C'est avec joie que j'aperçois l'aurore, cher Julien Gracq, renouant à la fois avec les samedis des précédents trimestres et avec cette lointaine année de maîtrise où il arrivait souvent que le lever du jour précédât mon coucher, après une nuit de veille hôtelière dont les heures tranquilles avaient été consacrées à la lecture studieuse et au relevé manuel de séries de mots de votre Rivage des Syrtes. Je garde de cette époque le souvenir de nuits tranquilles, de cahiers et de quiétude, entre le petit hôtel de Levallois où j'officiais et la chambre de bonne au bord du XVIIe, où me ramenait chaque matin et où je retrouvais M., se levant pour aller travailler au collège ou partant pour le week-end dans sa province natale.
Sans trop entrer dans le détail, donc, je voudrais aujourd'hui souligner ce que votre narrateur propose pour commencer son récit et faire remarquer comment vous vous y étiez pris : le présent indéfini d'où il se définit et expédie ses dix-huit ou vingt premières années, le portrait sans pitié qu'il brosse de sa patrie décrépite, opposant clairement la vieillesse des institutions à l'énergie « inemployé[e] », lui faisiez-vous dire, de sa jeunesse, sans que jamais son regard ne sorte de l'aristocratie où vous l'aviez fait naître, la seule solution de ce conflit en germe étant selon vous et lui, à la satisfaction de son père, son départ pour le « front des Syrtes ». Car vous aviez eu ce front, précisément, d'associer dès l'ouverture des noms de différentes origines mais ayant en commun une poétique patine : Orsenna, parataxe de richesse et de pouvoir, San Domenico, beau comme un Fra Angelico, terrifiant comme une Inquisition, Zenta, ville longtemps disputée entre Serbes et Turcs qui devenait liquide entre vos palais, Syrtes enfin, que vous voliez aux Carthaginois pour sa syllabe acide qui ahurirait votre Aldo. Enfin — car deux heures passent vite — il faut que je montre comment vous tissiez ces longues phrases à la grammaire un peu épaisse, rustique, mais toujours timbrées et rythmées, et un ou deux exemples de ces expressions serties si juste que les figures s'y entassent sans ordre. « La Seigneurie d'Orsenna vit comme à l'ombre d'une gloire [...] » commence une phrase qui deviendra plus explicite après les deux-points. Mais déjà cette ombre d'une gloire... Qu'est-ce que l'ombre d'une gloire ? Son contraire, sa suite, sa projection ? La gloire est encore là, toujours lumineuse, quelque part, très haut, sembliez-vous vouloir dire. Et au début, il n'y avait pas d'ombre, il n'y avait que la gloire (« le succès [des] armes », « les bénéfices fabuleux », écriviez-vous). L'ombre a dû naître un jour que ces succès et bénéfices, quoiqu'encore présents, ne pouvaient plus suffire. Mais suffire à quoi ? Ça, c'est une question essentielle, il vous avait fallu plus de trois cents pages pour y répondre. Car on se lasse, un peuple entier se lasse, comme aujourd'hui, tiens ! Et on se demande bien ce qu'on y peut ! Mais je reviens à Orsenna, pardon. Ombre et gloire, ça fait donc un oxymore, un oxymore dans lequel Orsenna « vit », au présent. Vous, je ne sais pas, mais moi, vivre dans un oxymore, je ne sais pas ce que c'est. En revanche, si c'est une métaphore — ça ne peut qu'être une métaphore ; elle ne vit pas à l'ombre d'une montagne ou d'un bel arbre — je peux comprendre que cette Seigneurie vit dans une tension qui peut-être la paralyse et que cette inertie l'asphyxie lentement. Oui, je peux comprendre cela, grâce à la métaphore. Mais votre vice précision va plus loin : elle ne vit pas à l'ombre, elle vit « comme » à l'ombre. Si je comprends comme si elle était à l'ombre, j'ai l'impression d'une explicitation pour simples d'esprit, du style : ne croyez pas qu'il y ait une vraie ombre, c'est pour souligner la métaphore. Mais vous ne preniez jamais votre lecteur pour un simple d'esprit, c'est d'ailleurs à cela que nous pouvons toujours vous reconnaître, sachez-le, là où vous êtes maintenant. Votre premier comme n'est donc pas pour faire une comparaison, pour ravaler une métaphore. Et pourtant, par parenthèse, vous alliez en faire beaucoup des comparaisons. Les comme vont foisonner dans les lignes et les pages à venir. Mais ce premier, là, il est différent : il est comme la syncope, comme le bémol ; dans le truc régulier, il introduit un bout d'erreur, il euphémise et, si on le regarde de près, ce comme, il révèle que si Orsenna vivait en effet dans l'ombre de sa gloire, ça se saurait, les habitants le sauraient, se le diraient, essaieraient de faire quelque chose, c'était pas des imbéciles. Non, cette vie dans l'ombre de la gloire, c'est comme si elle n'existait pas : il n'y a qu'Aldo qui la voit. Qui ? Quoi ? Ce freluquet ? Il saurait des choses comme ça, il verrait ce que personne ne voit ?... Non. Impossible. Ce serait absurde, psychologiquement. Alors ?... Un autre Aldo ? Un Aldo... plus mûr ? Plus tard ? Celui qui écrit ?... Mais bien sûr ! Celui qui écrit, il sait tout cela. Et pas parce que vous le saviez, Julien, je le sais. Mais parce qu'il a su le voir, par ce qu'il a dû vivre, précisément... Mais qu'est-ce que ça peut être, ce qu'il a vécu, alors ? Oui, je vous entends bien, Julien, je vous entends de mieux en mieux : c'est le sujet du roman. Ce comme qui n'est pas le comme d'une comparaison, c'est le sujet du roman. C'est comme la vie. La littérature, c'est comme la vie. ... ... Vous savez, Julien, je vous aime.

Pas sûr que j'aie besoin de consulter vos manuscrits qui viennent d'être légués à la BnF. Mais on verra.

On ne déjeune pas au Saint-Martin, diète oblige. Bol de udon, donc, très bien parfumés, avec du poulet cuit dans le bouillon. Sieste (Gracq m'a un peu fatigué, qu'il me pardonne).

Avec le dîner, le film le plus enthousiasmant que nous ayons vu depuis le début de l'année : Death Proof (Boulevard de la mort, Tarantino, 2007), ou : tel est pris qui croyait prendre... Car si la voiture du cascadeur est à l'épreuve de la mort, l'homme, lui, non — du fait de sa connerie pathologique. Pauvre, pauvre, pauvre Kurt Russell ! En même temps, c'est un bel hommage au difficile métier de doublure-cascadeuse de Zoë Bell, qui doublait Uma Thurman dans Kill Bill 2. Hommage aussi à la Dodge Charger et aux cascades routières de Vanishing Point (R. C. Sarafian, 71), ainsi qu'à la sous-culture (et peut-être contre-culture) cinématographique résumée par le terme Grindhouse et repris pour titre du diptyque signé Rodriguez & Tarantino.
La chanson de fin est on ne peut plus pertinente — merci Serge !
« Laisse tomber les filles
Ça te jouera un mauvais tour
Laisse tomber les filles
Tu le paieras un de ces jours »

Ah, oui ! Je parie qu'il y en a qui n'ont pas vu la contrepèterie d'hier...