Jamais vu ni fourmilière ni talon
Par Berlol, samedi 12 avril 2008 à 23:59 :: General :: #974 :: rss
« Il
y a
un grand charme à quitter au petit matin une ville
familière
pour une destination ignorée.» (p.11)
« Je trouvais un charme à cette vie retranchée.» (p.28)
« Je m'asseyais, toujours un peu troublé par cette estrade qui semblait appeler un auditoire, mais bientôt enchaîné là comme par un charme.» (p. 31)
Telles sont les trois occurrences du mot pour les pages qui occuperont ce matin notre cours sur le Rivage des Syrtes. Il y en a une dizaine d'autres dans l'ensemble du livre, dont une où le mot « aimantée » (p. 216) est dans le contexte proche. Petit à petit, le narrateur distille l'idée d'une attraction dont on ne saura jamais si elle ressort de la magie ou de la destinée — à moins que ce soit la même chose. Cette indécision sur la cause ou l'origine de ce qui le meut est bien l'inconnue majeure du narrateur. Par ailleurs, en effet, il sait déjà tout ce que nous ignorons et prend un malin plaisir à ne pas se presser. Le lecteur doit serpenter, mariner, grenouiller, faire des détours, se perdre dans des labyrinthes de mots, se farcir des tartines de cheveux coupés en quatre, atermoyer les chapitres pour être à ton diapason, Aldo, hein !
Cependant, à bien le regarder, ce charme — et c'est à ça que sert l'explication littéraire, si elle sert jamais à quelque chose —, on peut constater qu'il est précisément la forme donnée, par Gracq, à l'esthétisation d'un téléologisme exactement spenglerien : un pays décati et barbant, drapé dans sa fierté ; en face de lui, un pays bouillonnant, bigarré, sauvage ; et, naissant de ce différentiel, un tropisme de « rajeunissement » (p. 15). L'esthétisation mais aussi la narrativisation, si je puis dire, car pour que le phénomène civilisationnel des vases communicants commence, les forces inconscientes de l'histoire ont besoin d'un catalyseur. Et c'est le catalyseur qui nous parle, après avoir joué son rôle...
Pour ce matin, je ne peux pas encore parler d'Oswald Spengler, j'en resterai au beau voyage jusqu'aux Syrtes, dont la définition oscille entre le « fond » et le « front » (p. 11), à l'arrivée à l'Amirauté, à la rencontre du placide capitaine Marino, aux premiers mois d'habitudes, jusqu'à la découverte du « lieu attirant » par excellence (p. 30), la chambre des cartes — et sa bannière au mur, d'abord vue comme une « large tache de sang frais » (p. 31).
J'en profite pour détailler la structure canonique de la comparaison universalisante de type gracquien (on en citerait des centaines dans ses œuvres). Elle contient un comparé avec déictique, suivi d'un comparant sous forme de relative avec verbe au présent, implication du lecteur et métaphore post-surréaliste.
Exemple : « [lorsque je suivais] cette naïve activité villageoise [...] je sentais monter en moi cette fascination d'étrangeté qui nous tient suspendus à suivre le remue-ménage d'inconscience pure d'une fourmilière sous un talon levé » (p. 28). L'image est forte, osée, mais parfaitement reconnaissable pour un lecteur qui, du coup, se dit que, oui, il comprend bien ce que ça veut dire, un lecteur qui est content d'être allé puiser dans son propre fonds d'images pour participer à la lecture — à moins qu'un lecteur n'ait jamais vu ni fourmilière ni talon...
Repos bien mérité avant d'aller au Saint-Martin. Cette fois encore, poulet-purée, mais j'ai le droit de manger aussi la peau... Parce que j'ai été un convalescent très sage.
Quelques courses, lectures et courrier. Tiens ! du Manchette à l'horizon ! Et ceci qui me fait plier de rire tellement ça sent LE truc qu'il faut dire pour que tout le monde la ferme : « Olivier Nora, le patron de Grasset, a dit sa crainte de voir ces agents asphyxier l'édition française. Il a tenu à souligner que le métier des éditeurs repose avant tout « sur un système de mutualisation et de péréquation des risques », et que les profits dégagés sur certains auteurs permettent d'investir sur d'autres publiant une littérature plus difficile ou des essais plus exigeants sur lesquels la maison d'édition investit durablement.» Qu'on me cite UN éditeur qui fait encore ça ! Un seul !
Film du soir : Le Prix du désir (R. Andò, 2007). Pas inintéressant, mais un peu mou du genou. Anna Mouglalis est excellente de duplicité mais Daniel Auteuil reste trop retenu, comme s'il était chez Haneke. De la musique répétitive pour lanciner le spectateur. Mais à trop lanciner, on énerve. Et puis il pleut décidément trop, à Genève.
« Je trouvais un charme à cette vie retranchée.» (p.28)
« Je m'asseyais, toujours un peu troublé par cette estrade qui semblait appeler un auditoire, mais bientôt enchaîné là comme par un charme.» (p. 31)
Telles sont les trois occurrences du mot pour les pages qui occuperont ce matin notre cours sur le Rivage des Syrtes. Il y en a une dizaine d'autres dans l'ensemble du livre, dont une où le mot « aimantée » (p. 216) est dans le contexte proche. Petit à petit, le narrateur distille l'idée d'une attraction dont on ne saura jamais si elle ressort de la magie ou de la destinée — à moins que ce soit la même chose. Cette indécision sur la cause ou l'origine de ce qui le meut est bien l'inconnue majeure du narrateur. Par ailleurs, en effet, il sait déjà tout ce que nous ignorons et prend un malin plaisir à ne pas se presser. Le lecteur doit serpenter, mariner, grenouiller, faire des détours, se perdre dans des labyrinthes de mots, se farcir des tartines de cheveux coupés en quatre, atermoyer les chapitres pour être à ton diapason, Aldo, hein !
Cependant, à bien le regarder, ce charme — et c'est à ça que sert l'explication littéraire, si elle sert jamais à quelque chose —, on peut constater qu'il est précisément la forme donnée, par Gracq, à l'esthétisation d'un téléologisme exactement spenglerien : un pays décati et barbant, drapé dans sa fierté ; en face de lui, un pays bouillonnant, bigarré, sauvage ; et, naissant de ce différentiel, un tropisme de « rajeunissement » (p. 15). L'esthétisation mais aussi la narrativisation, si je puis dire, car pour que le phénomène civilisationnel des vases communicants commence, les forces inconscientes de l'histoire ont besoin d'un catalyseur. Et c'est le catalyseur qui nous parle, après avoir joué son rôle...
Pour ce matin, je ne peux pas encore parler d'Oswald Spengler, j'en resterai au beau voyage jusqu'aux Syrtes, dont la définition oscille entre le « fond » et le « front » (p. 11), à l'arrivée à l'Amirauté, à la rencontre du placide capitaine Marino, aux premiers mois d'habitudes, jusqu'à la découverte du « lieu attirant » par excellence (p. 30), la chambre des cartes — et sa bannière au mur, d'abord vue comme une « large tache de sang frais » (p. 31).
J'en profite pour détailler la structure canonique de la comparaison universalisante de type gracquien (on en citerait des centaines dans ses œuvres). Elle contient un comparé avec déictique, suivi d'un comparant sous forme de relative avec verbe au présent, implication du lecteur et métaphore post-surréaliste.
Exemple : « [lorsque je suivais] cette naïve activité villageoise [...] je sentais monter en moi cette fascination d'étrangeté qui nous tient suspendus à suivre le remue-ménage d'inconscience pure d'une fourmilière sous un talon levé » (p. 28). L'image est forte, osée, mais parfaitement reconnaissable pour un lecteur qui, du coup, se dit que, oui, il comprend bien ce que ça veut dire, un lecteur qui est content d'être allé puiser dans son propre fonds d'images pour participer à la lecture — à moins qu'un lecteur n'ait jamais vu ni fourmilière ni talon...
Repos bien mérité avant d'aller au Saint-Martin. Cette fois encore, poulet-purée, mais j'ai le droit de manger aussi la peau... Parce que j'ai été un convalescent très sage.
Quelques courses, lectures et courrier. Tiens ! du Manchette à l'horizon ! Et ceci qui me fait plier de rire tellement ça sent LE truc qu'il faut dire pour que tout le monde la ferme : « Olivier Nora, le patron de Grasset, a dit sa crainte de voir ces agents asphyxier l'édition française. Il a tenu à souligner que le métier des éditeurs repose avant tout « sur un système de mutualisation et de péréquation des risques », et que les profits dégagés sur certains auteurs permettent d'investir sur d'autres publiant une littérature plus difficile ou des essais plus exigeants sur lesquels la maison d'édition investit durablement.» Qu'on me cite UN éditeur qui fait encore ça ! Un seul !
Film du soir : Le Prix du désir (R. Andò, 2007). Pas inintéressant, mais un peu mou du genou. Anna Mouglalis est excellente de duplicité mais Daniel Auteuil reste trop retenu, comme s'il était chez Haneke. De la musique répétitive pour lanciner le spectateur. Mais à trop lanciner, on énerve. Et puis il pleut décidément trop, à Genève.
Commentaires
1. Le dimanche 13 avril 2008 à 08:04, par brigetoun :
élève attentive et ravie même si la petite fièvre la gêne pour prolonger la réflexion
non pas retourner mais entreprendre des études ?
2. Le lundi 14 avril 2008 à 03:45, par Berlol :
Et encore onze heures d'interruption de l'accès ! Merci Globat !
3. Le lundi 14 avril 2008 à 05:08, par Berlol :
Au temps pour moi : on me rapporte qu'il y a encore des éditeurs qui font la péréquation. Enfin, un, pour l'instant. J'attends la suite. J'en publierai la liste...
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