Cours à l'Institut franco-japonais ce matin : chapitre II de la seconde partie de L'Étranger d'Albert Camus, dont le thème est : la vie de Meursault en prison. Se méfier tout d'abord de la relation de ce chapitre avec le précédent, le I, à la fin duquel le narrateur précise que l'instruction de son procès a duré 11 mois. Les 5 mois dont il est fait mention dans le chapitre II ne sont pas après ces 11 mois mais à l'intérieur, c'en sont les 5 premiers. Cette inclusion donne la clé de lecture du chapitre : le traitement thématique du temps, le même temps revu sous plusieurs angles. Chapitre I (Cf. samedi dernier) : l'avocat et le juge qui transforment une instruction criminelle en procès moral ; Meursault l'athée devenant, « Antéchrist » (111), un ennemi de la société d'ordre.  L'ordre, étant vertical, n'admet pas que chaque homme soit « comme tout le monde » (103).
Chapitre II : noter toutes les expressions du temps, les allers et retours dans ce temps de quelques mois alors qu'il n'y a plus d'espace, sauf durant les 5 pages du parloir (114-119) ; espace alors saturé de bruit et de lumière où Marie et Meursault (ne) sauvent (que) les apparences. Puis le même temps revu sous l'angle des femmes et du tabac, puis sous celui de la libération de l'esprit par le souvenir, puis sous celui du sommeil. Le gardien-chef (maître des clés) est peut-être celui qui, en quelque sorte, libère Meursault. En reconnaissant qu'il est comme les autres : comme les autres prisonniers, mais aussi égalité a priori de tous les êtres humains devant leur condition. Et en lui révélant l'évidence de la punition en quoi consiste la privation de liberté (121).
On s'occupera plus tard de « l'histoire du Tchécoslovaque » (124).

Après le déjeuner au Saint-Martin, je vais aux toilettes pour retirer ma cravate verte (contre la peine de mort).
Et en mettre une noire.

Nous pouvons alors aller, T. et moi, à l'église Saint-Ignace, à Yotsuya, pour assister, au milieu de près de 800 personnes, à la cérémonie en mémoire de Gabriel Mehrenberger, notre collègue de l'université Sophia, récemment décédé d'un cancer fulgurant (comme Fred Chichin). Outre l'ordre des intervenants et quelques éléments biographiques, le programme distribué contient un extrait de Jean-Luc Nancy, sur ce qu'est l'amour, et un autre de Jacques Derrida, à propos de survivre. Nous compatissons à la tristesse des amis, des collègues et de la famille. Nous avons notre propre tristesse. Mais cela, dans l'église, ne ressemble pas à ce que je connaissais (si peu) de Gabriel. Jusqu'à ce que sa veuve, après de longs remerciements en japonais, sa langue maternelle, déclare parler dès lors en français pour être plus fidèle à son mari. Et pour dire essentiellement et clairement qu'il a vécu athée et qu'il est mort athée.
Un autre collègue nous dira plus tard, quand nous serons à quatre au café Paul, combien Mehrenberger avait eu à souffrir — pendant plus de trente ans — de son rapport à l'institution religieuse universitaire... Un vrai calvaire. Une matière à travailler philosophiquement, sans doute aussi.
Quand je le croisais dans les couloirs de l'Institut franco-japonais, il était toujours d'humeur plaisante. Me questionnant sur ma situation à Nagoya. S'excusant, moi refusant qu'il ait à s'excuser...
En 1998, je crois, j'étais venu à un entretien pour un poste à Sophia. Mehrenberger était très positif sur mes chances de l'avoir, il soutenait ma candidature. J'allais l'avoir. Nous allions être collègues. Mais j'avais parlé franchement à l'entretien, expliqué pourquoi je travaillais sur Claude Simon (plutôt anticlérical) et précisé que j'étais moi-même athée, divorcé aussi. Ce fut rédhibitoire pour une ou deux autres personnes du jury, notamment la sœur qui terrorisait alors tout le département. Gabriel n'y put rien.

« En vérité, le cœur n'est pas brisé, en ce sens qu'il ne préexiste pas à la brisure. Mais c'est la brisure elle-même qui fait le cœur. Le cœur n'est pas un organe, et il n'est pas non plus une faculté. Il est : que je est brisé et traversé par l'autre au plus intime de sa présence et au plus large de sa vie. Le battement de ce cœur — rythme de la partition de l'être, syncope du partage de la singularité — traverse la présence, la vie, la conscience. C'est pourquoi la pensée, qui n'est pas autre chose que la pesée ou l'épreuve des limites (des fins) de la présence, de la vie, de la conscience, la pensée elle-même est amour.
L'amour ne transfigure pas la finitude, et il n'opère pas sa transsubstantiation en infini. Il la traverse, toujours de l'autre à l'autre, qui jamais ne revient au même — et toutes les amours, si humblement pareilles, sont superbement singulières. Il offre la finitude dans sa vérité, il en est la présentation éclatante.» (Jean-Luc Nancy)

« La philia commence par la possibilité de survivre.
Survivre, voilà l'autre nom d'un deuil dont la possibilité au moins ne se fait jamais attendre.» (Jacques Derrida)

La vie continue. Ce soir, nabe de légumes. T. est fatiguée par le vaccin contre la grippe, reçu ce matin.
Pendant qu'elle visionne Les Choristes et que je regarde Swimming Pool, assurément le meilleur film de François Ozon, je sais qu'il y a, sur France Culture, une lecture de textes de Volodine enregistrée à la Grande Halle de La Villette le 25 novembre.
Ce sera pour demain, ici...