Seul au sento avant le petit déjeuner, je charge mes piles. L'heure du bain est une de mes résistances à la culture japonaise, outre le natto, évidemment — T. mangera ma part au petit déjeuner. Dans les hôtels traditionnels, on me prie toujours d'y aller le soir, après le dîner, pour se réchauffer avant de se coucher. Mais c'est une heure où j'ai l'eau en horreur, mon corps s'y dissoudrait. En revanche dès potron-minet, je suis prêt à me plonger dans toutes les baignoires du monde — alors qu'ici, il n'y a guère que les singes qui apprécient ça. Qui veut conclure ?

Percé de-ci de-là, le brouillard nous laisse espérer. Après le petit déjeuner, qui est à peu près comme un dîner, nous nous équipons pour randonner dans la montagne... et dans le temps. Parce qu'aller chercher ce sentier au milieu des bouleaux et des bambous nains à trois kilomètres en amont de Shiga-Kogen, après avoir traversé une rivière sur des pierres en tenant une corde c'est aussi pour moi revenir 14 et 13 et 12 et 11 ans en arrière, dans un entassement mémoriel de promenades estivales. En revanche, T. n'a de souvenirs qu'hivernaux, par ici.

En voiture jusqu'au mont Shirane, où l'on arrive vers 11 heures. Trois cents mètres de béton bien pentus permettent d'accéder  à l'espace grillagé d'où l'on peut admirer l'eau bleu de cobalt du cratère, à bonne distance pour ne pas être intoxiqué par l'esprit de sel et autres émanations du lieu.
Plus loin, dans la grande descente sur Kusatsu (la ville qui pue, c'est étymologique), il y a une zone de fumerolles soufrées, parcourue de concrétions jaune canari. Au bord de la route qui la traverse, un panneau indique qu'il est interdit de s'arrêter.
Parking près de la place centrale et déambulation dans ruelles et boutiques. Un petit restaurant d'apparence rustique, accolé à un établissement de bains, nous propose une excellente soupe avec des légumes de montagne (sansaï) que nous accompagnons de friture de poulet. Je connaissais déjà le centre de Kusatsu, ses eaux puantes mais réputées pour soigner toutes sortes de maladies de peau. Je découvre avec T. des ruelles qui mènent à la lisière de la ville, avec un autre site d'eau fumantes, moins puissantes mais ouvertes sur le flanc de montagne et les derniers feux des momijis.

Comme on remonte vers le Shirane, le brouillard finit de se lever et le soleil enfin paraît, nous laissant admirer tout le paysage et les 1500 et quelques mètres d'où nous regardons le monde.
Nous nous arrêtons entre notre hôtel et le lieu de la ballade de ce matin, à Kidoike, de façon à gagner rapidement un petit chemin de planches qui traverse des marécages. Les rayons rasants qui viennent frapper les pins, de deux couleurs, et les bouleaux lumineux, sans feuilles, qui ouvrent leurs branches comme d'extatiques feux d'artifice. Descendons hors-piste, entre bambous et hautes graminées.

Sieste et dîner, au moins aussi plantureux que celui d'hier — à ce rythme-là nous risquons de prendre plusieurs kilos en trois jours !
Moisson de photos à transférer dans l'ordinateur (portable, toujours avec moi) un peu dans le style de Higashiyama Kaii (peintre contemporain dont les toiles sont couvertes de forêts, avec un cheval blanc qui donne l'échelle — ici, c'est une voiture).

Ajout du 5 : il suffit que je tourne le dos trois jours pour que Pierre Assouline déconne encore plus que d'habitude.
« Tous ceux qui avaient jusqu’ici le monopole de l’écriture et du « discours légitimé » devraient s’accomoder désormais du changement de paradigme : les dominés peuvent enfin répondre sans grands risques aux dominants, fussent-ils des auteurs à la mode », écrit un certain libellophile en fin d'un long commentaire. Je crois bien avoir écrit quelques phrases du même tonneau il y a déjà un bon moment. Je l'en félicite vivement. Juste que là, j'aurais écrit « devront ».
Je me laverai la tête en écoutant la voix amie de François, ce même soir chez Veinstein.