samedi 23 février 2008
Au couteau, je libère quelques pages
Par Berlol, samedi 23 février 2008 à 23:59 :: General
Je vais rendre la voiture à l'agence Rent-A-Car
à 8h15. Il faut attendre près de 40 minutes parce
qu'il y
a trois autres clients pour des petits camions et, comme partout, un
type
pressé qui veut passer avant les autres (il passera quand
même en dernier). Au retour, de la vraie baguette pour le
petit
déjeuner, un luxe impossible au Japon. Et à la
mercerie
pour du fil et des aiguilles.
Enfin un vrai jour de repos ! Je fais le point avec mon collègue. Nous prévoyons une douzaine de donzelles de sortie à Paris et au moins autant qui partent en week-end avec leur famille d'accueil. Mais si on n'a pas d'appel, c'est que tout se passe bien. On laisse faire. C'est notre mission.
En traversant les puces, on se demande comment on meublerait une maison, si on en avait une ici... Toujours ce rêve d'autres vies, d'en changer subitement, par exemple de trouver un travail à Orléans et de s'y installer, comme ça, en six mois...
Achetons des dévédés au dernier marchand avant la sortie (Les Rois maudits, nouvelle version, et La confiance règne de Chatiliez).
Nous commençons
à bien connaître
Orléans mais pas au point de savoir qu'il faut
réserver
chez Oxalys pour déjeuner. Qu'à cela ne tienne,
nous
irons à la Chancellerie. C'est notre premier resto
à
Orléans, alors que ça fait une semaine qu'on y
est...
Je finis ma semaine du veau, la prochaine sera d'agneau.
Pendant que T. surfe sur le web nippon, je regarde le film de Chatiliez. Une version moderne du Roman d'une femme de chambre... Mais pas de quoi en faire un grand film.
Au couteau, je libère quelques pages du dernier pied de nez robbe-grilletien (Fumaroli nous disait mercredi qu'il n'y aurait personne à son enterrement).
À comparer la syntaxe du retardement, la thématique du flou et du progressif sinuant, la manipulation des angles et des stéréotypes (celle qui a produit Manchette et Échenoz, par exemple), il n'apparaît guère d'épuisement du style ou de concession à l'ennemi. On ferait fausse route en se focalisant sur les objets narratifs (érotisme, pornographie, violence sexuelle, etc.) qui ne sont que des prétextes, repris à notre époque même, et caricaturés.
« 3. La pièce semble cubique, sans fenêtre ni porte visible, sans mobilier ni décoration. Je suis immobile, allongé sur le dos, jambes étendues, bras reposant le long du corps, le buste un peu relevé par une inclinaison à quelque vingt degrés du châssis (métallique ?) de ce qui doit être un sommier très bas, éventuellement susceptible d'une remontée réglable, plus haut même que la normale, articulé comme le sont ceux des malades dans les hôpitaux. Serais-je donc en réanimation dans une clinique, chirurgicale ou autre ? L'idée me traverse l'esprit qu'il pourrait s'agir en fait d'une morgue où mon corps sans vie a été transporté après un accident...» (Alain Robbe-Grillet, Un Roman sentimental, Paris : Fayard, 2007, p. 8)
Adieu sans pompe à Robbe-Grillet
« Quatre-vingts personnes. Mais pas un éditeur, pas un académicien, pas un membre du jury Médicis dont il fut un des fondateurs en 1958. Au crématorium de Caen (Calvados), seuls quelques amis étaient venus rendre un dernier hommage, vendredi 22 février, à l'écrivain et cinéaste Alain Robbe-Grillet, mort le 18 février à l'âge de 85 ans.
Autour de sa veuve Catherine, André et Mathieu Lindon, les fils de Jérôme Lindon, patron des éditions de Minuit qui fut l'éditeur des Gommes, du Voyeur et de la quasi-totalité des titres du "pape" du nouveau roman, Olivier Corpet, directeur de l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine installé à Caen et légataire de son oeuvre, Pascal Judelewicz, producteur de C'est Gradiva qui vous appelle, le dernier film de Robbe-Grillet, ainsi que plusieurs des jeunes actrices qui y tenaient un rôle avaient fait le déplacement.
"J'aime la vie, je n'aime pas la mort. J'aime les chats, je n'aime pas les chiens. J'aime les petites filles, surtout si elles sont jolies, je n'aime pas beaucoup les petits garçons. (...) Je n'aime pas les salades journalistiques. Je me méfie des psychiatres. J'aime beaucoup agacer les gens et je n'aime pas qu'on m'emmerde." C'est par ce texte lu et enregistré en 1981 par Robbe-Grillet pour l'anniversaire de la mort de Roland Barthes que la petite assistance fut accueillie.
Devant ce désert de personnalités littéraires, seule la République, bonne fille, a relevé le gant. Benoît Yvert, président du Centre national du livre, Marie-Françoise Audouard, conseillère en charge du livre auprès de la ministre Christine Albanel, ainsi que les actuels et précédents présidents du conseil régional de Basse-Normandie assistaient à la cérémonie.
La République, mais aussi les Etats-Unis, pays où l'oeuvre de Robbe-Grillet est la plus étudiée. Le professeur Tom Bishop, responsable du département de français de l'université de New York, a tenu à envoyer un dernier salut à celui qui, en 1962, quand il est venu faire une première conférence sur le nouveau roman, "portait encore cette petite moustache un peu plouc qui lui donnait l'air de l'ingénieur agronome qu'il avait été". Tom Bishop avait eu peur en 2006 qu'"Alain, qui avait refusé l'habit vert de l'Académie, ne veuille pas mettre la toge violette" exigée pour devenir docteur honoris causa. Angoisse vite évanouie. "J'en ai conclu que c'était le vert qu'il n'aimait pas", a-t-il conclu.»
(Alain Beuve-Méry, dans Le Monde du 23 février 2008.)
Enfin un vrai jour de repos ! Je fais le point avec mon collègue. Nous prévoyons une douzaine de donzelles de sortie à Paris et au moins autant qui partent en week-end avec leur famille d'accueil. Mais si on n'a pas d'appel, c'est que tout se passe bien. On laisse faire. C'est notre mission.
En traversant les puces, on se demande comment on meublerait une maison, si on en avait une ici... Toujours ce rêve d'autres vies, d'en changer subitement, par exemple de trouver un travail à Orléans et de s'y installer, comme ça, en six mois...
Achetons des dévédés au dernier marchand avant la sortie (Les Rois maudits, nouvelle version, et La confiance règne de Chatiliez).
Nous commençons
à bien connaître
Orléans mais pas au point de savoir qu'il faut
réserver
chez Oxalys pour déjeuner. Qu'à cela ne tienne,
nous
irons à la Chancellerie. C'est notre premier resto
à
Orléans, alors que ça fait une semaine qu'on y
est...Je finis ma semaine du veau, la prochaine sera d'agneau.
Pendant que T. surfe sur le web nippon, je regarde le film de Chatiliez. Une version moderne du Roman d'une femme de chambre... Mais pas de quoi en faire un grand film.
Au couteau, je libère quelques pages du dernier pied de nez robbe-grilletien (Fumaroli nous disait mercredi qu'il n'y aurait personne à son enterrement).
À comparer la syntaxe du retardement, la thématique du flou et du progressif sinuant, la manipulation des angles et des stéréotypes (celle qui a produit Manchette et Échenoz, par exemple), il n'apparaît guère d'épuisement du style ou de concession à l'ennemi. On ferait fausse route en se focalisant sur les objets narratifs (érotisme, pornographie, violence sexuelle, etc.) qui ne sont que des prétextes, repris à notre époque même, et caricaturés.
« 3. La pièce semble cubique, sans fenêtre ni porte visible, sans mobilier ni décoration. Je suis immobile, allongé sur le dos, jambes étendues, bras reposant le long du corps, le buste un peu relevé par une inclinaison à quelque vingt degrés du châssis (métallique ?) de ce qui doit être un sommier très bas, éventuellement susceptible d'une remontée réglable, plus haut même que la normale, articulé comme le sont ceux des malades dans les hôpitaux. Serais-je donc en réanimation dans une clinique, chirurgicale ou autre ? L'idée me traverse l'esprit qu'il pourrait s'agir en fait d'une morgue où mon corps sans vie a été transporté après un accident...» (Alain Robbe-Grillet, Un Roman sentimental, Paris : Fayard, 2007, p. 8)
* *
*
*
Adieu sans pompe à Robbe-Grillet
« Quatre-vingts personnes. Mais pas un éditeur, pas un académicien, pas un membre du jury Médicis dont il fut un des fondateurs en 1958. Au crématorium de Caen (Calvados), seuls quelques amis étaient venus rendre un dernier hommage, vendredi 22 février, à l'écrivain et cinéaste Alain Robbe-Grillet, mort le 18 février à l'âge de 85 ans.
Autour de sa veuve Catherine, André et Mathieu Lindon, les fils de Jérôme Lindon, patron des éditions de Minuit qui fut l'éditeur des Gommes, du Voyeur et de la quasi-totalité des titres du "pape" du nouveau roman, Olivier Corpet, directeur de l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine installé à Caen et légataire de son oeuvre, Pascal Judelewicz, producteur de C'est Gradiva qui vous appelle, le dernier film de Robbe-Grillet, ainsi que plusieurs des jeunes actrices qui y tenaient un rôle avaient fait le déplacement.
"J'aime la vie, je n'aime pas la mort. J'aime les chats, je n'aime pas les chiens. J'aime les petites filles, surtout si elles sont jolies, je n'aime pas beaucoup les petits garçons. (...) Je n'aime pas les salades journalistiques. Je me méfie des psychiatres. J'aime beaucoup agacer les gens et je n'aime pas qu'on m'emmerde." C'est par ce texte lu et enregistré en 1981 par Robbe-Grillet pour l'anniversaire de la mort de Roland Barthes que la petite assistance fut accueillie.
Devant ce désert de personnalités littéraires, seule la République, bonne fille, a relevé le gant. Benoît Yvert, président du Centre national du livre, Marie-Françoise Audouard, conseillère en charge du livre auprès de la ministre Christine Albanel, ainsi que les actuels et précédents présidents du conseil régional de Basse-Normandie assistaient à la cérémonie.
La République, mais aussi les Etats-Unis, pays où l'oeuvre de Robbe-Grillet est la plus étudiée. Le professeur Tom Bishop, responsable du département de français de l'université de New York, a tenu à envoyer un dernier salut à celui qui, en 1962, quand il est venu faire une première conférence sur le nouveau roman, "portait encore cette petite moustache un peu plouc qui lui donnait l'air de l'ingénieur agronome qu'il avait été". Tom Bishop avait eu peur en 2006 qu'"Alain, qui avait refusé l'habit vert de l'Académie, ne veuille pas mettre la toge violette" exigée pour devenir docteur honoris causa. Angoisse vite évanouie. "J'en ai conclu que c'était le vert qu'il n'aimait pas", a-t-il conclu.»
(Alain Beuve-Méry, dans Le Monde du 23 février 2008.)