Sans aller jusqu'à Sirius, mes dix mille kilomètres d'éloignement font paraître comiques les gesticulations leoscheeriennes visant à remplacer une institution inique et vérolée (celle des Prix littéraires dans son ensemble) par une institution usurpatoire et partiale plus encore. Je suis de l'avis de François que ces hochets d'or ou de plastique devraient cesser d'exister et n'ai proposé de Prix JLR que pour saper un peu plus le système. On aurait pu ainsi avoir des Prix B, JLR, LF, TL, et des dizaines d'autres encore, dont le bruit médiatique aurait pu porter un discrédit durable aux institutionnels. Au lieu de quoi on s'échine à publier un communiqué comme si l'on réglait un coup d'état — mais dans un verre d'eau.

Et quand même. Je suis très heureux du Wepler pour Olivia.
Ainsi va le monde — aporétiquement.

Après les deux cours du matin, je m'échappe tout de suite. Pas assez de temps pour aller à l'immigration, à cause de la réunion de 15h15, mais assez pour aller au sport. Je pédale sur place, je transpire vite, le corps déjà échauffé par la proxémique de classe. J'avance encore dans le Livre blanc, qui va bientôt finir. Je n'en ai pas encore parlé mais j'ai toujours cette réminiscence, depuis les premières pages. Ça vient de la notion de friche, de lieu non cartographié. Et aussi du ton de Vasset, plus intime et plus juste que dans ses livres précédents. Ça me renvoie subtilement (comme un alcool) à au moins un passage de Michaël Ferrier...

« Cette nuit-là, la deuxième soirée commençait assez doucement. Nous avions pris plusieurs métros de suite, changé dix fois de correspondance, j'avais l'impression qu'il voulait me perdre, ou bien semer quelqu'un. Il procédait toujours de la sorte : avec lui, Tokyo devenait une course-poursuite, un immense polar. Finalement, après plusieurs détours, nous arrivâmes dans l'ouest de la ville, du côté de Kokubunji. En sortant du train, il bifurqua soudainement ; au lieu de s'engager vers la gare, il prit un petit escalier de traverse, juste à côté du rail, puis il poussa une barrière...
[...] Nous étions arrivés sur une plate-forme entourée d'herbes, l'obscurité était presque totale, seule une loupiote jaune indiquait l'entrée d'une trappe, surmontée d'un verrou que Yo tira sans hésitation. La planche se souleva en grinçant, dévoilant une cavité. C'était un trou dans le sol d'environ trois mètres de profondeur : en penchant bien la tête, on pouvait voir une série d'arbustes étranges plantés bien régulièrement en contrebas.
"Regarde... des
nanpaku-udo. Tu connais ce légume, bien sûr ?..."» (Michaël Ferrier, Tokyo, Petits portraits de l'aube, Paris : Gallimard, 2004, p. 47-48)

Et aussi au très beau Conduite intérieure de Pierre Marcelle (1993), pour l'errance autour du périphérique, l'habitat inhospitalier, les sites blancs, etc.

« [...] Ce n'était plus une ville mais une maquette : qui vivait là ? Armé de ma carte, je traquais la moindre brèche : les quelques mètres carrés de blanc laissés, porte de CLignancourt, par les parking du dépôt de la RATP ou bien le creux que formait, porte des Lilas, le toit d'un réservoir souterrain.
Mais plus je m'acharnais, plus les trouées rétrécissaient : ce n'étaient plus que dalles noirâtres et humides sous les ponts, cours encombrées de poubelles au fond des porches, terrasses jonchées de détritus, rampes de parking s'enfonçant dans la pénombre, terre-pleins herbeux à la croisée des routes et, au centre des immeubles, des puits de poussière clos par une verrière constellée de fientes de pigeon. [...] »
 (Philippe Vasset, Un Livre blanc, p. 123-124)

Dîner avec Sophie, Andreas et Benoît au Paragon, derrière Motoyama. Du coup, on y vient tous les quatre en vélo. Andreas et moi en profitons pour aller faire quelques courses au Matsuzakaya (l'huile d'olive a beaucoup augmenté, on paie la faiblesse du yen). Près des pots d'anchois, nous reconnaissons Sophie téléphonante. Pourtant le rapport anchois / Sophie n'est pas évident. Traversons le carrefour de Motoyama pour rejoindre Benoît téléphonant à un croisement de ruelles.
Excellente cuisine fusion asiatique. On parle un peu musique (entre autre). Chacun essaie de résumer ses goûts ou son parcours. Entre les commandes de boissons qui fusent, les plats épicés qui arrivent pleins et repartent vides. J'essaie d'expliquer pourquoi je n'en écoute presque plus...
Et de retour à la maison, j'y replonge pour deux heures sous prétexte d'envoyer à Sophie quelques références, style Muslimgauze, Stereolab ou Mouse on Mars.

Là, Andreas répète ce que Sophie vient de lui apprendre : comment un prof américain doit se protéger d'éventuelles accusations d'attouchement ou de harcèlement sexuel quand un élève lui donne un hug. C'est dommage, j'ai sorti l'appareil-photo trop tard, je n'ai pas pu la prendre, elle, faisant cela... Il faut lever les bras au dessus de la tête, façon chimpanzé, pour bien montrer qu'on n'est pas l'auteur d'un mouvement vers l'enfant. Et le dire haut et fort.
À rapprocher du fait divers cité la semaine dernière dans les médias français : une lycéenne américaine exclue quelques jours pour avoir pris une (ou un) de ses camarades dans ses bras. Le directeur de l'école expliquait qu'entre les enfants, ça commence par un hug et on ne sait pas où ça finit...