lundi 31 mars 2008
Allongé là, un impensé me sidère
Par Berlol, lundi 31 mars 2008 à 23:59 :: General
À l'hôpital Toranomon de 10 heures à 16 heures. Quand j'ai commencé à chercher des informations sur la coloscopie, il y a quelques mois, j'ai lu qu'en France elle se faisait sous anesthésie générale. Mazette ! Pas une mince affaire. Les grands moyens ! Et puis quand j'en ai parlé à T., elle m'a dit que pas du tout, en tout cas au Japon. Je me suis souvenu que Manu y était allé et qu'il ne m'avait pas parlé d'anesthésie, ni totale ni partielle... Certes, les techniques évoluent et ce qui était l'usage il y a dix ou même seulement cinq ans, peut être totalement dépassé aujourd'hui, mais de là à passer du tout au rien d'un pays à l'autre, il y avait de quoi s'inquiéter un peu...
Une fois sur place, on n'a plus guère le temps de se poser des questions. Deux litres de laxatif salé pour se vider en deux heures, soit un verre en dix minutes. Je lis un peu mais l'effet semble se produire aussi sur les yeux qui accomodent moins bien. On discute, T. et moi, quand je ne suis pas aux toilettes, du fonctionnement de l'hôpital, des boîtes de dossiers médicaux qui passent sans arrêt sur des chemins de fer fixés au plafond, s'interrompent à des aiguillages et repartent sur d'autres rails.
Quand c'est l'heure,
nous descendons au sous-sol, sommes accueillis et informés
du mode opératoire. Des détails dont on n'a pas
besoin ici. Ce qui importe, c'est la découverte en quelque
sorte cinématographique et en direct d'une zone interne de
son propre corps. Allongé là, un
impensé me sidère : je ne connais de mon
corps que l'extérieur, par les yeux, le toucher,
l'odorat ; le miroir, la photographie ou la vidéo
ont élargi ma connaissance ; mais
l'intérieur reste inconnu, invisible. Comme il n'y a pas ou
très peu de nerfs dans les intestins, la vision haute
définition est presque détachée de la
réalité, comme on regarderait une canalisation ou
l'intérieur d'une baleine...Cependant, affaibli, craintif, au bord de l'évanouissement, je ferme les yeux pour ne pas voir le processus (pourtant techniquement extraordinaire) de l'ablation de polype, comme une volonté de ne pas relier perceptivement l'acte incisif, l'image et la sensation qui pourrait se produire — je ne sens que de vagues mouvements, vaguement répugnants. Pendant ce temps, le chirurgien joue du joystick, propulse de l'eau, de l'air, tourne la caméra, actionne les instruments et quand je rouvre les yeux, je vois tantôt des pastilles argentées collées sur la paroi albâtre, tantôt des petits clips qui pincent les zones blessées.
Il faut maintenant se reposer une heure, écouter les recommandations, rentrer à la maison, éviter les efforts, faire la diète sans graisse ni fibre au moins une semaine. Et réfléchir, réfléchir à ce qu'on a vu. À ce qu'on peut décider, ce que chacun peut décider pour soi, sans rien avoir à dire à personne, compte tenu de ces preuves : tous les jours, à chaque repas, à chaque grignotage, chaque cantine, chaque sandwich, chaque gueuleton, ce dont on peut éviter de s'intoxiquer bien qu'on y ait goût.
Où l'intime rejoint l'universel, encore une fois... C'est comme si je n'avais pas parlé de moi.
Je ne crois pas que faire la morale aux enfants pour qu'ils mangent plus de haricots verts ou qu'ils boivent moins de sodas soit la solution ; par esprit de contradiction, ils iront souvent dans l'autre sens. C'est un autre mode de pensée qu'il faudrait instaurer avec eux comme avec tout le monde : la magie de la transformation alimentaire, le jeu vidéo de la nutrition, les mille possibilités de comprendre qu'on devient ce qu'on mange — une ontologie de l'absorption, me suggère T.
Une ingérence dans l'ingestion, dans le non-dit de l'indigestion, pour faire mon lacanien.
Pour dîner, ce soir, je n'ai droit qu'à un bol de udon — fins et bons comme des linguine, mais en bouillon de soupe, dont T. mange les légumes en me narguant gentiment...
À l'hôpital, j'ai opportunément commencé Alerte, d'Yves Ravey...
Ma vue s'étant rétablie, j'ai repris les blogs avant d'aller au lit. Beaucoup de conneries das le peu que je vois, même dans les blogs prétendûment littéraires (Blogauteurs, Lilas, Buzz, etc.). Il reste tout de même des choses qui se relient et m'inspirent un commentaire :
Petites ou grandes, il arrive souvent que les institutions déçoivent...
(Merci à Hubert Guillaud et à Philippe De Jonckheere de prêter involontairement leur concours à cette proposition lapidaire.)
Ce qui finira le mois, et l'année fiscale au Japon.























