou New York (Robbe-Grillet), des plans trompeurs que l'on trouve dans René Leys (Victor Segalen) ou dans Le Maintien de l'ordre (Claude Ollier)...

« La tentation d'inventer ce que je n'arrivais pas à identifier était grande, mais y céder m'aurait conduit à écrire un roman, et je voulais autre chose : une réalité trouée, friable et infiniment plus mystérieuse que n'importe quelle histoire inventée.» (Ibid., p. 102)

« Les lieux vides et flous que j'explorais m'offraient le surplus d'inconnu que me refusait désormais la fiction, musique d'ambiance moulinée par la télévision et les magazines, pâte grise égalisant les surfaces, arrondissant les angles et bouchant les fissures. J'étais revenu au réel pour trouver du merveilleux, alors que c'est précisément cette quête qui m'en avait, à l'origine, éloigné.» (Ibid., p. 104)

Il faudrait citer encore et encore, tellement c'est intéressant et pertinent. Mais cela reviendrait... à publier le livre en ligne !
Et puis il fallait bien sortir du bain...

Il fait très beau. Lessive. Quand le linge est étendu et que T. a fermé son deuxième carton de documents rangés, nous allons déjeuner au Saint-Martin. Puis marchons jusqu'à Korakuen pour faire des courses à Seijo Ishii. Au moins deux semaines que nous n'avons plus de fromage, que nous raclons des boîtes de thé le fond lumineux.

dimanche 11 novembre 2007

Ça oscille entre euphémisme et contresens

Alors là, il est minuit moins sept et je ne sais pas du tout ce dont je vais parler.

Vingt minutes plus tard, ça n'est guère mieux.
J'ai passé une bonne partie de la journée à finir de faire fonctionner un blog pour une équipe de recherche sur Mérimée, pour l'instant pas ouvert au public. Et ça marche. Mais il faut que j'écrive des notices pour que les collègues sachent comment poster des articles, ouvrir un texte à corriger, etc.
Pendant ce temps, T. a commencé à ranger — ça fait des semaines qu'elle se promet de le faire — des tonnes de documents relatifs aux affaires familiales.
Le problème quand on veut ranger, c'est qu'il faut énormément étaler pour trier, répartir, rouvrir les enveloppes, relire les documents, avant d'effectivement pouvoir commencer à ranger (d'une part) et jeter (d'autre part). Il y en a au minimum pour deux jours.

On sort pour marcher. La pluie a cessé. Il fallait qu'on bouge. Tranquillement jusqu'à Jimbocho, pour déjeuner dans un bon restaurant chinois (toujours le même, dans ce quartier). Dans une grande librairie, T. cherche les traductions japonaises de L'Étranger pour voir les différentes traductions de « manquer » dans l'idiolecte de Sintès. Et en effet, les traductions, ça oscille entre euphémisme et contresens. Il faudra que je diligente une enquête plus détaillée. J'ai une petite idée de la personne à qui je pourrais demander cela...

À notre retour, je m'aperçois que j'ai complètement oublié d'écouter France Culture, cette semaine. (Mais où va-t-on ?) Et je découvre qu'un feuilleton a commencé, adaptation des Animaux dénaturés de Vercors. Je saute dessus et enregistre les cinq épisodes de la semaine à la file tout en écrivant des courriers. Quand j'étais lycéen, ce livre a été un des plus formateurs de ma pensée de l'homme, j'en ai un souvenir très précis. Après cette ouverture pragmatique sur l'ontologie, aucun discours philosophique ne m'a permis par la suite d'approcher plus près la question humaine. D'autres œuvres littéraires, oui. Mais le discours philosophique, non.

Et je viens de voir La Vérité si je mens 2, sur TV5 Monde. Pour la question humaine, c'est bien aussi.

samedi 10 novembre 2007

Les Goncourt Renaudot Médicis et Fémina du JLR

De six à huit, préparation des notes pour le cours. Le chapitre IV de L'Étranger oppose tout d'abord le couple sain que forment Meursault et Marie aux couples malsains formés par Sintès et sa maîtresse d'un côté et Salamano et son chien de l'autre. Comme en reflet ou en cascade, ces deux couples malsains vont se défaire : Sintès frappe violemment la faible femme, au point qu'un agent de la force publique doit intervenir pour exfiltrer la victime, tandis que le chien de Salamano disparaît pendant que son maître admire... le Roi de l'évasion à la foire. Mais tandis que le lecteur perçoit bien, par les mots du texte, que ces couples sont malsains du fait de l'aliénation de leurs membres, de leur enfermement dans des relations aliénantes, Meursault,