mercredi 19 mars 2008
Manière littéraire d'exister
Par Berlol, mercredi 19 mars 2008 à 23:59 :: General
Suis arrivé au Japon un 19 mars...
Après une journée très calme à deux, tirant du gris sur la pluie, bureautique à la maison, gros retards, puis centre de sports avant courses et dîner à la maison avec épisodes de Lost 3, je me suis soudain demandé — allez savoir pourquoi ! — de quoi étaient faites les nouilles translucides de la salade chinoise que nous avions mangée. Quelles graines ? quelle farine ? T. me dit que ça s'appelle ryokutou (緑豆). Ni mon dictionnaire, ni le web ne permettent d'en connaître la traduction en français ou en anglais, excepté pois verts. Via une photo de boîte de soupe, je découvre que ça s'appelle aussi mung bean, ce qui en français donne haricot mungo ou ambérique vert, famille mieux référencée et souvent vendue sous le nom de pousses de soja. Ça alors ! Autant dire que tout le monde en mange ! Et en plus, c'est bon pour la santé.
Oui, je cause cuisine, souvent. Ici ou là on m'en fait la remarque, parfois avec un léger esprit de reproche, j'ai l'impression. C'est des menus, des produits, ce que j'ai mangé ou cuisiné. Dumas a fait un grand livre de cuisine, Rabelais nous a laissé des tonnes de listes de bouffe, et je n'ai pas l'impression qu'on le leur reproche par principe, après ça dépend du style.
Mais, franchement, je ne gêne personne. J'essaie juste d'écrire avec ce que je vis. Ça a rapport ou pas avec la littérature, c'est selon chacun. Selon moi, oui, mais je peux me tromper.
C'est que je n'ai pas besoin d'inventer des aventures, moi, pas besoin d'être un étonnant voyageur !
Pas comme ce Le Bris. Franchement, j'écoutais ce débat hallucinant au Salon du livre, vendredi 14 (Du Grain à moudre, avec Michel Le Bris, Jean-Marie Laclavetine, Hugues Jallon et Marianne Alphant). Déjà rien qu'au paquet de clichetons qui sert d'intro à Julie Clarini, je savais qu'on allait se poiler... Comme si Robbe-Grillet « détestait » Balzac ! Mais faut lire, Julie ! Il y a même un feuilleton d'histoire littéraire de France Culture en 20 ou 25 épisodes dans lequel ARG explique en long et en large Balzac, entre autres, et pourquoi il l'aime. Je reviens à M. Le bris. Écoutez-le, s'il vous plaît. Je comprends qu'on puisse ne pas aimer certains livres d'ARG, de Sarraute ou de Simon. Mais la haine de ce type contre le Nouveau Roman est pathologique, faut qu'il se fasse soigner. Faut l'assigner à résidence sur un îlot breton. Les jugements et les insultes qu'il profère en mettant des noms d'auteurs dans un sac poubelle font de lui un type au moins aussi insupportable que ceux auxquels il reproche, Ricardou, par exemple, d'avoir terrorisé les lettres dans les années 60-70. N'y a-t-il personne autour de lui pour le lui faire remarquer ? Ou bien tout le monde en a la trouille ? Peur de ne pas être invité à son Salon à lui ? C'est qu'il a du pouvoir, maintenant. Maintenant que ses ennemis sont tous morts...
Marianne Alphant s'efforçait de garder son calme, je souffrais pour elle. Mais on est au Salon en direct, on va pas se mettre dessus. Je sentais que ça bouillait, quand même. Moi, je serais parti.
Mieux vaut faire un large et salvateur détour par la Chine et écouter Jean-Philippe Toussaint parler de Robbe-Grillet. À François, grand merci du lien. À Jean-Philippe, très grand merci d'élever cette voix.
Vous trouvez qu'il n'y avait pas beaucoup de critique, littéraire ou autre, pendant que j'étais à Orléans. Paradoxalement, quand je suis en France, ça s'éclipse. C'est que j'étais trop occupé ailleurs. Mais rien n'est perdu pour autant. J'ai accumulé pas mal de trucs entendus, lus, vus, à lire, et qui vont revenir petit à petit.
Dans son entretien signalé hier, Laurent Turcot évoquait la naissance de la civilité, aux XVIe et XVIIe siècles, du fait de la codification des rencontres et des attitudes dans l'espace public urbain. Depuis, j'y réfléchis presque tout le temps. Hospitalité dans la maison, civilité dans la rue. Se croiser sur le boulevard, si on ne risque pas de se faire renverser par une charrette, nécessite un costume, un port de tête et de chapeau, une gestuelle variable selon la personne rencontrée. De proche en proche, tout l'espace public est porteur des codes de la civilité d'une ville.
Ainsi, quand T. me dit qu'elle ressent une certaine insécurité à Paris (par rapport à ce qu'elle ressent à Tokyo) parce que les trottoirs sont sales, parce que les merdes de chiens sont étalées et répandues par les semelles et la pluie, parce que des rues sont sombres ou des trottoirs trop étroits, parce que des voitures sont garées n'importe comment, parce que des téléphones portables rapent trop fort, etc., il s'agit bien de différentiels de civilité.
Et
que devient la civilité quand des personnes se trouvent
compressées dans une rame de métro ou de RER,
qu'elles doivent faire abstraction de leur dignité le temps
d'un voyage, ravalées au rang de sardines en
boîte, d'ailleurs consommées par les entreprises
qui les emploient ? Comment peuvent-elles
considérer leur vis-à-vis ? Ou
justement, s'entraîner à ne pas le
considérer. Tous les jours. Puis dans la rue, ne pas voir.
Les sans-abris, les loqueteux, les sacs de couchage et les cartons.
(D'où le choc de la visibilité des tentes.) Ne
plus voir tout cela comme quelque chose qui a du sens, comme quelque
chose qui relève de son propre comportement, de sa propre
participation à la société.
Oui, tout cela relève de la civilité, de
sa dégradation
Alors parler de l'incivilité, de ses causes et de ses conséquences, en allant du chômage à la politique municipale, ce serait finalement une bonne chose, oui, un vrai moyen de réfléchir à la société, à l'urbanisme, à l'architecture, à la place de l'art. D'où peut-être qu'en tant que Japonais, on se sente mieux à Orléans qu'à Paris. Des fois que quelqu'un me le demanderait.
« [...] je me levai, essuyant la sueur qui me piquait les yeux, et j'allai remuer les paperasses qui s'amoncelaient près de la machine à écrire, cherchant un élément qui aurait pu donner un élan nouveau à la conversation, et je tombai aussitôt sur une phrase où mon nom apparaissait, et je lus L'air chaud sentait le renfermé animal et semi-humain, l'huile de sésame, les joues de poisson grillées, Et Kotter suffoquait à grosses gouttes, et je me tournai vers Breughel et je dis Vous avez une manière littéraire d'exister dans votre propre existence, Breughel, et, comme il ne répondait pas, je dis C'est désagréable pour ceux qui discutent avec vous, et, tout en tirant sur la ficelle afin de poursuivre le dialogue, je répétai très, très désagréable, Breughel, à un point que vous ne.» (Antoine Volodine, Le Port intérieur, p. 124-125)
Après une journée très calme à deux, tirant du gris sur la pluie, bureautique à la maison, gros retards, puis centre de sports avant courses et dîner à la maison avec épisodes de Lost 3, je me suis soudain demandé — allez savoir pourquoi ! — de quoi étaient faites les nouilles translucides de la salade chinoise que nous avions mangée. Quelles graines ? quelle farine ? T. me dit que ça s'appelle ryokutou (緑豆). Ni mon dictionnaire, ni le web ne permettent d'en connaître la traduction en français ou en anglais, excepté pois verts. Via une photo de boîte de soupe, je découvre que ça s'appelle aussi mung bean, ce qui en français donne haricot mungo ou ambérique vert, famille mieux référencée et souvent vendue sous le nom de pousses de soja. Ça alors ! Autant dire que tout le monde en mange ! Et en plus, c'est bon pour la santé.
Oui, je cause cuisine, souvent. Ici ou là on m'en fait la remarque, parfois avec un léger esprit de reproche, j'ai l'impression. C'est des menus, des produits, ce que j'ai mangé ou cuisiné. Dumas a fait un grand livre de cuisine, Rabelais nous a laissé des tonnes de listes de bouffe, et je n'ai pas l'impression qu'on le leur reproche par principe, après ça dépend du style.
Mais, franchement, je ne gêne personne. J'essaie juste d'écrire avec ce que je vis. Ça a rapport ou pas avec la littérature, c'est selon chacun. Selon moi, oui, mais je peux me tromper.
C'est que je n'ai pas besoin d'inventer des aventures, moi, pas besoin d'être un étonnant voyageur !
Pas comme ce Le Bris. Franchement, j'écoutais ce débat hallucinant au Salon du livre, vendredi 14 (Du Grain à moudre, avec Michel Le Bris, Jean-Marie Laclavetine, Hugues Jallon et Marianne Alphant). Déjà rien qu'au paquet de clichetons qui sert d'intro à Julie Clarini, je savais qu'on allait se poiler... Comme si Robbe-Grillet « détestait » Balzac ! Mais faut lire, Julie ! Il y a même un feuilleton d'histoire littéraire de France Culture en 20 ou 25 épisodes dans lequel ARG explique en long et en large Balzac, entre autres, et pourquoi il l'aime. Je reviens à M. Le bris. Écoutez-le, s'il vous plaît. Je comprends qu'on puisse ne pas aimer certains livres d'ARG, de Sarraute ou de Simon. Mais la haine de ce type contre le Nouveau Roman est pathologique, faut qu'il se fasse soigner. Faut l'assigner à résidence sur un îlot breton. Les jugements et les insultes qu'il profère en mettant des noms d'auteurs dans un sac poubelle font de lui un type au moins aussi insupportable que ceux auxquels il reproche, Ricardou, par exemple, d'avoir terrorisé les lettres dans les années 60-70. N'y a-t-il personne autour de lui pour le lui faire remarquer ? Ou bien tout le monde en a la trouille ? Peur de ne pas être invité à son Salon à lui ? C'est qu'il a du pouvoir, maintenant. Maintenant que ses ennemis sont tous morts...
Marianne Alphant s'efforçait de garder son calme, je souffrais pour elle. Mais on est au Salon en direct, on va pas se mettre dessus. Je sentais que ça bouillait, quand même. Moi, je serais parti.
Mieux vaut faire un large et salvateur détour par la Chine et écouter Jean-Philippe Toussaint parler de Robbe-Grillet. À François, grand merci du lien. À Jean-Philippe, très grand merci d'élever cette voix.
Vous trouvez qu'il n'y avait pas beaucoup de critique, littéraire ou autre, pendant que j'étais à Orléans. Paradoxalement, quand je suis en France, ça s'éclipse. C'est que j'étais trop occupé ailleurs. Mais rien n'est perdu pour autant. J'ai accumulé pas mal de trucs entendus, lus, vus, à lire, et qui vont revenir petit à petit.
Dans son entretien signalé hier, Laurent Turcot évoquait la naissance de la civilité, aux XVIe et XVIIe siècles, du fait de la codification des rencontres et des attitudes dans l'espace public urbain. Depuis, j'y réfléchis presque tout le temps. Hospitalité dans la maison, civilité dans la rue. Se croiser sur le boulevard, si on ne risque pas de se faire renverser par une charrette, nécessite un costume, un port de tête et de chapeau, une gestuelle variable selon la personne rencontrée. De proche en proche, tout l'espace public est porteur des codes de la civilité d'une ville.
Ainsi, quand T. me dit qu'elle ressent une certaine insécurité à Paris (par rapport à ce qu'elle ressent à Tokyo) parce que les trottoirs sont sales, parce que les merdes de chiens sont étalées et répandues par les semelles et la pluie, parce que des rues sont sombres ou des trottoirs trop étroits, parce que des voitures sont garées n'importe comment, parce que des téléphones portables rapent trop fort, etc., il s'agit bien de différentiels de civilité.
Et
que devient la civilité quand des personnes se trouvent
compressées dans une rame de métro ou de RER,
qu'elles doivent faire abstraction de leur dignité le temps
d'un voyage, ravalées au rang de sardines en
boîte, d'ailleurs consommées par les entreprises
qui les emploient ? Comment peuvent-elles
considérer leur vis-à-vis ? Ou
justement, s'entraîner à ne pas le
considérer. Tous les jours. Puis dans la rue, ne pas voir.
Les sans-abris, les loqueteux, les sacs de couchage et les cartons.
(D'où le choc de la visibilité des tentes.) Ne
plus voir tout cela comme quelque chose qui a du sens, comme quelque
chose qui relève de son propre comportement, de sa propre
participation à la société.
Oui, tout cela relève de la civilité, de
sa dégradationAlors parler de l'incivilité, de ses causes et de ses conséquences, en allant du chômage à la politique municipale, ce serait finalement une bonne chose, oui, un vrai moyen de réfléchir à la société, à l'urbanisme, à l'architecture, à la place de l'art. D'où peut-être qu'en tant que Japonais, on se sente mieux à Orléans qu'à Paris. Des fois que quelqu'un me le demanderait.
« [...] je me levai, essuyant la sueur qui me piquait les yeux, et j'allai remuer les paperasses qui s'amoncelaient près de la machine à écrire, cherchant un élément qui aurait pu donner un élan nouveau à la conversation, et je tombai aussitôt sur une phrase où mon nom apparaissait, et je lus L'air chaud sentait le renfermé animal et semi-humain, l'huile de sésame, les joues de poisson grillées, Et Kotter suffoquait à grosses gouttes, et je me tournai vers Breughel et je dis Vous avez une manière littéraire d'exister dans votre propre existence, Breughel, et, comme il ne répondait pas, je dis C'est désagréable pour ceux qui discutent avec vous, et, tout en tirant sur la ficelle afin de poursuivre le dialogue, je répétai très, très désagréable, Breughel, à un point que vous ne.» (Antoine Volodine, Le Port intérieur, p. 124-125)