mardi 11 mars 2008
La pleine forme que je leur ai connue
Par Berlol, mardi 11 mars 2008 à 23:33 :: General
Au café d'Austerlitz, dans la salle de la fresque
Napoléon, notre voisin, style cadre bien habillé,
barbe
bien taillée, qui avait pris un plat du jour,
excédé par la lenteur d'un serveur seul pour une
vingtaine de tables, finit par partir,
tranquillement et récriminant encore, sans payer. Nous
témoignons ensuite, auprès du serveur
courroucé,
qu'il est parti après avoir appelé et attendu. T.
fait
remarquer qu'il aurait pu laisser sur sa table la valeur de son plat...
La volonté de punir a été plus forte
que
l'honnêteté.
Dernier aller-retour à Paris, donc, uniquement pour voir mon père à l'hôpital Mondor de Créteil.
Il est maintenant seul dans une chambre, avec la télé, un lit, une chaise, un fauteuil et un cabinet de toilettes — grand choix de positions. Des couleurs au visage, et des expressions, des récriminations contre le personnel soignant. Bref, il est tel qu'en lui-même.
Nous lui apportons le téléphone portable de T., acheté le mois dernier à Orléans et dont elle n'aura plus besoin dans trois jours. Bien sûr, il faut expliquer les fonctions de base et enregistrer tous les numéros dont il pourra avoir besoin. Il semble très content de cela. Ou bien, c'est de sentir qu'on s'occupe bien de lui.
Dans le métro de retour, un appel de mon cousin. Il est à Hendaye parce qu'un oncle il y a trois jours, puis une tante hier viennent de quitter ce monde. Suis surpris de la coïncidence, sincèrement attristé. On ne peut cependant pas prévenir mon père tout de suite, dans son état...
Pas vus depuis longtemps, plus de quinze ans, je garderai d'eux le souvenir de la pleine forme que je leur ai connue dans les années 80.
Entre
Bastille et Gare d'Austerlitz, annonce d'incident technique.
Sortons pour y aller à pied. Superbe soleil sur fond de
nuages
sombres, situation photogénique par excellence. Un vrai
cadeau, cet incident.
Prenons le train de 18h03, bien plein de gens qui reviennent du travail. Un peu de France Info pour entendre parler des magouilles électorales puis lecture paradoxalement salvatrice, comme toujours, jusqu'aux éoliennes.
«Tu te lèves. Tu palpes l'espace et tu en enregistres les angles, pour le cas où tu devrais fracasser dessus un agresseur. Tu te rassieds.
Tu frissonnes.
Tu restes longtemps inerte. Tu penses à ton voyage du lendemain aux îles, et l'image de Gloria se dessine en toi, imprécise, au début, si conventionnelle que n'importe quelle inconnue à cheveux noirs pourrait s'y substituer, puis très détaillée, et soudain c'est un portrait magnifique de Gloria qui apparaît, éclairé par la lumière et par les transparences des îles. Gloria marche sur les galets. Elle ne va pas à ta rencontre, mais elle ne s'éloigne pas de toi. Le rivage scintille au soleil.
Elle existe, elle n'existe pas, c'est une inconnue à cheveux noirs, parfois tu inventes un passé au cours duquel tu as été heureux avec elle, longtemps, pendant une vie entière, et parfois tu ne lui as même pas adressé la parole, elle t'a simplement frôlé, dans des structures clandestines qui se donnaient pour objectif d'exécuter des nettoyeurs ethniques, des vendeurs d'armes, des idéologues de la boucherie, des seigneurs. Bien que souillé pour toujours par la guerre, tu es resté un homme qui rêve sa vie, un habitant de l'imaginaire. Sans mirages, tu sombrerais, tu aurais sombré, petit frère, tu aurais refusé d'aller plus loin dans cet enfer.» (Antoine Volodine, Le Port intérieur, p. 61-62)
Dernier aller-retour à Paris, donc, uniquement pour voir mon père à l'hôpital Mondor de Créteil.
Il est maintenant seul dans une chambre, avec la télé, un lit, une chaise, un fauteuil et un cabinet de toilettes — grand choix de positions. Des couleurs au visage, et des expressions, des récriminations contre le personnel soignant. Bref, il est tel qu'en lui-même.
Nous lui apportons le téléphone portable de T., acheté le mois dernier à Orléans et dont elle n'aura plus besoin dans trois jours. Bien sûr, il faut expliquer les fonctions de base et enregistrer tous les numéros dont il pourra avoir besoin. Il semble très content de cela. Ou bien, c'est de sentir qu'on s'occupe bien de lui.
Dans le métro de retour, un appel de mon cousin. Il est à Hendaye parce qu'un oncle il y a trois jours, puis une tante hier viennent de quitter ce monde. Suis surpris de la coïncidence, sincèrement attristé. On ne peut cependant pas prévenir mon père tout de suite, dans son état...
Pas vus depuis longtemps, plus de quinze ans, je garderai d'eux le souvenir de la pleine forme que je leur ai connue dans les années 80.
Entre
Bastille et Gare d'Austerlitz, annonce d'incident technique.
Sortons pour y aller à pied. Superbe soleil sur fond de
nuages
sombres, situation photogénique par excellence. Un vrai
cadeau, cet incident.Prenons le train de 18h03, bien plein de gens qui reviennent du travail. Un peu de France Info pour entendre parler des magouilles électorales puis lecture paradoxalement salvatrice, comme toujours, jusqu'aux éoliennes.
«Tu te lèves. Tu palpes l'espace et tu en enregistres les angles, pour le cas où tu devrais fracasser dessus un agresseur. Tu te rassieds.
Tu frissonnes.
Tu restes longtemps inerte. Tu penses à ton voyage du lendemain aux îles, et l'image de Gloria se dessine en toi, imprécise, au début, si conventionnelle que n'importe quelle inconnue à cheveux noirs pourrait s'y substituer, puis très détaillée, et soudain c'est un portrait magnifique de Gloria qui apparaît, éclairé par la lumière et par les transparences des îles. Gloria marche sur les galets. Elle ne va pas à ta rencontre, mais elle ne s'éloigne pas de toi. Le rivage scintille au soleil.
Elle existe, elle n'existe pas, c'est une inconnue à cheveux noirs, parfois tu inventes un passé au cours duquel tu as été heureux avec elle, longtemps, pendant une vie entière, et parfois tu ne lui as même pas adressé la parole, elle t'a simplement frôlé, dans des structures clandestines qui se donnaient pour objectif d'exécuter des nettoyeurs ethniques, des vendeurs d'armes, des idéologues de la boucherie, des seigneurs. Bien que souillé pour toujours par la guerre, tu es resté un homme qui rêve sa vie, un habitant de l'imaginaire. Sans mirages, tu sombrerais, tu aurais sombré, petit frère, tu aurais refusé d'aller plus loin dans cet enfer.» (Antoine Volodine, Le Port intérieur, p. 61-62)