Je venais de lire l'élection de Molinié, le 14, à la Sorbonne, à la place de Pitte la honte. Et je me demandais ce que ça signifiait, sur un plan plus large. Et si Pécresse allait réussir son coup tordu. En fait, Michel Bernard m'avait déjà répondu :
« [...] les présidents sortants qui ont promu et défendu la loi LRU sont battus [...]
[...] Nous ne pensons pas, comme M. le président de la République, que celui qui veut étudier les langues anciennes doive payer ses études ; nous ne pensons pas, comme Mme la ministre, qu’il ne doive plus rester sur le territoire français qu’une dizaine de « pôles d’excellence » ; nous ne pensons pas, comme Mme la présidente du MEDEF, que nous devions nous accommoder de la précarité et y habituer nos étudiants.

La bataille contre la loi LRU continue, moins visible, plus profonde, plus large. Comme un corps vivant rejette la greffe maladroite. [...] » (Universités: rentrée dans l'ordre ?, Fabula, le 5 mars)

Suite de l'archéologie radiophonique : récupération de l'entretien des Vendredis de la philosophie avec Giorgio Agamben, le 1er février. Je parlais de lui il y a peu, au sujet de la biométrie aéroportuaire, banalisée, contre laquelle on ne peut plus rien — sauf si on n'a vraiment que ça à faire.

Tiens, un livre sur François Bon ! Les autres auteurs annoncés dans cette nouvelle collection de Bordas, Écrivains au présent, sont aussi à acquérir. Je rends hommage à l'énergie et à la persévérance de Dominique Viart. Un DV qui sera d'ailleurs — gros coup de blues pour moi qui n'y pourrai aller — aux Deuxièmes Rencontres littérature / Enjeux contemporains du 3 au 5 avril au Petit Palais... J'vous dis pas la liste des auteurs ! Nous, ici, on se consolera avec Jean Échenoz, prévu au Japon vers la mi-avril.

Avec T., dans le gris venteux (on dit qu'il fera beau demain), au service des permis de conduire de l'arrondissement de Shinjuku, pour renouvellement du sien. Puis déjeuner dans un excellent restaurant chinois (Jade Garden du Hyatt Regency Tokyo, juste à côté du restaurant Troisgros). À l'heure du thé, visite chez Christine, maman depuis peu et à qui ça va plutôt bien.
Avec le dîner, Code Unknown (Haneke, 2000). Étonnant puzzle ; il faut réfléchir aux relations entre les séquences pour se construire des hypothèses. Pas de message monolithique, ou seulement fédérateur des séquences (comme dans Babel). Juste la possibilité que les hommes normaux soient à l'image de ces enfants sourds et muets qui jouent à deviner ce que mime l'un d'entre eux. Pas plus doués, mais pas moins...
On y voit — c'est triste pour nous tous — que les conséquences d'un acte ne sont que rarement celles prévues par l'intention initiale.

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Yves Pagès : Little Big Pyromane
« Il y a longtemps que cela sent le cramé chez Yves Pagès. Ce gamin de Prières d'exhumer qui "brûle en lui plus de charbons ardents que vingt destins criminels" et menace comme une braise, "foyer dormant d'une insurrection". Et maman qui fume en cachette dans Le Théoriste, où remontent des souvenirs d'enfance épidermiques, dont cette histoire de court-circuit criminel à cause duquel l'immeuble d'à côté part en fumée. Jusqu'à ces Gauchers (1) où des mômes de 13 ans s'inventent des jeux pour mieux déjouer le huis clos familial ou scolaire et se racontent des bobards en menaçant de mettre le feu à l'école...
Nous voilà, quoique en pleine fiction, sur le chemin de cendres froides qui mène peut-être à ce qui hante l'auteur depuis le début des années 1970 : l'incendie du CES Edouard-Pailleron. On retrouve dans Le Soi-Disant la propension du jeune narrateur (11 ans, cette fois) à disparaître, se faire oublier, se cloîtrer dans sa chambre pour dévorer des livres. On respire encore l'odeur du feu quand il raconte comment, fils d'un projectionniste sorti fumer sa clope dehors parce que c'est interdit dans la salle des machines, il est incapable d'arrêter le projecteur en surchauffe et laisse la pellicule se carboniser.
On comprend vite que nous avons affaire à une graine d'affabulateur, mais Romain Yves Emile Anselme, né le 22 septembre 1962, se retrouve vite fait au commissariat, suspecté d'avoir allumé le brasier criminel qui a coûté la vie à vingt de ses camarades, d'autant qu'il aurait dû y être, dans sa classe de sixième, au lieu de s'initier à la philosophie avec un certain Kant, aux trousses duquel se lance la police pour vérifier son alibi.
On comprend surtout que l'adolescent, fugueur halluciné et contestataire inné, tente d'agir selon ce qu'il a lu, cru comprendre ; qu'il est troublé par cette injonction du Traité de philosophie pratique mettant en garde contre la tentation de faire de son désir intime une loi universelle, ce péché d'orgueil ; bref, qu'il a du mal à choisir sa vocation, entre le principe de plaisir et le principe de réalité.
Soumis au diagnostic d'un expert, le môme est épinglé atteint d'un "complexe d'identification bipolaire", "responsable de ses actes au moment où il ne les avait pas commis", "consentant par omission et fautif par divergence" (c'est Yves Pagès qui gratifie l'expert d'un humour assez rare dans la profession). Tandis qu'on le soigne, sous contrôle judiciaire et accompagné d'une protection psychologique adaptée, Romain raconte sa vie, son enfance, en fouillant les tiroirs de sa soeur, attisant sa conscience embrouillée par des images volées aux films cultes de l'époque, dans lesquels il se projette en hors-la-loi bizuté par des chasseurs de Sioux, "Little Big Pyromane", "Indien métropolitain en lutte armée avec la planète entière".
Ce psychisme voué à l'insurrection lui fait attendre l'heure des brasiers, manifester du bon côté de la barricade, se réjouir que les lycées brûlent et chanter "l'Internationale sera le genre babouin" Romain ne déterre pas seulement sa hache de guerre contre le ministre de l'éducation nationale et les détracteurs de dieux à barbe rousse (Hugo, Fanon, Jésus et Marx). Il s'en prend à son père qui programme des navets hollywoodiens au lieu de sortir un Wiseman, un Marker ou un Watkins, qui envoie chier "les branlotins de la Nouvelle Vague" et "les marginaux du ciné-tract". Y'a du grabuge chez les parents. Pendant que papa éructe contre les "mao-cryptiques", maman file sur les hauts plateaux du Larzac ou aux portes des usines Lip à Besançon, prétendument pour rapporter des fromages de chèvre ou une montre.
La prose d'Yves Pagès est un feu d'artifice, son autoportrait délirant la confession d'un idéaliste calciné. L'instinct des antinomies naturelles et des oppositions de principe, l'inguérissable esprit de contradiction le poussent à jouer au lecteur un bon tour. A-t-il ou non brouillé les pistes exprès, faut-il croire tout ce qu'il raconte ? Trou noir, souvenirs d'emprunt, fantaisie psychanalytique ? Devant les juges, sa parole contre la leur, ça compte pour presque rien. Au tribunal de la littérature, Pagès est acquitté, avec les félicitations du jury.»
Article de Jean-Luc Douin sur Le Soi-disant (verticales), dans Le Monde des livres du 6 mars 2008.