Menu du cours sur « Roman  »
 Mise en bouche des syllabes en sauce de « e » à prononcer
 Guirlande de rimes masculines et féminines, sur lit de rythmes
 Médaillon de réminiscences de Verlaine, Musset et Glatigny
 Pavé de drague au jus de bottines
 À accompagner de bocks ou de limonade

Après ça — vous n'imaginez pas combien les étudiants japonais aiment qu'on leur parle de métrique, de rythmes, de figures de style — nous rejoignons Laurent au Saint-Martin. Plusieurs mois qu'on ne s'était pas vus. Il continue de participer au Graal, groupe de lecture que j'ai fondé, animé pendant plusieurs années avant de le quitter en plein vol avec un parachute ventral — mais il ne me dit pas ce qu'ils lisent en ce moment, à moins que ce soit Sodome et Gomorrhe, il en a été question dans la conversation sans qu'il précise pourquoi.
Retour à la maison et travail.

Superbe lapsus de Frédéric Taddeï, mardi soir, qui demandait à ses invités : « Est-ce qu'il vous semble souhaitable de supprimer la télévision sur les chaînes publiques ? » — il voulait dire « la publicité », bien sûr ! On s'esclaffe de la justesse.

Dominique Meens m'en avait prévenu. J'enregistre son « Martinet » dans le Surpris par la nuit d'hier soir. Éloge — ou procès — du martinet, mais ce qui compte, c'est l'ambiance, envoutante, musicale, parsemée de propos légers ou profonds, selon l'instant.

* *
*

Le Japon expliqué à l'honnête homme
« Pour l'honnête homme qui s'intéresse au Japon d'aujourd'hui, ce livre à plusieurs voix balise un parcours sans surprise mais circonstancié. Il paraît chez Fayard dans une collection confiée au CERI, le Centre d'études et de recherches internationales (Sciences Po-CNRS), où ont été publiés d'autres ouvrages collectifs sur la Turquie, l'Inde, les Etats-Unis et la Pologne.
Jean-Marie Bouissou, un normalien qui a vécu quinze ans au Japon et enseigne à Sciences Po, a fait appel pour ce volume à 23 spécialistes. Excellents pédagogues, ils retracent une histoire qui va de la bombe d'Hiroshima à l'année 2005, six décennies marquées par deux périodes-clés : l'expansion de l'après-guerre et l'éclatement de la bulle qui a mis l'économie à terre en 1990.
L'une et l'autre ont façonné le Japon moderne, loin des clichés qui ont longtemps eu cours en Occident : Hirohito en jaquette, le rituel du thé, le bouddhisme zen, les estampes japonaises, les films d'Ozu... A rebours de ces stéréotypes, ce livre nous montre le "vrai" Japon. Celui des ouvrières de Sony, des micropropriétés paysannes, des conurbations postmodernes, des politiciens claniques, des yakuzas (le crime organisé) à la puissance pâlissante et des teenagers excentriques à la crête fluo.
Que de chemin parcouru depuis 1945 lorsque les Américains envisageaient de destituer Hirohito, symbole des symboles de l'impérialisme nippon... S'ils y ont renoncé, c'est que l'empereur incarnait la continuité et la cohésion du pays, à l'heure où le communisme menaçait de s'étendre en Asie. Aujourd'hui encore, cette absolution hâtive, cette impasse assumée, empêche les Japonais de regarder leur passé en face, donc d'établir des relations normales avec les pays qu'ils ont asservis, la Chine et les Corées en particulier. Symptôme de cette ambiguïté, l'Archipel n'est constitutionnellement ni une monarchie ni une république. Mais une démocratie que l'on désigne sous le nom de "pays Japon".
De la bombe à la bulle, l'histoire de ce "pays Japon" se confond avec sa fulgurante expansion. Un miracle ? Plutôt un retour aux sources. Le "modèle" japonais, sur lequel repose ce spectaculaire rétablissement, n'a pas surgi ex nihilo. Ses racines remontent à l'époque Meiji, les années 1868 à 1912 au cours desquelles l'Archipel a basculé du féodalisme à la modernité.
Le Japon d'après-guerre a retrouvé cet élan : libre entreprise mais régulation de "l'Etat développeur" ; priorité au marché intérieur qui favorise le pouvoir d'achat, lequel garantit la paix sociale au bénéfice de la classe moyenne, pilier de l'ordre nouveau ; investissements coûteux mais payants dans la recherche-développement ; insertion progressive dans "l'économie monde"...
A la fin des années 1960, le Japon est déjà une puissance industrielle qui compte. Encore quelques années et il inondera la planète de ses téléviseurs, de ses Toyota, de ses mangas et de ses films d'animation ("Goldorak"...).
Ce livre montre combien, après ces années glorieuses, l'éclatement de la bulle a coûté cher au Japon. Et comment, en mettant un terme à l'illusion de la croissance facile, il a changé les mentalités. Individualisme, multiplication des divorces, inégalités, la société japonaise a perdu petit à petit la cohésion qui, longtemps, avait fait sa force.
Un nouvel horizon se dessine que, malheureusement, cet ouvrage ne fait qu'effleurer. D'abord en n'insistant pas assez sur le traumatisme dont souffre l'ex-premier de la classe asiatique depuis que la Chine l'a supplanté. Ensuite, en ne consacrant qu'un seul paragraphe à la révolution Internet, tout en expliquant qu'elle a profondément transformé les "modes de socialisation et de travail" et aussi le "rapport au temps et à la réalité" de la société nipponne, ce qui justifiait, bien sûr, de s'y arrêter davantage. 
LE JAPON CONTEMPORAIN. Sous la direction de Jean-Marie Bouissou. Fayard-CERI, 626 p.»
(Article de Bertrand Le Gendre, Le Monde du 11 janvier 2008.)